‹ Quinze lettres de Richard WagnerChapitre 2 sur 4 · I. — INTRODUCTION · texte numérisé non relu

I. — INTRODUCTION

Voilà déjà quelques années que des amis enthousiastes de Richard Wagner m'exhortent à ne point considérer comme exclusivement miennes les lettres du Maître dont les œuvres parcourent triomphalement le monde et m'engagent à les préserver des risques de la destruction ou de la dispersion en les confiant à la garde de la nation.

Le Musée Wagner'à Bayreuth serait évidemment un reliquaire digne de ce trésor, mais le culte des reliques, les fouilles faites dans la poussière à la recherche de quelques ossements morts, les collections d'autographes et d'objets touchés par des mains augustes ne sont guère de mon goût : ce ne serait là qu'un refuge. C'est dans la plénitude de la vie qu'agit et souffle l'esprit de ces maîtres qui, travaillant en créateurs, imprimant la forme en artistes, ont vaincu la mort et l'anéantissement. Leurs œuvres, qui appartiennent au monde, sont les propagateurs de leur grandeur.

J'ai laissé ces exhortations mûrir en moi : maintenant qu'arrivée à un âge avancé, je mets de l'ordre dans mes papiers, relisant et brûlant ce qui a été confié, non pas à d'autres, mais à moi seule, afin que, sous le sceau d'un consentement tacite, ces confidences meurent d'une noble mort, maintenant je fais recopier celles d'entre les'lettres de Wagner qui se rapportent à quelque^fait généralement connu ou à quelque phase caractéristique de sa vie ; de cette façon les originaux resteront en possession de ma famille, mais d'autres à leur tour pourront avoir fpart à ce qu'il y a de vraiment bon et partant de vraiment émouvant dans ces lettres.

Les lettres que je mets de côté et que je n'ai pas d'objection à livrer à la publicité, sont au nombre de quinze. Onze datent des années 1864 et 1865 et les chaleureux témoignages d'affection qu'elles contiennent correspondent aux jours que Wagner passa en ami dans notre maison de Mariafeld, au bord du lac de Zurich. Les difficultés les plus écœurantes enrayaient alors sa carrière et menaçaient parfois de paralyser momentanément la volonté et la force créatrice de ce génie puissant et audacieux, en brisant son énergie au travail.

Un bonheur extraordinaire mit fin à ce douloureux épisode : la main d'un roi le fit entrer dans un monde enchanté et entoura de rayons le front assombri de celui qui règne dans la sphère des sons. Un jeune homme, presque encore un enfant, étranger aux réalités de la vie, ignorant les soucis du gouvernement, de la responsabilité et des devoirs royaux, dans un bel élan vers l'idéal, avait senti que sa mission était de frayer la voie à ce génie tendant si haut.

Ce ne fut pas seulement un bonheur pour Wagner, ce fut un bonheur pour le monde qui admire le Maître dans ses œuvres, que l'enthousiasme artistique de ce jeune roi, appelé par Wagner dans la dédicace de la Walhure « le

gracieux protecteur de sa vie ». C'est à Mariafeld que l'envoyé du roi de Bavière vint chercher Wagner.

Les trois dernières lettres sont des années 1869 et 1870 et font allusion au bonheur serein dont Wagner, arrivé à l'un des apogées de sa carrière, à l'abri des dangers du monde, près de Lucerne, dans l'un des sites les plus enchanteurs de la terre, put enfin jouir, le cœur satisfait et l'esprit libre, auprès d une femme de haute race comme lui, la fille géniale de Liszt.

Qu'est-ce que Mariafeld au bord du lac de Zurich? Le nom de cette propriété ne se trouve sur aucune carte. Quels sont ces amis avec lesquels le Créateur du drame musical était si intimement lié qu'il allait les trouver à un moment qui ne comptait certes point parmi les moments lumineux de sa vie? Ils n appartiennent point aux personnalités que tout le monde connaît.

Les bouleversements de la Révolution de 1848 avaient réuni alors des hommes qui, sans elle, ne se seraient jamais rencontrés. Pour placer les lettres de Wagner dans leur milieu naturel, il faut donc que je parle de nous : je le ferai brièvement et prie le lecteur, tout en tenant les yeux fixés sur la figure principale, de bien vouloir accorder un peu d'attention aux traits secondaires.

En 1851, par suite de l'effondrement de la Révolution de 1848, qui avait ébranlé chaque ville, chaque village, chaque hameau et même chaque cœur sur la terre allemande, le Dr François Wille quitta Hambourg avec sa famille pour aller s'établir en Suisse; la Suisse était la patrie de ses aïeux et, par son père, il appartenait au canton de Neuchâtel. Celui-ci était né dans le comté de Valangin, mais, marié à une Hambourgeoise, il avait vécu et était mort dans la patrie de sa femme. Pour rendre la prononciation de son nom plus facile à ceux au milieu desquels il était appelé à vivre, le père avait retranché une voyelle à son nom et le fils signait du nom moitié français, moitié allemand de « François Wille » les articles qui l'avaient fait connaître dans un cercle assez vaste. Les études universitaires allemandes l'avaient intimement uni à l'Allemagne, mais l'élément bourguignon était resté dans son tempérament et même dans son caractère, l'élément bourguignon, c'est-à-dire un élément germanique, puisque les Neuchâtelois , quoique Français de langue, descendent, paraît-il, des anciens Burgondes.

François Wille avait déjà une jeunesse assez tourmentée derrière lui quand il était entré dans le journalisme à Hambourg. De mauvaises

affaires et la mort de sa mère bien-aimée avaient dispersé sa famille et l'avaient forcé, à peine sorti de l'enfance, seul et sans ressources, à se tirer d'affaires lui-même; il avait commencé par donner des leçons de latin et de mathématiques, puis, une épave de la fortune paternelle recueillie plus tard, lui avait permis de poursuivre ses études. Affilié aux associalions que formaient alors les étudiants, il s'était précipité avec toute l'ardeur de la jeunesse dans cette vie .turbulente et romantique, mais bien plus stimulante pour l'esprit que la vie de corps qui prévaut de nos jours. Les circonstances mesquines dans lesquelles végétait l'Allemagne arrêtaient ces élans vers l'idéal sans lesquels la jeunesse s'atrophie; c'est là ce qui peut nous faire excuser la fondation de la Société des Suicidés, née d'un accès de joyeux désespoir et sur laquelle tant de légendes ont couru. La fête de Hambach et l'attentat de Francfort ont eu des causes semblables. Wille n'avait pu s'empêcher de répondre à l'appel et de prendre part à la fête de Hambach, mais il a souvent avoué depuis que ses yeux s'étaient dessillés en face de ces agissements sans but précis, se résolvant en filandreux discours et que la leçon n'avait jamais été perdue pour lui. Par tempérament, il éprouvait le besoin d'ex-

poser sa vie : inhabile à l'usage des armes, il payait volontiers des paroles prononcées à la légère en mesurant son sang-froid avec la science d'adversaires redoutables et des cicatrices de toutes formes attestaient l'activité que l'étudiant avait déployée dans cette sphère. Sorti d'une forteresse danoise où il avait été incarcéré pour avoir participé en qualité de témoin à un duel suivi de mort et dans les loisirs de laquelle il s'était fortifié parle travail et l'étude, il était rentré à Hambourg et, associé à Franz de Florencourt, était devenu rédacteur de la Gazette critique et littéraire de la Bourse ; il s'était retiré pourtant, lorsque, quelque haut qu'il plaçât son collaborateur, il n'avait plus pu marcher de concert avec lui. Il avait collaboré alors avec Ludolf Wienbarg, chef de la Jeune Allemagne, plus tard avec Hecksher, ministre de l'Empire au temps du Parlement allemand, comme rédacteur du Nouveau Journal de Hambourg , puis était redevenu copropriétaire et éditeur de la Gazette critique et littéraire de la Bourse.

Wille n'a jamais attaché beaucoup d'importance à sa carrière de journaliste, entravée qu'elle a été par la censure timorée d'un petit État; pourtant Hoffmann von Fallersleben, dans le troisième volume de ses Souvenirs,

fait remonter à cette activité une grande part de la vie politique qui se manifesta avant les événements de mars et, d'un autre côté, on estimait fort le journaliste qui, défiant une presse asservie, était toujours prêt à défendre les idées libérales avec de bonnes armes bien aiguisées et bien trempées. La parole et l'esprit obéissaient à son commandement et quoiqu'il se tînt tous les jours sur la brèche, sans cesse exposé aux traits qui le visaient par derrière, jamais il n'a été délogé de sa position.

Ce qui est le but même de toute ambition bourgeoise, c'est-à-dire de l'avancement, une place dans une classe quelconque de la société, ne semble jamais avoir été d'accord avec ses intentions. Il vivait d'après la loi de sa propre et libre personnalité, fréquentant qui lui plaisait, désintéressé, mais ne relevant absolument que de lui-même.

Des hommes comme Welcker et d'autres libéraux de l'Allemagne du Sud allaient le voir chaque fois qu'ils venaient à Hambourg; les personnalités marquantes du Schleswig-Holstein appréciaient le journaliste dont les articles défendaient avec énergie les droits des duchés. Henri Heine, Detmold, Wienbarg, Hoffmann von Fallersleben, d'autres écrivains et littérateurs dont le nom m'échappe, étaient liés avec

lui. On pouvait le rencontrer dans d'autres cercles encore, avec des hommes d'esprit, mais " sans pilote et sans étoile ». Tout ce qu'il y a d'humoristique dans la vie, attirait Wiile; les bohèmes dans le style de Fielding excitaient son intérêt, tel, par exemple, le romancier Hermann Schiff, branche folle de l'école romantique, qui se mourait alors. Il ne pouvait, au contraire, souffrir les natures surexcitées qui ne comprennent que les grimaces superficielles et non le comique irrésistible qui se dégage de certains phénomènes biologiques. Il se tenait à l'écart du grand Hebbel, sur la Judith duquel il avait pourtant écrit un article plein de profondeur. Gutzkow aussi, qui vécut longtemps à Hambourg et qu'il connaissait bien, ne faisait point partie de ceux qu'il recherchait.

Du reste, amis et ennemis s'accordaient pour certifier que François Wille n'était pas fait pour le mariage. Il s'était marié pourtant en 1845 et doit avoir eu quelque vocation pour la vie de famille, puisqu'il la pratique depuis tantôt quarante- deux ans et qu'il la pratiquera encore quelques années, espérons-le, pour le plus grand bonheur de ses enfants et petits-enfants.

Beaucoup de choses ont changé à Hambourg: la grande époque qui a donné à l'Allemagne cette unité que souhaitaient beaucoup d'entre

ses loyaux enfants et qu'il leur était défendu de souhaiter il y a cinquante ans, cette époque a renouvelé, édifié, fortifié et mis un vêtement neuf à la vieille ville impériale, mais il paraît que le pavillon du Jungfernstieg avec son balcon latéral donnant sur l'Alster, est encore aujourd'hui ce qu'il était quand François Wille avait l'habitude d'y passer ses soirées d'été, devisant joyeusement et doctement.

« Vous vous approchez de nouveau, formes indécises — apportant avec vous l'image de jours joyeux — et mainte ombre chérie s'élève devant moi. — Semblable à une vieille légende à moitié perdue — surgit le premier amour et les vieilles amitiés. — La douleur redevient nouvelle et la mélancolie se reprend — à retracer l'inextricable dédale de la vie — et à énumérer les amis, qui, lésés de tant de jours — de bonheur, ont disparu avant moi — et, comme aux jours d'autrefois, je me sens envahi — par le désir de ce monde invisible, serein et grave. »

Ces nobles paroles de Gœthe, qui consacrent ce que le souvenir a de plus saint et de meilleur pour la vieillesse, m'échappent involontairement quand je cherche à percer les brouillards d'un lointain passé pour ressaisir les images de ma jeunesse; elles pourraient suffire, mais, après avoir tracé l'esquisse du mari, il faut bien que la femme se montre, puisque c'est la

personnalité qui est nécessaire ici, quelque insignifiante qu'elle puisse être.

Si la jeunesse de mon mari s'est passée dans la lutte, la mienne n'a rien connu des rigueurs de la vie : jamais enfants ne furent plus heureux dans la maison paternelle, soutenus par un amour plus profond, conduits inconsciemment au juste, au bon et au beau par un exemple plus entraînant. Oui, aujourd'hui qu'arrivée à l'âge de soixante-seize ans, je récapitule les bénédictions de ma jeunesse, je sens quelle fut incomparablement belle et que jamais jeune fille ne se développa plus librement d'après ses sentiments et ses dispositions naturels.

Chez nous, les jeunes filles n'allaient point à l'école; des professeurs et des gouvernantes leur donnaient des leçons, les langues étrangères s'apprenaient par la conversation ; mon père parlait anglais avec nous, c'était sa langue maternelle; avec notre mère et entre nous, nous parlions allemand ; avec la gouvernante, français. Le dessin, la musique, la danse, un peu de géographie et d'histoire, les rudiments de la littérature formaient les matières de l'enseignement, mais nos parents nous enseignaient à vivre, à aimer, à être reconnaissants, à servir et à obéir. Mon père vénérait Vâme de vérité qu'il y a en toute religion, mais, disciple

des moralistes anglais, le devoir était pour lui le bien suprême et c'était la force initiale qu'il développait dans nos consciences. « Libre », disait-il, « tu dois l'être, mais inébranlablement ferme, liée par le devoir que tu as pris sur toi. Ce qui est ton devoir à toi, nul ne peut l'accomplir pour toi. » C'est là la pierre fondamentale qu'il avait posée et sur laquelle nous devions bâtir, quelles que fussent les circonstances de notre vie future.

Du temps de ma jeunesse, l'éducation scientifique de la femme n'était pas ce qu'elle est aujourd'hui. Une jeune fille qui voulait étudier, n'avait à sa disposition que des livres qui ne lui étaient pas enlevés, puis la conversation des hommes instruits. Il venait beaucoup de monde chez nous : comme les oiseaux, j'allais à la picorée, cherchant les grains de science dont j'avais besoin et quelle félicité il y avait à chercher et à trouver !

La musique faisait partie de notre vie. Mon père avait ses soirées de quatuors ; j'entends encore aujourd'hui vibrer au fond de mon âme le son de son violon et sa manière de phraser. Ma sœur aînée, qui avait une voix admirable, avait pour professeur Louise Reichardt , fille du maître de chapelle que nous vénérions en sa qualité d'ami de Gœthe; mon professeur à

moi était Clasing dont je conserve le souvenir avec reconnaissance, car je sais et je sens ce qu'il m'a donné.

Une fois par mois nous avions des auditions musicales qui n'étaient pas sans intérêt, mais peut-être que le souvenir en est plus beau que ne l'était la réalité ; aucun musicien n'exécuterait sans doute aujourd'hui le concerto dédié au prince Louis-Ferdinand avec l'intérêt que j'y mettais; — il est vrai que le grand violoncelliste Bernard Romberg me faisait l'honneur de faire sa partie dans le quatuor qui m'accompagnait.

« J'entends retentir de sombres harmonies : — vaillantes, elles grandissent dans le cœur dilaté; — jusqu'au fond de l'âme je les sens pénétrer, — éveillant en moi la douleur pour la patrie. »

C'est ainsi que commencent les stances écrites par Kôrner pour le prince Ferdinand, que j'aimais justement à cause de « sa douleur pour la patrie, » qui l'a conduit à la mort après la perte de la bataille de Saalfeld.

J'ai raconté ailleurs comment mon père, chassé de Hambourg, en sa qualité d'Anglais, au temps de Napoléon (Hambourg était alors une ville française, la quatrième de l'Empire), avait passé de dures années dans le Holstein,

comment ma mère, avec son grand cœur et son humeur sereine, 1 avait soutenu et fortifié et combien, depuis leur retour en 1815, la viç leur était devenue facile, grâce au développement des affaires de mon père. Les sentiments qui avaient fait la grandeur de la guerre de Tlndépendance, vibraient encore quand je passai de l'enfance à la première jeunesse et je pense qu'il y avait déjà quelque chose de cet enthousiasme dans l'âme inconsciente de l'enfant.

La fleur bleue du romantisme, telle qu'elle a fleuri dans les îles des Bienheureux, n'a jamais été de mon goût, mais c'est avec admiration que je contemplais ceux qui avaient pris part à la guerre de l'Indépendance; un ami de mon père, qui en était revenu estropié, était mon idéal. Les nobles paroles de Kôrner retentissaient en moi aux sons triomphants des merveilleuses mélodies de Weber. Encore aujourd'hui mon âme vibre à ce souvenir. La dignité virile et l'héroïsme! La fidélité jusqu'à la mort à la patrie et à la femme aimée! Tels étaient les rêves que m'inspirait le romantisme. — L'année 1830 avait réveillé les champions de la liberté : Polonais et Italiens traversaient l'Allemagne en bannis et en suspects, les persécutés et les martyrs de notre patrie étaient pour nous des victimes sacrées.

Je passe les années où j'appris à connaître le monde et la vie dans le bonheur et le luxe, où j'en sondai aussi la gravité et la profondeur dans la douleur et l'épreuve ; je passe les six années qui s'écoulèrent avant que nous ne nous décidassions, Wille et moi, à marcher ensemble à travers la vie.

J'admirais et plaçais bien haut l'Angleterre que chérissait mon père, mais la foi en une Allemagne forte comme la vie, héroïque jusqu'à la mort, patrie d'hommes d'élite, cette foi brillait à mon horizon comme une lointaine clarté. Le journaliste qui travaillait et luttait dans ce but, avait pour moi quelque chose de la grandeur d'Ulrich de Hutten — n'a-t-il pas été, lui aussi, de son temps, un journaliste?

Je ne sais, je ne veux pas soutenir que d'autres sentiments plus féminins ne m'aient pas engagée à échanger ma liberté contre la dépendance de la femme mariée. En tous les cas, la vérité et la réalité de la vie ne m'ont jamais apporté de déceptions.

Ce sont des années d'agitation et d'émotions écrasantes que celles que j'ai passées pendant que mon mari était au centre de toutes les luttes politiques. Qu'ils étaient néfastes pour l'Allemagne, ces temps où la Révolution de Juillet forçait tous les regards à se tourner vers

la France, qui chantait le « Ça ira » de la liberté. Comme l'enthousiasme dont les langues de feu avaient jadis allumé la guerre de l'Indépendance, avait parlé autrement !

L'année 1830 avait électrisé le monde : l'Italie, la Pologne, l'Allemagne s'étaient levées. On avait remué beaucoup de poussière et beaucoup de boue, mais le trésor que l'on cherchait, la perle de grand prix, nul ne l'avait trouvée. Les meilleurs expiaient leurs espérances en prison ou au bagne ; le désespoir était au cœur d'innombrables familles; les chants que les pères avaient chantés, étaient défendus : la honte et la captivité étaient la part de ceux qui avaient osé rêver une Allemagne unifiée.

En 1840, le grand courant qui portait le siècle en avant, sembla s'arrêter comme pour laisser .au nouveau roi de Prusse le temps de s'engager librement dans la voie des réformes qu'on espérait obtenir de lui.

Lorsque le Landtag prussien se réunit pour la première fois, les espérances se bornaient à attendre avec confiance ce qui pourrait résulter de l'entente établie entre le pouvoir du roi et les droits du peuple, mais les désillusions se succédèrent, anéantissant toute espérance et toute confiance, et la colère finit par éclater en présence des serments violés et des droits usur-

pés. Ce n'est point ici le lieu de répéter ce qu'a enregistré l'Histoire, qui est le jugement porté par le monde. Je rappellerai seulement l'exaltation avec laquelle on suivit ce qui se passa dans la petite Suisse, lorsque l'opinion publique s'y souleva contre le « Sonderbund », où les insinuations des puissances étrangères se faisaient si fortement sentir.

Cest dans la montagne qu'est parti le premier coup, chantait Freiligrath en saluant le lever de la lumière et comme l'Allemagne tout entière, du sud au nord, se prononça pour le Schleswig-Holstein, qui était et voulait rester allemand et revendiquait contre la couronne danoise le droit de faire partie des états de même race que lui. Luttant pour l'unité, les membres épars de l'Allemagne s'agitaient. Mon mari appelait alors les duchés, pour la cause desquels il avait combattu par la parole et par l'action, la pierre angulaire sur laquelle allait s'élever, pour le salut de l'Allemagne, le sentiment de l'unité allemande.

Personnages et événements passent en fuyant devant moi et pourtant, ce sont des scènes bien vivantes qui émergent des brouillards du passé.

Moi qui toute ma vie avais brûlé pour la liberté et pour les Droits de l'homme, j'appris

alors à trembler en face des horreurs et des puissances funestes qui se déchaînèrent en mars 1848. Coup sur coup éclatèrent les grands événements, — Berlin, Vienne, Dresde, le grand-duché de Bade firent leur révolution, — la terre allemande vibrait sous l'effort gigantesque des forces prodigieuses qui se faisaient jour.

Dans notre vieil Hambourg aussi fermentait et bouillonnait le levain du moment; le vin nouveau ne pouvait plus être conservé dans les vieilles outres. Je vois encore le cortège qui se rendit à l'hôtel de ville où siégeait la bourgeoisie, partant du Steinweg et oscillant au milieu d une foule immense. Parmi les spectateurs, il y avait bien des figures rendues livides par la terreur.

Avant la fin même de mars, le Vor-Parlament siégeait à Francfort ; Wille y avait été délégué par une députation des Marches du Hanovre; son activité était devenue dévorante : c'est dans sa maison que s'enrôlaient à son appel les volontaires qui allaient se battre pour leSchleswig-Holstein. Membre du Parlement, il jugea sainement et clairement maintes questions brûlantes qui portaient à son paroxysme l'exaltation de beaucoup d'autres.

Entre-temps j'avais reconnu qu'il n'y avait rien en moi de la femme Spartiate; le désordre

et la licence m'épouvantaient et je ne me sentis rassurée que lorsque je vis défiler le régiment d'Alexandre, que la Diète envoyait aux duchés comme troupes auxiliaires; le régiment, en route pour Altona, défila sur l'Esplanade, la rue était ornée de feuillage, mais les soldats prussiens étaient un objet de répugnance pour le peuple. N'étaient-ce pas eux qui avaient combattu contre le peuple à Berlin? La décision de leurs mouvements, la fermeté de leur tenue et leur discipline annonçaient l'ordre et le calme : une espèce de pressentiment traversa ma pensée.

Je m'arrête ici, les événements de cette époque étant universellement connus. Je dirai seulement, pour finir, qu'en 1849, lorsque l'Assemblée législative sortie de la Révolution, siégeait à Hambourg, mon mari, alors père de famille, me fut rapporté, le bras transpercé d'une balle. Il avait dit au leader de la gauche, le Dr Trittau, sur le seuil de la salle des délibérations : «• Là je dois écouter vos discours, ici je vous prie de me faire grâce de vos paroles. » Comme dans toute rencontre de ce genre, Wille, quoique blessé, avait tiré en l'air. La distance avait été de quinze pas et l'arme, le pistolet.

Mais en voilà bien assez, peut-être même trop !

Après l'échec de l'immense mouvement natio-

nal, quand le Schleswig-Holstein, lui aussi, abandonné par la Confédération, réduit à ses propres forces, battu à Idstedt, fut livré à la diplomatie et réintégré par elle dans sa vieille dépendance vis-à-vis du Danemark, alors le séjour à Hambourg ne fut plus possible pour ceux qui avaient pris part à la lutte.

Ce n'était plus le temps de l'action, c'était celui de l'attente, celui où l'on regarde venir ! La lumière dont les rayons n'avaient point fait germer des sentiments vils, n'était pas éteinte! Celui qui a foi en une idée, espère des miracles et le bâton du prophète, qui peut faire jaillir des sources dans le désert, n'abandonne point sa main! Du reste, ce n'était pas un désert bien difficile à franchir que celui dans lequel nous allions pénétrer : c'était volontairement que nous partions, nulle persécution politique ne nous y contraignait.

Ma famille, qui se groupait avec quelque chose de la fidélité du clan écossais autour du couple chéri qui en était tout à la fois la tête et le lien, ma famille nous voyait partir avec étonnement et regret. « Que diable, quitter Hambourg pour aller s'empaysanner à la campagne! » disait un franc bourgeois de la ville, artisan libéral auquel mon mari voulait du bien. D'autres, plus cultivés, étaient d'avis qu'un

homme intelligent, qui a appartenu à la presse, ne peut vivre loin du tumulte d'une grande ville. " Puisque j'ai travaillé toute ma vie pour la démocratie et pour la liberté constitutionnelle, » disait Wille, « il faut bien que je m'en aille vivre ailleurs, là où je pourrai voir fonctionner ce que j'ai toujours désiré! »

Ce n'est qu'après un séjour de dix années, lorsque Wille crut être au fait de toutes les circonstances favorables dans lesquelles se trouve la petite république fédérale, qu'il prit part aux affaires publiques. Son intention, dans le principe, était de s absorber dans l'étude, tout en s'occupant de la gestion de sa petite propriété et en préparant ses fils à l'Université.

J'ai tant entendu parler dans mes vieux jours d'hérédité et ^atavisme, que j'en suis arrivée à me dire que mon mari a peut-être obéi à une suggestion semblable, en rentrant dans la patrie de ses pères. Le monde était ouvert devant nous ; l'Italie, cette terre idéale des nomades, aurait pu nous séduire; je l'avais vue souvent avec mes parents et c'était encore l'Italie de Gœthe et de Byron, avec les splendeurs de sa poésie et de sa nature, avec ses chefs-d'œuvre et les ruines de son gigantesque passé. Mais nous voulions nous fixer; nous voulions un foyer et une patrie pour nos fils : la poésie et

la splendeur de l'Italie n'étaient pas ce qu'il nous fallait.

J'avais aussi vu la Suisse en 1835. Il n'y avait pas de chemins de fer alors, on voyageait lentement dans sa propre voiture et l'on voulait apprendre à connaître les petites villes. Les particularités si caractéristiques des différents cantons, les édifices imposants des grandes villes et les peintures naïves ornant les hôtels de ville et les ponts couverts, m'avaient infiniment plu. Nul plan dans ces villes, tout était né des besoins et des tendances du moment! Lorsque nous fîmes l'ascension du Rigi, on montait encore à pied et on logeait dans un chalet. Comme je m'étais sentie planer au-dessus de la poussière de la terre, dans l'air divinement pur et dans la sérénité céleste! Rien ne nous troublait : quelques voyageurs regardaient avec nous le lever du soleil. Ce matin-là, du fond des nuages émergeaient les pics des montagnes qui, depuis les temps primitifs, gardent les vallées et les plaines où se sont établis des hommes bons et simples et où, grâce à son travail et à son héroïsme, un peuple a su conserver depuis des siècles son indépendance, conquérant ainsi une place d'honneur dans l'histoire du monde. J'avais lu Y Histoire de la Suisse par Johannes von Muller. Le nom seul de fédération [Eidge-

nossenschaft) sous lequel la république s'est maintenue entre ses puissants voisins, m'attirait !

Il eût été naturel pourtant que mon mari, rentrant en Suisse, se fût fixé dans le canton de Neuchâtel auquel il appartenait'. Il savait apprécier les avantages de la partie francisante de la Fédération, mais ni le comté de Valangin, ni Lassagne ne lui convenaient.

Il est étrange qu'il suffise souvent d'un hasard pour donner à la vie sa direction générale. Henri Simon, l'un des régents de l'Empire du temps où les débris du Parlement allemand siégeaient à Stuttgard, cherchant un acquéreur pour une propriété qu'il avait achetée dans les environs de Zurich et dont il voulait se débarrasser, écrivit à Wille, encore à Hambourg. La description de la propriété et le voisinage de Zurich tranchèrent la question : Wille ne devait-il pas retrouver à Zurich la culture et la science allemandes dont il ne pouvait se passer?

Mariafeld est situé à une lieue environ de la ville, dans un site que le travail et l'industrie ont rendu florissant; nulle part la pauvreté en guenilles n'y attriste les yeux. Dominant un peu le pays du haut de sa terrasse, entourée de prairies et de vignobles en pente douce, la

maison s'élève au milieu du jardin, toute simple, mais ayant retenu dans ses lignes quelque chose de la dignité patriarcale et de son origine patricienne. Deux vieux noyers et un haut et noble platane ombragent la cour par laquelle on accède au perron. Une source d'eau vive, aussi pure que fortifiante, jaillissant alors sous deux saules, fait aussi partie des nombreux avantages qu'offre Mariafeld. Du jardin et de la maison la vue embrasse, par delà le lac, la rive opposée où hameaux et villages s'égrènent dans une riante campagne admirablement cultivée. L'imposante chaîne des Alpes de Glarus ferme au loin l'horizon, vers le sud.

Lorsque je vis pour la première fois ces pics neigeux étinceler d'une lumière rose dans la pourpre du soleil couchant et que, le premier dimanche soir, les sons graves des cloches sonnant sur l'autre rive, montèrent jusqu'à moi avec les voix joyeuses de mes enfants jouant dans le jardin, alors je sentis un lien fort et doux qui m'attirait vers ma nouvelle patrie.

J'ai toujours évité autant quej e l'ai pu, le pêlemêle des grandes villes, les visites obligatoires et les mille exigences de la vie mondaine aussi superficielle qu'agitée. Les rapports avec Zurich n'étant alors ni aussi faciles ni aussi commodes qu'aujourd'hui, Mariafeld était un lieu tran-

quille et solitaire. On pouvait s'y retrouver seul à seul avec soi-même. Lorsque l'homme qui pense et qui est instruit, peut disposer librement de son temps et de sa pensée, des trésors de connaissances s'ouvrent pour lui ; les livres, ces discrets amis, élèvent la voix, quand ils pénètrent jusqu'au fond de l'être et qu'ils sont jugés dignes de devenir des compagnons de chaque jour.

Puis, c était un profond soulagement que le repos après toutes les tempêtes que nous avions traversées, après les discussions d'opinions et la guerre des partis, qui ne laissent plus subsister la vieille harmonie de la vie de famille, qui ne permettent plus aux amis d'être assis tranquillement à la même table, qui poussent même les plus proches et les plus aimés à se lancer des paroles offensantes.

Mes pensées allaient pourtant bien souvent chercher mes bien-aimés, parents, frères, sœurs. Le mal du pays n'est pas seulement l'aspiration du Suisse vers sa montagne ; nous pouvons aussi en parler, nous autres, enfants de la plaine! Il y avait des heures où j'entendais dans mes rêves le mugissement de la mer, où le ciel gris me manquait , où j'avais la nostalgie de la plaine par-dessus laquelle le vent chevauche, en chantant toutes ses folles

chansons. J'avais la nostalgie de ma vieille ville chérie avec ses tours, ses rues étroites et ses canaux. Tout ce que je n'avais pas trouvé beau jadis, je le revoyais à présent, au fond de mon âme, comme un pays enchanté.

La correspondance m'aidait à supporter la séparation. Puis, j'avais emporté mes meubles, parce que j'aime ce qui est vieux et que tout objet me semble devenir vivant, à mesure que nous nous en servons. Mon mari, qui ne tient pourtant pas aux reliques, attachait beaucoup de prix à la médaille qui lui avait été offerte par le gouverneur du Schleswig-Holstein en témoignage de la reconnaissance des duchés. Il la conserve encore aujourd'hui, avec le ruban noir, rouge et or, comme le dernier reste de l'idéal rêvé jadis par l'étudiant et par l'homme fait.

Pendant que je revenais peu à peu au calme de la vie ordinaire, et que je passais mes longues soirées d'hiver auprès de mes enfants qui jouaient dans un coin de la chambre, moi, lisant dans l'autre et m'édiliant naïvement et profondément à la lecture à'Uli le valet et d' Uli le fermier ou de Kettie la grand mère « qui me montrait la voie à travers toutes les détresses », Wille était mis en réquisition par des amis politiques, qui, arrachés à leur patrie

dans les circonstances les plus diverses, se retrouvaient à Zurich. Beaucoup de nécessiteux étaient arrivés de Bade, plusieurs d'entre eux se fixèrent en Suisse.

De nos compatriotes du Nord, nul n'était parvenu jusqua nous. Nous savions combien de Schleswig-Holsteinois végétaient à Hambourg, les yeux fixés sur des temps meilleurs. Des amis personnels de mon mari avaient émigré en Amérique ; d'autres, qui avaient servi dans le Holstein, avaient été expédiés au Cap pour coloniser un territoire acheté dans ce but par un Brunswickois patriote. Tout était bien sérieux alors et il y avait des choses désespérément tristes! En décembre 1851, il passa comme un souflie orageux d'espérance sur les exilés et sur les proscrits, les événements de France produisirent une profonde surexcitation, même chez mon mari. « Le mythe napoléonien », comme il disait, avait rendu le coup d'Etat possible, mais une révolution en faveur de la liberté était à craindre. C'était ce qu'espéraient quelques réfugiés, ils partirent pour Paris. D'autres, qui prolongeaient leur vie par le travail, étaient fatigués de combattre et n'avaient d'espoir que dans la paix.

Avec le printemps, une vie nouvelle entra à Mariafeld, vie joyeuse et facile. Mon mari avait

à Zurich des amis avec lesquels il avait étudié, le Dr Giesker, qui fut plus tard professeur à Zurich, Osenbruggen, qui avait été son camarade à Kiel, le Dr Luning, de Westphalie ; nous avions avec eux et leurs familles des rapports fréquents et agréables. L'Université de Zurich pouvait s'enorgueillir alors de la présence de Ludwig, le physiologiste, et de Mommsen, le grand historien. Mommsen nous apporta un jour les poésies de Klaus Groth et nous fît la lecture de la Pêche de Veile et d'autres choses encore; cette lecture et ce bon accent basallemand furent pour moi comme un salut de la patrie, qui me réchauffa le cœur.

Il n'y a pas de société plus agréable que celle d'un petit cercle d'hommes cultivés, restant longtemps à table en face d'un verre de vin, et laissant couler librement paroles et discours. Il va sans dire que la bienveillance doit être la base même de la conversation et que le misérable sentiment de Y « ôte-toi de là que je m'y mette » doit en être absolument absent.

Je citerai encore un savant remarquable qui a fréquenté Mariafeld pendant des années, c'est le professeur Ettmuller, si profondément versé dans la connaissance des antiques trésors de la poésie anglo-saxonne, norse et allemande. C'est lui qui nous annonça que Richard Wagner était

à Zurich, étudiant les sagas héroïques et l'Edda, pour l'explication et l'exégèse desquels il allait souvent trouver le savant professeur.

C'était du temps d'Oken que ce dernier avait été appelé à Tune des chaires de la nouvelle école supérieure de Zurich ; habitué aux mœurs originales des étudiants d'Iéna, Ettmuller, comme me Ta raconté une vieille amie, avait fait sensation lorsqu'il avait traversé la ville, vêtu d'un habit moyen-âge à grand col de dentelle, et portant en sautoir une guitare aux rubans bleus, pour aller donner une sérénade à une honnête jeune fille de Zurich, devenue plus tard sa femme.

Ettmuller était des plus savants dans sa partie. Uhland lui rendait visite quand il venait à Zurich, c'était l'un des « habitués du dimanche " du comte de Benzel-Sternau, à Maria- Halden, il était lié avec Fellen, le premier protecteur et l'ami de Georges Herwegh. Dans les dernières années de sa vie, Ettmuller, avec sa longue barbe blanche qui semblait raidie par tous les frimas du nord, ressemblait à Bonhomme Noël.

Je termine ici ma causerie sur nous et sur Mariafeld; désormais il n'en sera plus question, si ce n'est en ce qui concerne Wagner.

WAGNER ET MARIAFELD

de 1852 a 1855

Madame,

Je viens de m'installer à la campagne dans les environs de Zurich, dans l'espoir que le grand air et le beau temps à venir me remettront de mes dernières fatigues. Parmi mes moyens de guérison, je compte évidemment une et, si vous le permettez, plusieurs visites à Mariafeld et je n'aurais pas du tout eu besoin de votre aimable invitation pour m'y décider. Seulement, je ne désirerais pas m'éloigner si vite de mon nouvel asile et viens vous demander de remettre à un autre dimanche ma visite et

celle de ma femme, qui vous remercie beaucoup de votre bon souvenir.

Vous priant de bien vouloir présenter mes meilleures amitiés à M. Wille, je suis

Votre reconnaissant et dévoué

Richard Wagner

Zurich, 18 mai 1852.

Tel fut le premier salut de Wagner à Mariafeld!

J'avais appris à le connaître à Dresde en 1843, à une soirée donnée par le major Serre, qui fonda plus tard l'œuvre philanthropique de l'Institut Schiller. Je n'étais pas encore mariée alors, et j'étais allée rejoindre ma sœur qui avait amené son mari à Dresde, pour l'y faire soigner par un célèbre médecin. Nous n'étions pas d'humeur à aller dans le monde et nous nous retirâmes de bonne heure, mais l'image de Wagner s'était gravée en moi, le corps élégant et souple, la tête au front puissant, l'œil perçant et le trait énergique qui se creusait autour de la bouche petite et décidée. Un peintre, qui était assis auprès de moi, m'avait fait remarquer le menton droit et saillant, qui semblait taillé dans le marbre et donnait au visage un caractère tout particulier. La femme de Wagner avait

un extérieur agréable, était gaie et animée et semblait se trouver remarquablement heureuse en société. Il était extraordinairement vif et, tout en ayant conscience de sa valeur, avait une grande amabilité naturelle.

J'avais vu la veille le Vaisseau- Fantôme. Mme Schrôder-Devrient était bien la Senta qu'il fallait au romantique pays de la légende que la poésie et la musique du Maître nous avaient ouvert. Cette tempête déchaînée sous le ciel du Nord, cette âme désespérée, poursuivie par de sombres puissances, ne pouvant arriver au repos que par le sacrifice que l'amour le plus pur fait de lui-même, pour conjurer la malédiction et la transformer en paix et en sérénité, tout cela m'avait empoignée ! Quel sujet pour la musique! Mysticisme, légende et poésie ne sont-ils pas de son essence? C'est au monde merveilleux de la polyphonie que le poète avait emprunté une langue pour celui qui, chassé du ciel, n'appartenant plus à la terre, errant sur la scène sous la forme humaine, n'est pourtant point un homme!

Hector Berlioz était aussi à Dresde alors et faisait exécuter ses grandes et fantastiques créations. J'avais aussi vu Rienzi dans la splendeur et l'illusion de la scène ; Tichatchek faisait une grande impression en tribun, avec

sa voix puissante, et la Rome régénérée saluait ses messagers de paix. Tout était riche, ardent, entraînant! Mme Schrôder-Devrient, à qui Wagner rendait encore hommage dans les dernières années de sa vie comme à son unique initiatrice, réalisait le type du jeune et féal chevalier, resté seul fidèle au tribun que tous abandonnent. C'était avec le même enthousiasme que Ton admirait Wagner dans ces deux créations si opposées.

Ce fut un dimanche de mai de Tannée 1852 que Wagner vint chez nous pour la première fois ; il était accompagné de Georges Herwegh dont les Poésies d'un vivant avaient remué toute une génération à laquelle nous appartenions plus ou moins tous ; il s'était tu depuis. Mon mari avait appris à le connaître personnellement à Zurich.

Les messieurs furent bientôt plongés dans une conversation des plus animées : le présent et le passé leur fournissaient ample matière. L'esprit artistique révolutionnaire qui devait frayer une voie nouvelle à la musique, avait lancé son premier manifeste dans Opéra et Brame et rendu le compositeur célèbre comme écrivain. Privé de la jouissance d'entendre exécuter ses œuvres, Wagner n'en poursuivait pas moins son but : il était plongé dans l'étude

de l'Edda, disait-il, et il fut à plusieurs reprises question du vers allitéré. Il parlait avec reconnaissance de l'asile qu'il avait trouvé à Zurich, et du bien-être qu'il ressentait à vivre enfin délivré d'une position qui lui répugnait jusqu'au fond de l'âme.

De ce jour, il vint souvent à Mariafeld, soit avec sa femme, soit avec Herwegh, et restait parfois toute la journée. Souvent aussi ils y passaient la nuit.

« Mon mari n'a rien fait de mal », nous raconta Mme Minna, un jour que nous étions assises au jardin sous les noyers, attendant les messieurs pour le café, « il a seulement regardé du haut d'une tour les renforts qui sortaient des villages pour accourir au secours de la ville. Il n'est pas monté sur les barricades, comme on l'a dit; il n'avait pas d'armes -et il n'a dû son salut qu'à la fuite, quand les soldats prussiens sont entrés dans Dresde. » Mme Minna avait traversé bien des épreuves avec son mari, mais l'horreur qu'elle éprouvait au souvenir des derniers temps passés en Saxe, effaçait tout le reste. Elle revenait à la vie dans sa riante demeure de Zurich et était pour son mari une ménagère pleine de sollicitude. Elle aimait la société, surtout celle de ses compatriotes. Les amis enthousiastes de Wagner accueillaient aussi sa femme avec plaisir.

Herwegh, à cette époque, était seul à Zurich, on le disait en proie à une passion tragique ; ses amis ne doutaient point que tout ne rentrât un jour dans Tordre, car sa femme l'aimait d'un amour sans bornes ; mais elle était alors séparée de lui et vivait avec ses enfants en Italie.

Les Poésies d'un vivant sont pleines de la noble ardeur de la liberté, car les passions politiques ne portaient pas en ce temps-là le masque des Furies. Mais qu'il était changé, ce poète si admirablement doué! A sa vue la parole d'Ophéliame revenait involontairement à la pensée: « Oh! quel noble esprit a été détruit ici ! »

La nature lui avait donné une âme vibrante, mais il avait subi l'influence d'hommes violents, organisés pour la lutte, prêts à toutes les audaces révolutionnaires, tels que le Russe Bakounine. A Paris, il avait vécu dans la société de Russes de distinction, aux tendances socialistes, et avait appris à connaître le luxe et tous les raffinements des jouissances spirituelles et sensuelles. Si le succès éclatant de ses Poésies l'avait mis en pleine lumière, ses folles et vaines entreprises du temps du « gâchis de Hecker » avaient jeté une ombre ineffaçable sur toute sa vie.

Herwegh était un homme du monde, un peu blasé, mais des plus aimables et des plus fins.

Sa voix avait un timbre caressant et doux, mais, quand elle s'animait sous l'empire de la passion, la force lui faisait défaut; elle n'avait pas les notes graves et pleines d'une nature virile en proie à la colère .ou à l'amour. La passion de tête qui fait le fanatique et distille le venin de la haine, avait fait dégénérer sa virilité en indolence. Par tempérament, il aurait bien plutôt été à sa place parmi les compagnons du régent, qu'au milieu des promoteurs de l'anarchie, qu'il considérait comme l'honneur de la France. Quoique sorti du peuple, ce n'était point un tribun ayant pour mission, dans un temps dégénéré, de proclamer avec les foudres de la conscience humaine, les droits imprescriptibles de l'humanité.

Nous apprîmes par Wagner que Herwegh avait écrit, dans sa disposition d'esprit actuelle, des sonnets qui, par la forme et par la pensée, devaient en faire le poète immortel de l'amour; mais ces poèmes, jamais il ne les livrerait à la publicité.

Ces messieurs, qui venaient souvent et volontiers à Mariafeld, ne se sentaient pas gênés l'un par l'autre : quelque différents qu'ils fussent physiquement et moralement , ils savaient apprécier, sous toutes leurs formes, l'esprit et la culture, la liberté et la grandeur des diverses conceptions de la vie.

Herwegh n'était pas musicien, mais Wagner aimait sa société ; il en était de même de Wilie. «* Vous n'êtes pas musicien ! Vous dites que vous n'êtes pas créateur! Qu'est-ce que cela fait? Vous avez la vie... quand vous êtes là, on sent sa propre pensée qui se dégage! » C'est ce qu'il disait à Wille.

Un joyeux cercle s'était donc formé à Mariafeld. Ce qui se disait entre hommes ne pouvait m'intéresser que partiellement. Herwegh suivait le cours de physiologie du professeur Ludwig, Wille parlait de Carlyle et de Stuart Mill ; mais la littérature, l'art et la philosophie étaient un sujet inépuisable pour tous.

Pendant la matinée, ces messieurs restaient ordinairement entre eux, dans le bureau de mon mari; quand j'étais présente, je m'occupais de quelque ouvrage de mains, écoutant tout, mais parlant rarement. Du temps auquel j'étais redevable de mon éducation et de mon instruction, on trouvait présomptueux qu'une femme parlât de choses qu'elle ne connaissait que superficiellement, ne les ayant jamais étudiées à fond.

J'avais immensément lu dans ma première jeunesse : un besoin ardent et inquiet me poussait dans ce monde merveilleux où planent et régnent les pensées des meilleurs d'entre les

hommes ; j'avais trouvé là la plénitude du bonheur, de la félicité intérieure, mais ni mon père ni d'autres hommes que je vénérais, n'eussent été satisfaits, si j'avais voulu mettre mon savoir en évidence... ne savais-je pas moi-même que c'était bien peu de chose !

Une pédante ! un bas-bleu ! mais les hommes en ont horreur, à leur vue, les Grâces prennent la fuite, c'est là ce que j'avais lu et entendu dire en anglais comme en allemand. Et comme j'aimais bien à être agréable et que je voulais plaire à ceux que j'aimais, je préférais me taire, mais j'écrivais ce que je pensais, ce qui me touchait profondément et, comme le Chœur de la tragédie grecque, mes observations ramenaient de l'unité dans ce que j'avais entendu.

Herwegh avait apporté à Mariafeld les œuvres de Schopenhauer, qui étaient toutes nouvelles pour mon mari et pour Wagner; elles firent sur tous deux la plus profonde impression. Wille aime à étudier à fond toute œuvre spéculative ; le philosophe lui sembla si remarquable qu'il voulut faire sa connaissance et, par la suite, il allait tous les ans à Francfort pour causer avec lui. Wagner, avec une vivacité de compréhension inouïe, se fut bientôt assimilé l'œuvre de Schopenhauer. Lui et Herwegh étaient émerveillés de voir l'énigme

du monde ainsi résolue. Abstinence et ascétisme! c'est à cela que l'humanité devait parvenir! L'abstinence, vertu des saints, ne pouvait pourtant être qu'un mot retentissant, mais vide, pour des hommes qui avaient besoin du monde pour créer et pour subsister et qui n'avaient, ni l'un ni l'autre, l'intention de dédaigner ou de mépriser les jouissances de la vie.

Je recueillis alors bien des choses concernant l'antique philosophie cosmogonique des Hindous et j'appris à connaître la pureté du boudhisme. Mes initiateurs avaient une haute intelligence et parlaient d'art et de poésie en raffinés, mais, que l'homme ne fût pas une volonté libre, qu'il ne fût pas l'auteur de ses actes, que l'épée de combat par excellence qui est le courage et la noblesse des sentiments, ne servît de rien, c'est ce que je ne pus jamais admettre que comme une fable, à laquelle ils ne croyaient pas eux-mêmes. En ce temps-là, du reste, ils n'émettaient que des opinions troubles ou extravagantes sur tout ce qui concernait les liens de la famille et les devoirs de la vie. L'honneur de l'homme, qui a sa racine dans la fidélité au devoir accepté, l'humilité de la femme, qui, par la force que lui donne la profondeur de son amour, se subordonne à l'homme, tout cela devait battre en retraite devant le

droit divin de la passion! — Amour impitoyable ! c'est ainsi que le chœur des Choéphores d'Eschyle appelle la puissance funeste qui règne dans l'âme de Clytemnestre, et fait entrer l'expiation dans la maison d'Agamemnon, faisant du fils le meurtrier de sa mère.

Ce qui ne me plut pas non plus, c'est ce que Wagner dit, un jour qu'il décrivait avec sa fougue habituelle la beauté empoignante que présenterait sur la scène le Prophète de Nazareth, aimé d'un amour terrestre par Madeleine, la pécheresse. — Je le regardai avec stupeur et quittai la chambre. Je ne mentionnerais pas cela si, bien des années plus tard, Wagner n'eut pas réalisé cette idée, tout en la présentant sous une autre forme. Dans le dernier don de son génie, dans Parsifal, le Chevalier- Pontife, et dans Kundry délivrée de la puissance des mauvais esprits, se retrouve donc ce qu'il portait déjà dans sa pensée en 1852.

Au milieu de l'été les rapports avec Mariafeld cessèrent pour quelque temps d'être aussi fréquents. La grande chaleur était venue ; Wagner voulait aller plus haut dans les montagnes, et Herwegh avait l'intention de l'accompagner ; Wille était retenu à la maison par des visites de famille que nous attendions. Une grande joie m'était réservée : ma mère, avec

une de mes sœurs accompagnée de sa fille, était déjà en route pour Mariafeld ; elle voyageait lentement, avec ses propres chevaux, ne se servant guère des chemins de fer ; elle avait le temps ! Mon père aussi voulait nous donner quelques jours à son retour de Carlsbad, puis les emmener toutes.

J'étais pleine de joie et d'espérance, — mes enfants jubilaient comme moi. Je fus bien reconnaissante aux amis qui vinrent nous voir le dernier dimanche et qui voulurent bien rester jusqu'au lendemain. Dans ma joie, j'était redevenue jeune, espiègle même, et quand j'arrivai avec Mme Wagner sur la terrasse où les messieurs avaient pris place pour le café, je leur dis : « Vraiment, c'est un trio bien remarquable que celui que nous avons sous les yeux! L'un est le créateur du drame musical ; l'autre est un poète célèbre; tous deux sont aimés des Muses!... Mais, que dirai-je du maître de la maison? » Alors Wagner, m'interrompant en souriant, récita ces vers que prononce Suleika, dans le Divan occidental de Gœthe :

« Peuples, valets et conquérants — tous déclarent en tous temps — que le bonheur suprême des enfants de la Terre — n'est que la personnalité ! »

Le lendemain matin, quand il rencontra Wille dans le jardin, il lui dit : « Bonjour Adam! »

Wagner n'avait pas rencontré chez nous d'adorateurs ; l'occasion manquait à Mariafeld pour que son grand génie musical fût mis en évidence; ce qu'il y trouvait, c'était de l'amitié et une franche hospitalité; il s'en contentait et nous oubliions presque qu'il pouvait exiger davantage.

En automne 1852, il nous fit le plaisir de venir se reposer parmi nous après de fatigants travaux ; Herwegh vint alors plus souvent. Les messieurs étaient libres de s'entretenir de philosophie tant qu'ils étaient seuls, mais il était agréable aux dames que les poètes eussent aussi leur tour.

Herwegh louait la langue et la poésie russes ; il connaissait à fond Gogol et Pouschkine. Parmi les poètes anglais, c'était Shelley qu'il préférait, même à Byron. Calderon, disait-il, était supérieur à Schiller, car l'idée de Schopenhauer était l'âme même de son drame : La Vie, un songe. La recherche des racines primitives devait aussi être fort intéressante, car ce sujet était inépuisable. — C'était une admirable fin d'automne ! J'aime à me rappeler les heures sereines que nous passions en plein air. Dès le matin, Wagner était disposé à se promener; Herwegh, au contraire, aimait à rester étendu pendant des heures sur un divan, à la

façon orientale, méditant quelqu'un des problèmes qui le préoccupaient. Quand il arrivait qu'on le dérangeât, il se résignait avec l'indifférence que donne l'ennui et, se joignant à nous, tramait par derrière, ce qui fit dire un jour à Wille qu'il ressemblait à un pied qui dort.

Ma plus jeune sœur, notre Benjamine, était alors avec sa fille à Mariafeld; avec elle, la grâce y était entrée; si, d'une part, la petite fille et les deux garçons prêtaient à la maison la joyeuse animation que donne la vie des enfants, de l'autre, les hommes ne pouvaient plus régner seuls, les femmes exerçant un empire bienfaisant, interrompaient souvent leur solitude.

Il arriva alors que Wagner vint nous trouver et, s'asseyant au piano, joua des fragments de Tannhœuser et de Lohengr in. T 'out en jouant, il expliquait les mouvements de la scène, racontait l'action et chantait le texte à mi-voix. Il avait une manière étrange et toute particulière de nous faire saisir, avec toute l'intensité de son intention et de sa pensée, ce que nous ne pouvions voir de nos yeux, ni entendre par les voix d'un puissant orchestre. Il ne parlait jamais de l'œuvre qu'il était en train d'écrire, mais bien de l'agrément qu'il y avait à se laisser aller à un doux nonchaloir. L'amabilité de son humeur disait suffisamment qu'il était content

du développement de son travail. — Parfois, par les claires journées d automne, qui se dégageaient des brouillards du matin en passant par toutes les nuances d'une coloration aussi fine que vigoureuse, nous montions sur les hauteurs et les enfants étaient de la partie. Je me rappelle encore avec plaisir une promenade sur l'eau, où les mains inexpérimentées des messieurs eurent fort à souffrir du poids des rames. — Nous visitâmes aussi Ufenau, que Herwegh avait chanté.

Après souper, on restait longtemps à table et l'on se communiquait, d'après la joyeuse impulsion du moment, les vieux souvenirs ou les nouvelles du jour.

Je suis d'avis que l'esprit est comme l'étincelle qui ne jaillit du silex, qu'autant que celui-ci est mis en contact avec une force étrangère. * Il n'y a rien d'aussi plaisant que la folie d'un homme de génie, à condition toutefois que nul fou n'ait la permission de l'entendre. » Cette maxime pouvait s'appliquer à maint récit que mon mari faisait du temps qu'il était étudiant : c'étaient souvent des scènes singulières, des descriptions bizarres, mais pleines de vie et éclairées d'une lumière crue, à la manière de Callot. « Vous auriez dû écrire un Décaméron du Nord », dit un jour un des auditeurs, mais le conteur n'était pas de ceux qui savent créer en écrivant, le

poids de la plume paralysant l'essor de son esprit; la réflexion et la critique étaient les obstacles qui l'empêchaient de donner une forme plastique définitive à ces fantastiques épisodes, appartenant au romantisme d'un autre âge.

C'était une vie bien agitée que celle dont les souvenirs se pressaient dans l'esprit du maître de Mariafeld, depuis qu'il s'était rendu en 1832, en sa qualité d'étudiant de Gôttingen, à la fête de Hambach; cette fête avait été le premier essai d'opposition tenté contre la Diète par l'opinion populaire et Wille, Georges Wirth et Venedey s'y étaient prononcés contre la fraternisation avec les sociétés secrètes françaises. A Gôttingen, il avait été président d'association et avait dû quitter l'Université (de même que notre chancelier actuel) pour avoir pris part à une assemblée présidentielle qui avait prononcé une interdiction. A Kiel, Franz de Florencourt et lui avaient été les chefs de l'association générale des étudiants, d'où était sortie la lutte contre la royauté danoise.

La vie d'étudiant à cette époque-là n'avait pas pour but des résultats pratiques ; les associations étaient les derniers restes d'un concept romantique que Ton se formait du monde, mais s'il était défendu de penser à l'unité et à la

renaissance de, l'Allemagne, cette pensée n'en était pas moins le moteur secret agissant en tous.

Il y avait des jours où l'atmosphère morale faisait présager l'orage bien plus que le beau temps. Une fois, la colère contre l'Allemagne alla si loin qu'on déclara que tout ce qu'elle contenait méritait d'être anéanti : art, culture, mœurs, moralité, tout était pourri jusqu'au cœur, irrémédiablement perdu. Les deux révolutionnaires s'étaient si bien monté la tête, qu'ils étaient d'avis que le peuple brûlât châteaux et palais, afin que ses tyrans n'eussent plus de refuge. Wille leur fit observer que leur vœu avait été exaucé dans le Brunswick et que le contribuable avait dû rebâtir à grands frais le château.

Le débat apaisé, ces messieurs se plongèrent de nouveau dans les sciences naturelles et les recherches étymologiques. Wagner vint alors nous trouver et nous dit : « Les deux autres sont de nouveau à déterrer leurs racines! ils en ont pour longtemps. » Il riait et s'assit au piano. Je n'ai jamais oublié comme il nous expliqua, avant de commencer, le caractère de la Neuvième Symphonie et nous indiqua la nécessité du Chœur et de l'Hymne à la Joie, pour couronner cette grandiose création polypho-

nique. Sous ses doigts, le piano était devenu un orchestre. Tout à coup il s'arrêta et me dit : « Écoutez maintenant : les Muses entrent, elles amènent au milieu d'accents belliqueux une phalange de jeunes hommes! » Et il murmura comme se parlant à lui-même :

« Joyeux comme circulent ses soleils — à travers l'admirable voûte des cieux, — poursuivez, frères, votre course — gaiment, comme un héros qui marche à la victoire ! »

Puis, il mit les mains sur le clavier. Depuis, j'ai souvent entendu la Neuvième Symphonie à grand orchestre, mais cet Allegro vivace alla marcia, je ne l'ai entendu qu'une fois! Aucun directeur et aucun orchestre ne m'a fait saisir le pas léger, ferme et rythmé des Muses comme Wagner à mon piano, pianissimo, comme se mouvant sur les nuages, mais se rapprochant, se rapprochant sans cesse, d'un mouvement sûr. Comme elle se dégagea du monde merveilleux des sons, la grandiose révélation que seul le rythme fait apparaître, le rythme qui contient toutes ces masses. Une pulsation de plus ou de moins, et l'esprit de l'auditeur prend son essor ou reste inerte! — Wagner avait l'air grave, recueilli et pourtant très doux. Une vieille dame de nos amies, bien mesurée et peu disposée à sortir de son calme, fut comme élec-

trisée lorsque, dans un transport d'enthousiasme et avec une force immense, il commença le chœur :

Étreignez-vous, millions d'êtres!

Mais, au milieu, il s'interrompit : « Je ne sais pas jouer du piano, » dit-il; « n'applaudissez pas, vous ; suffit. »

Un autre soir, nous eûmes l'occasion d'entendre un peu plus de la Neuvième Symphonie dans les circonstances suivantes : Un dimanche après-midi, Wagner et Herwegh étaient venus, malgré le mauvais temps ; Wagner s'étant prononcé contre la musique que Mendelssohn a écrite pour les chœurs à'Antigone, la conversation continua sur ce sujet. Nous avions devant nous plusieurs traductions d'Antigone. Herwegh donna la préférence à celle de Minckwitz. Wagner se moqua de « cet intelligent Berlin, qui, avec toute sa science et toutes ses prétentions aux jouissances esthétiques, ne connaissait rien du sens élevé particulier au mythe d'GEdipe, rien de la grandeur de l'action d'Antigone. » On en vint à une vive controverse et comme celle-ci menaçait d'empiéter sur le terrain de la politique, j'ouvris les Poésies de Herwegh et priai mon mari de nous lire ce qu'il avait sous les yeux ; il en est de la lecture à

haute voix comme de tout autre art : l'auditeur devient le vibrant écho des sentiments que le lecteur fait naître en lui par la parole magique du poète.

J'avais choisi la Chevauchée à cause de sa belle forme.

« La nuit angoissante a fait son tour. — Nous chevauchons moroses, nous chevauchons muets — chevauchons à notre perte ! — Comme il est âpre, le vent du matin ! — Dame Hôtesse, encore un verre, vite ! avant que nous ne mourions, que nous ne mourions !

« Toi, herbe fraîche, pourquoi t'élever si verte? — Tu fleuriras bientôt comme une vraie églantine, — c'est mon sang qui te teindra. — La première gorgée, à l'épée, la main ! — je la bois afin que, pour la patrie — nous mourions, nous mourions ! »

Je cite ces deux strophes pour rappeler à la mémoire ce beau lied qui m'avait fait connaître, en 1847, le nom de Herwegh. Cette fois encore il ne manqua pas son effet. Puis je voulus encore faire entendre le XXIIIe sonnet d'un recueil que Herwegh a intitulé Dissonances. Les deux tercets expriment d'une manière intense l'esprit que respirent les autres.

« 0, dites, n'est-ce pas le plus souvent l'heure du malheur — qui vous a soulevés vers l'Éternel — et a fait sortir de sa bouche la Révélation céleste? — Non pas la paix, mais la tempête nous porte là-haut. — Les joies

suprêmes, comme les étoiles de l'éther — sont tissues dans un fond sombre. »

Nous nous taisions tous ; Herwegh était là, comme si rien de ce qu'il avait chanté ne le regardait plus. Wagner s'assit au piano et joua de la Neuvième Symphonie :

Joie, tous les êtres t'aspirent!

Ce cri d'allégresse, jeté par les notes aiguës du soprano dans le chant à quatre voix, retentit en moi comme le céleste alléluia de l 'âme délivrée. Il me semblait que Herwegh devait être heureux d'être compris dans ce qu'il avait de plus noble.

Ce soir-là on resta longtemps à table. Wagner n'avait pas encore besoin alors, pour calmer ses nerfs, de la demi-bouteille de Champagne obligatoire et Wille ne soutint pas cette fois que Herwegh s'intéressait plus à l'étiquette, qu'au contenu de la bouteille de bordeaux. Ces messieurs ne dédaignaient point les bons crus qui émergeaient du fond de la cave pour fêter le poète.

Ce fut en 1852, à Noè^, que Wagner fit la première lecture d'une œuvre gigantesque dont les proportions colossales ont fait une trilogie. La lecture des Nibelungen se fit à Mariafeld en trois soirées et se prolongea fort avant dans la nuit.

Plus tard, Wagner a accordé cette jouissance à un grand nombre d'auditeurs enthousiastes réunis dans la grande salle de l'hôtel Bauer, à Zurich ; l'œuvre était alors complète et comprenait le prologue de VOr du Rhin.

Le dernier soir de la lecture à Mariafeld, j'eus le malheur de troubler la sérénité de Wagner en sortant de la chambre pendant qu'il lisait : mon petit garçon avait la fièvre et me demandait. Le lendemain matin, quand je reparus, Wagner fit observer que cela n'avait pourtant pas été un cas de mort et il ajouta que c'était infliger une dure critique à un auteur que s'esquiver ainsi ; il m'appela « Fricka » . Je ne protestai point contre le nom et la chose en resta là. Quelques jours après, nous partîmes pour Hambourg; de là, mon mari se rendit à Paris. Ce ne fut qu'au printemps que nous revîmes notre foyer et nos amis.

En 1853, Wagner demeurait à Zurich, au Zeltweg, et Mme Minna, qui aimait à voir du monde, faisait avec grâce les honneurs de son joli intérieur. Liszt y fit une apparition. Il avait monté Lohengrin au théâtre de Weimar et Wagner n'avait pas encore eu le bonheur de voir son œuvre à la scène. Les deux amis s'embrassèrent avec effusion et la journée s'écoula dans une joyeuse surexcitation. Mon

mari était présent, il connaissait Liszt de longue date. Dans une lettre que Wagner nous écrivit en 1870, peu après la bataille de Sedan, je trouve une allusion à cette journée passée ensemble : «• Lorsqu'il fut alors question de l'empereur, que Liszt plaçait sur un piédestal, » écrivait Wagner, « Wille prophétisa que Louis- Napoléon irait encore à la voirie, ce qui sembla choquer beaucoup Liszt, qui connaissait personnellement l'empereur. Nous en parlons journellement à présent et Wille doit se résigner à passer parmi nous pour un prophète. »

Mon mari m'a aussi raconté que lors de cette réunion dans la maison de Wagner, il avait demandé à Liszt s'il ne pourrait se servir de son influence à la cour de Weimar pour faire rentrer Wagner en Allemagne, à quoi Liszt répondit qu'il ne connaissait ni position, ni théâtre qui pût convenir à Wagner. Scène, chanteurs, orchestre, il fallait que tout, en un mot, fût recréé par lui. Et sur l'observation de Wille que pareille entreprise coûterait bien un million, il s'écria en français, se servant de cette langue comme il le faisait d'ordinaire quand il était particulièrement surexcité : « Il l'aura! Le million se trouvera ! »

J'acceptais peu d'invitations en ville, mais j'allai pourtant une fois souper chez Wagner,

qui avait réuni à sa table quelques amis de Saxe et peut-être aussi Semper et sa famille, qui se trouvaient alors à Zurich. Wagner disparut un moment et reparut au dessert dans l'uniforme de maître de chapelle du roi de Saxe, l'échiné un peu ployée, se frottant les mains et ayant sur les lèvres un fin sourire sarcastique qui n'avait rien de méchant ; il nous salua tous avec une grâce des plus humoristiques, mais c'était surtout à sa femme que s'adressaient ses piquantes observations : « Oui, oui, Minna, ■ disait-il, « c'était bien gentil et je te plaisais alors. C'est dommage, pauvre femme, que l'uniforme soit devenu trop étroit pour moi! »

C'est vrai, quand bien même cet uniforme avait été porté avec satisfaction parKarl-Maria von Weber (qu'il avait aimé dès l'enfance), il était réellement trop étroit pour Richard Wagner. Son génie, tendant toujours plus haut, ne lui laissait pas le loisir de s'arrêter dans son développement.

Les vieux rapports d'amitié continuaient toujours à Mariafeld, seulement le cercle s'était élargi : Semper, le célèbre architecte, Gottfried Keller, l'auteur du Grùner Heinrich, Kôchly, le philologue, qui nous a rendu Aristophane accessible en l'accompagnant d'une étincelante' préface, Rustow, qui a écrit, avec la

collaboration de Kôchly, un savant ouvrage sur les armes et Fart de la guerre chez les Grecs, Ettmùller, le sage de l'antiquité germanique, Moleschott, le physiologiste ; comment les nommer, tous ceux qui allaient et venaient, et apportaient la vie et l'animation à Mariafeld.

Venedey et Riige venaient aussi nous voir en passant. Tous, à l'exception de Keller et de Moleschott, ne sont plus au nombre des vivants : c'est parmi bien des morts qu'errent mes souvenirs!

Quand le bon Venedey, qui ne comptait ni parmi les artistes, ni parmi les hautes intelligences, venait chez nous, il y jouait le rôle d'Atta-Troll, c'est-à-dire, « du noble Ours à tendances, de race germanique, dansant fort mal, mais logeant pourtant quelque sentiment sous sa poitrine rebondie », comme dit l'épitaphe écrite pour lui par Henri Heine, dans YIdiome du roi Louis Ier de Bavière.

J'aimais à voir Venedey, car il avait été notre hôte à Hambourg, et avec lui, je pouvais me laisser aller à toute ma tendresse pour la vieille ville hanséatique, qui, malgré son pavillon aux trois tours, avait montré de la sympathie pour la jeune liberté dans la tourmente de 1848.

Je consigne ici avec joie que mon père avait

été le premier à offrir un de ses vaisseaux, pour aider à former la flotte si nécessaire à la continuation de la guerre contre le Danemark, et qu'il avait engagé avec instance d'autres armateurs à suivre son exemple. Mon mari avait fait le premier voyage sous le pavillon noir, or et rouge pour aller saluer un vaisseau de guerre américain, à l'ancre à Bremerhaven. Le vicaire de l'Empire y avait envoyé la commission que l'Autriche et la Prusse avaient déléguée à Hambourg pour la prise de possession de la flotte. On sait comment cette flotte naissante a péri sous le marteau de la réaction, lors de l'anéantissement de toutes les institutions nées de la Révolution.

Je sus aussi par Venedey que le bon Kùdlich, que j'avais appris à connaître à Zurich comme médecin-assistant deGiesker et qui avait soigné mes enfants pendant la fièvre scarlatine, était arrivé à occuper une belle position à New- York. Je m'y étais toujours intéressée : c'était lui qui, préparant son doctorat à Vienne, avait été envoyé à la Diète par le suffrage universel, né de la Révolution; là, au milieu de la mêlée des nationalités que la révolution autrichienne avait provoquée, il avait proposé, en sa qualité de plus jeune membre, que « la noble assemblée voulût bien abolir la dépendance des paysans

vis-à-vis des seigneurs féodaux, ainsi que tous les droits et devoirs en dérivant » . Après un long combat et une longue résistance, la motion de Kûdlich était restée victorieuse et avait été votée. Hors cette unique et mémorable résolution, la Diète n'a rien fait de durable. J'étais heureuse dépenser que le jeune médecin emportait en Amérique le souvenir d'un tel triomphe, car pour nous qui nous tenions assis à l'écart, c'était un besoin profond et intime, que de sympathiser avec tous ceux qui avaient fait quelque chose pour aider l'humanité à conquérir ses droits à l'affranchissement et au progrès.

Venedey était un révolutionnaire; théoriquement il ne reculait point devant les massacres et la terreur ; il les considérait comme l'œuvre de génies puissants qui tuent et anéantissent afin de purifier l'air et d'affranchir le monde, préparant ainsi l'avènement d'un avenir meilleur, mais son cœur était tendre : la haine et la colère étaient trop lourdes pour lui.

Mon mari, qui connaissait de longue date son vieux camarade de Hambach, et qui savait apprécier à leur juste valeur sa noble vie de travail consacrée à sa famille et son dévouement absolu aux idées de son temps, mon mari disait de lui : « C'est un garçon absolument honorable et digne, mais quel dommage qu'il

soit si plein d'onction! Un vrai bonze politique! »

Je n ai pas à parler ici de la valeur d'Albert Rùge et de ses Annales de Halle, ni de ses longs rapports avec mon mari, résultant de la communauté de leurs tendances. Je me réjouis d'apprendre à le connaître personnellement à Mariafeld.

Je citerai encore Rùstow dont l'esprit et les connaissances faisaient un spécialiste éminent; mais il m'était difficile de vaincre une répulsion secrète pour un homme qui, foulant aux pieds l'honneur de l'officier prussien, avait été infidèle à son drapeau.

Un soir, il nous amena un ami de Berlin, un homme parfaitement honnête et bon, qui se mit à arborer le drapeau rouge et prophétisa à tous ceux qui possédaient quelque chose, que l'humanité maltraitée et méprisée se lèverait pour les anéantir. Herwegh, Semper et Wagner étaient présents; le dernier finit par se réfugier auprès de moi dans une autre chambre, fuyant le tumulte et les vociférations, qui faisaient ressembler cette réunion à un club de Jacobins. L'une après l'autre, toutes les notions reçues étaient présentées, discutées, pesées, trouvées trop légères et supprimées. L'horreur me saisit et, précipitée en pleine réaction, je me mis à

poursuivre au fond de ma pensée, les conséquences de ces condamnations qui devaient produire un monde d'où l'honneur serait exclu. Les sophismes et les opinions poussées jusqu'à l'extrême n'étaient rien de nouveau pour moi, mais les formes raffinées donnaient à ces tendances révolutionnaires une sorte de « haut goût » ; cette fois, la poésie et Fart manquaient avec leur' entraînante éloquence.

Puis, les éléments étrangers disparurent, le trio se retrouva seul et reprit ses vieilles habitudes ; on parla de nouveau de Gœthe, même de Schiller. Le Romancero de Heine venait de paraître, on le lisait et le discutait beaucoup. Peut être ai-je attaché toute ma vie plus de prix à l'esprit et à l'imagination que ne l'admet la raison, mais, c'est de contrastes et de contradictions, de la multiplicité des impressions et des expériences contradictoires, de beau et de laid, d'une part de vérité et dune autre part d'excentricité, que se forme notre originalité : nous n'absorbons que ce que nous pouvons nous assimiler. Le mot de Montaigne convient bien à ma vieillesse : « J'aime là vie, je la pratique et la cultive telle qu'il a plu à Dieu de me l'octroyer. A mesure que l'homme extérieur se détruit, l'homme intérieur se renouvelle. »

Il y eut un temps où Herwegh était profon-

dément démoralisé : une situation des plus énibles pamenait forcément une solution, et elle n'était pas de celles que les hommes ont l'habitude de résoudre entre eux. Wille chercha, mais inutilement, à mettre fin aux explications que l'incident Herzen-Herwegh amenait dans les journaux et envoya au baron de Herzen la provocation de Herwegh. Le baron refusa, se conformant à la décision qu'avait rendue à Londres un tribunal d'honneur présidé par Mazzini. Lorsque Henri Simon et d'autres réfugiés allemands de marque en furent informés, ils voulurent frapper Herwegh d'interdiction. Wille intervint alors comme champion du poète ; il avait fait la même chose jadis en faveur de Henri Heine, et pris sa place vis-à-vis des philistins qui traitaient le poète de lâche, parce que la sensibilité de ses nerfs lui faisait considérer un duel avec plus de crainte, que n'en éprouve en pareil cas le premier soudard venu.

Ce fut peut-être pour se distraire de tous ces ennuis que le trio entreprit un voyage en commun. Commencé à pied, ce voyage fut bientôt poursuivi en voiture; on visita le lac des Quatre-Cantons, puis on franchit le Gothard pour faire un tour aux lacs italiens ; Wagner s'y trouva si bien, qu'il voulut y prolonger son

séjour et fît venir sa femme. Le favori de tous deux, le petit chien Peps, fut naturellement de la partie.

Au commencement de l'été, Wagner, qui vivait pour ainsi dire sans musique à Zurich, eut l'occasion de diriger des fragments de ses œuvres dans un grand concert donné au théâtre. Un ami enthousiaste de Wagner, riche négociant originaire du Rhin, auquel d'autres admirateurs s'étaient joints, lui fournit le moyen de rendre cette exécution possible, en faisant entrer dans son orchestre des artistes étrangers. Musiciens et amateurs y mirent toute leur intelligence et toutes leurs forces. Wagner ne savait-il pas faire passer une partie de son âme dans ceux qu'il dirigeait? Un vieux monsieur, grand amateur de musique, qui maniait l'archet avec une consciencieuse pédanterie, me disait : « Oui, quand celui-là est présent, on devient un autre homme et un autre musicien ! »

Un immense enthousiasme régna à Zurich après ce concert, et la respectueuse admiration que Ton avait pour le génie créateur de Wagner, grandit encore.

C'est alors, qu'à l'occasion d'un festival fédéral donné dans le Valais, on conçut l'ambition de l'acclamer comme juge d'honneur. Mais

Wagner désapprouvait les chœurs d'hommes à quatre parties : un chœur auquel les voix de femmes manquaient, à moins que ce ne fût un chœur guerrier, était pour lui une chose monstrueuse. Quant à l'importance des fêtes musicales pour le développement du peuple, elle lui échappait entièrement, car le peuple n'avait pour Wagner qu'une valeur idéale dont il ne songeait point à tenir compte dans la pratique. Il n'avait pu faire autrement que d'accepter l'invitation présentée d'une façon pressante, mais, à la dernière heure, le juge d'honneur si ardemment attendu, se fit excuser.

En hiver, quand les concerts recommencèrent dans la salle du Vieux Musée, Wagner, avec des forces moindres, montra plus d'une fois la grandeur de sa direction.

En pensant à ces concerts, je ne puis m'empêcher de dire quelques mots de mon étonnement, quand j'entendis pour la première fois, dans les entr'actes, la haute société de Zurich échanger des propos de salon dans le dialecte du pays. Dans notre bon Hambourg, le patois a si bien disparu que valets de chambre et cochers se sentiraient offensés si l'on pouvait s'imaginer se faire comprendre d'eux de cette façon, mais aujourd'hui comme alors, le Zurichois cultivé, le savant même, tient à honneur

le dialecte de ses pères; c'est le signe familier et charmant de l'intimité de la vie de famille comme de la vie populaire.

Dans l'un de ces concerts, Wagner dirigea l'ouverture du Freischùlz. On sait comme Weber lui était sympathique et comme la musique se transfigurait sous sa direction, devenant la vibration de l'âme elle-même. — Qui ne la connaît, la musique de Weber? Qui ne se serait senti transporté au fond de l'ombreuse et fraîche solitude des forêts, quand les sons du cor semblent déchirer le voile de l'aurore? Ils retentissaient mystérieusement, solennellement, et pendant que j'écoutais, un sentiment ineffable s'élevait en moi, m'envahissant comme un parfum subtil. J'étais heureuse, lors de ces concerts, d'être assise au fond de la salle, de sorte que le sens de la vue ne pouvait venir troubler ma jouissance ; avec quelle intensité je retrouvais cette jouissance chaque fois que Wagner dirigeait une symphonie de Beethoven ! J'étais heureuse alors, parce que le beau prospérait sur la terre!

Je trouve à présent une lacune dans mes notes aussi bien que dans mes souvenirs, et je saute presque une année pendant laquelle bien des choses se passèrent à Mariafeld, dans l'éternelle oscillation entre la joie et la douleur. Ce

n'est qu'en 1854 que je reprends le récit de ce qui peut intéresser le lecteur, comme concernant Wagner.

Dans l'automne de cette année, Liszt revint à Zurich : cette fois il était accompagné de sa vieille amie, la princesse de Wittgenstein et de sa fille. Wagner avait terminé une partie de la musique des Nibelungen et désira la soumettre au jugement de son ami. Une jeune et belle Suissesse, la femmedeHeim, le chef d orchestre, qui avait une voix splendide et que Wagner distinguait, quoique ce ne fût point une musicienne accomplie, déchiffra avec une gracieuse docilité les parties hérissées de difficultés, en présence d'un nombreux auditoire, convié par Liszt, me semble-t-il, à cette solennité musicale qui eut lieu dans la grande salle de l'hôtel Bauer. Liszt était ravi de l'œuvre de Wagner et de la grandeur de ses Nibelungen ; exempt de toute envie, il tendit ses deux mains au Maître triomphant, et je pense encore aujourd'hui avec joie à l'ardeur et à l'abandon qu'il y avait dans leurs rapports.

Liszt vint souvent à Mariafeld accompagné des princesses et de Wagner. Il était venu jadis à Hambourg, peu après le grand incendie qui avait réduit en cendres la moitié de la ville et, avec sa générosité quasi royale, avait donné

un concert au bénéfice des fonds de l'orchestre: le succès avait été tel que l'institution prit dès lors un grand développement. Wille le voyait alors tous les jours; mon mari m'a souvent conté comment Liszt était venu à lui au moment où, ayant renoncé à sa place de rédacteur (parce que son directeur s'arrogeait le droit de censurer et de mutiler ses articles), il avait pris la résolution, malgré son dénûment, de poursuivre la chose devant les tribunaux; Liszt alors lui avait dit : « Si j'avais une maison de campagne et que je t'invitasse à être mon hôte, te sentirais-tu blessé dans ta fierté? C'est la même chose si je t'invite à m'accompagner dans mes voyages. Que veux-tu faire à Hambourg? Ta place est à Paris. » Mais, quels que fussent les obstacles à vaincre, Wille ne voulait pas d'autre voie que celle qu'il se traçait luimême : il avait ce que Wienbarg appelait « une monade inappréhensible ».

Pour ma part, j'avais vu Liszt pour la première fois à Paris en 1833; il était alors dans tout l'épanouissement de sa première jeunesse, et il y avait quelque chose de lumineux dans son apparition. J'aime à me rappeler une soirée intime où il se mit à jouer des valses à quatre mains avec Chopin, et où nous autres, jeunes filles, nous eûmes l'audace de danser à pareille

musique. Chopin, que je voyais souvent à Paris, ne jouait pas encore dans les concerts. Jamais je n'ai entendu exécuter ses* compositions avec l'exquise délicatesse et la lumineuse clarté qu'il y mettait.

Un jour, ému par les stances que, dans mon enthousiasme juvénile, j'avais adressées à son infortunée patrie, il s'assit au piano dans la pénombre de la chambre voisine et, s'abandonnant à son impression avec une merveilleuse facilité d'improvisation, il donna une forme aux sentiments qui avaient traversé son âme à la lecture du Chant d'un poète étranger. La dame de la maison, celle-là même qui lui avait communiqué mes vers, me tendit la main en souriant et me dit que jamais elle n'avait entendu Chopin jouer ainsi. Sous l'impression du moment, Chopin voulait avoir un lied de moi pour le mettre en musique, mais mes vers n'en valaient pas la peine ; je lui dis que j'attendrais la messe solennelle qu'il écrirait pour célébrer la résurrection de sa patrie.

Il me semble qu'il n'est pas juste de dire, comme je l'ai lu parfois, que Wagner a connu à Zurich les poignantes douleurs de l'exil.

Le proscrit que tous appréciaient, que beaucoup vénéraient, vivait dans la sécurité de son propre foyer ; il avait des amis qui répondaient

de lui et parmi ceux là, il en était un qui trouverait difficilement son pareil. Tout homme à qui Wagner adressait la parole , se sentait honoré ; les musiciens , bons ou mauvais, levaient les yeux vers lui comme vers le Maître qui avait ouvert à la musique des voies nouvelles et admirables. S'il s'était hasardé sur les flots en fureur de la tempête révolutionnaire, le flux ne lavait point porté sur une côte inhospitalière. Non, il n'a pas appris à connaître à Zurich les longs et amers tourments des exilés politiques, cherchant en vain la sympathie, frappant aux portes et n'en voyant s'ouvrir que bien peu! A Hambourg, à Paris et surtout à Londres, en 1840, j'ai vu des exilés de diverses nations et ceux-là erraient dans un désert sans bornes ! Heureusement que pour quelques grandes personnalités d'entre eux il s'est trouvé une providence en la personne de Lord Shaftesbury! Mais, parmi ceux que l'Allemagne avait repoussés, il y en avait qui ne voulaient d'autre aide que le travail et les privations, et qui rejetaient loin d'eux le pain que leur offraient des nations étrangères.

Quant à la musique qui se faisait à Zurich pendant que Wagner s'y trouvait, je ne puis en juger en connaissance de cause, mais il est naturel qu'elle ne put suffire à l'homme extraordinaire qui aspirait à la perfection.

Ce n'est que beaucoup plus tard que la vie musicale a pris son essor à Zurich et que, sous l'impulsion du chef d'orchestre Hegar, l'orchestre et les chœurs ont atteint cette perfection qui a rendu inoubliables le festival de Hsendel et celui de Bach. Les oratorios de Haendel, les Passions de Bach d'après saint Mathieu et d'après saint Jean, la Grand' Messe de cet artiste sublime, la Messe solennelle de Beethoven, le Requiem de Brahms et son Hymne à la Victoire, le Faust de Schumann, tous ces chefs-d'œuvre, je les ai entendus à Zurich et que d'autres choses encore ! Hegar a prouvé ce que peuvent la persévérance et la volonté et Zurich est devenu une ville musicale dans le sens élevé du mot. La grande évolution du siècle a sans doute contribué à son développement, mais ce qui est indispensable, c'est le maître qui domine la situation et donne l'impulsion : c'est avec joie que j'inscris ici le nom de Hegar.

Comme nul autre, Wagner, avec ses exigences pour la musique dramatique, a communiqué de la vie et de l'enthousiasme à l'orchestre et aux chanteurs. Il est à espérer à présent que la noble Muse de la musique, dans son haut et fier essor, n'oublie point qu'il lui sied, à elle aussi, de respecter les harmonieuses proportions de la nature.

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