III. — WAGNER CHEZ NOUS
A partir de Tannée 1855 Wagner vint moins chez nous et nous allâmes davantage à Zurich; nous y avions des amis communs. Herwegh aussi avait alors son intérieur : sa femme et ses enfants étaient auprès de lui et leur cercle était égayé par le joyeux va-et-vient de visites d'Italie. Wagner demeurait avec sa femme dans une jolie maison de campagne située hors ville, dans des quartiers qui n'avaient pas encore été bâtis et transformés en faubourg. En ce temps là l'existence était comme transfigurée pour tous ceux qui se rencontraient dans la belle villa
s'élevant sur la verdoyante colline, non loin de la maison de Wagner. La richesse et tous les raffinements de l'élégance et du goût y poétisaient la vie. Le maître de la maison était d'une générosité, d'une sympathie inépuisables dans les efforts qu'il faisait pour faire réussir ce qui excitait son intérêt, d'une admiration sans bornes pour l'homme extraordinaire que le sort avait rapproché de lui. La jeune femme, gracieuse et délicate, aux goûts raffinés, aux tendances idéales, ne connaissait le monde et la vie que comme la surface d'une eau majestueuse et calme; une mer sereine et des vents caressants devaient pousser sa barque vers les îles des bienheureux. Épouse aimée et admirée, mère heureuse, elle vivait dans l'adoration de ce que l'art et la vie ont de grand et jamais, jusqu'alors, le génie ne lui était apparu dans des proportions aussi colossales d'énergie et de force créatrice. L'installation de la maison, la richesse du maître faisaient de cette belle demeure un centre de réunion dont le souvenir est resté cher à tous ceux qui en ont fait partie. C'est ainsi que se formèrent des rapports charmants qui, fondés sur l'amitié et des sentiments élevés, se développèrent sous un ciel pur, au milieu d'émotions et de circonstances diverses.
Mais les dieux sont jaloux et ils exigent des