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presque autant que Tingénieuse Fenella. — Le premier mouvement de Frnncès fut rincrédulité.
Mais Georgina souffrait cruellement; il n'y avait point à s'y méprendre; sa pâleur augmentait à chaque instant, et sa respiration affaiblie semblait prête à manquer tout à fait.
Francès avait passé son bras derrière sa taille, et la soutenait doucement
— C'est bien vrai! murmura lady Montrath, dont la voix s'étouffait; — il me tuera, Fanny... je sais qu'il me tuera !
Francès demeurait sans parole; l'étonnement la faisait muette.
— Vous tuer, Georgy! dit-elle enfin, en appuyant la tète vacillante de la jeune femme contre son épaule, — vous a-t-il donc menacée?
Georgina fit un signe négatif.
— Vous a-t-il parfois montré de l'aversion? Avez-vous excité sa colère?
Lady Montrath secoua la tête encore.
— Qui vous fait donc penser?... commença Francès.
La jeune femme l'interrompit d'un geste, et parvint à se redresser sur la causeuse.
— Il faut que je vous dise tout, Fanny, murmura-t-elle; — vous ne pourriez jamais deviner... vous me croiriez folle .. Laissez-moi respirer. Quand cette idée me vient, je me sens perdre courage... Mourir si jeune!..,
Lady Montrath joignit les mains sur ses genoux, et sa lête se renversa sur le dossier de la causeuse.
Elle recueillait ses esprits troublés. — Francès n'osait plus parler, et la conleinplait, inquiète.
Au bout de quelques secondes, lady Monlralh rouvrit ses yeux à demi clos et rompit le silence.
— (^est une étrange histoire, reprit-elle, — et dont j'ai pu seulement saisir çà et là quelques pages détachées... Mais cela me suffit pour comprendre, et je sais le sort qui m'attend... Écoutezmoi, Fanny, et n'allez pas me taxer de folie, car ce que je vais dire sera la cause de ma mort... Lord George était veuf depuis quelques mois à peine, lorsque je l'épousai... Personne à Londres ne connaissait sa première femme. Il ne l'avait présentée nulle part, et tant qu'avait duré son mariage, on l'avait vu menant la vie de garçon.
({ Lady Monlrath, — celle qui portait ce nom avant n)oi, — était confinée en ce temps dans Montrath-house, la villa que milord possède audessous de Hichmond.
» Le myslè.e qui entourait cette femme est resté entier pour le monde. — Elle n'avait point d'amis, nul ne s'est préoccupé de sa disparition.
» J'ai su moi, par les gens de la maison, que c'était une fille d'Irlande, enlevée par milord, et qu'il l'avait épousée par force. — Un homme de ce pays l'aimait d'un ardent amour. Il vint du Connaiight avec ses frères et donna le choix à lord George entre une réparation immédiate ou la mort.
» Lord George choisit le mariage, — et j'ai vu la tombe de la pauvre Irlandaise dans le cimetière de Richmond...
Georgina s'interrompit et mil son front dans ses deuu mains.
— C'est une triste histoire, Georgy, dit Francès; — mais je n'y vois rien qui puisse faire soupçonner un crime.
— Son nom est sur le marbre, murmura Georgina au lieu de répondre. — Elle s'appelait Jessy O'Brien... Je prie Dieu bien souvent pour elle, car elle est ma sœur en souffrance, et son sort sera le mien...
— Mais qui vous fait croire?...
— Attendez, Fanny; vous ne savez rien encore... Entendîtes vous parler quelquefois dans Londres d'une créature à qui son luxe audacieux a prêté récemment une sorte de célébrité?
— Comment la nomme-t-on? demanda Francès.
— Mistress Wood, répondit lady Montrath.
— Ce nom a pu être prononcé devant moi, dit la jeune fille; — mais le monde où je vis est bien en dehors de vos brillantes excentricités... Je ne me rappelle rien de ce qui concerne cette femme.
— Londres est bien ojrand, murmura Georgina, — mais il me semblait que ses deux millions d'habitants devaient connaître mistress Wood. Ce nom tinte sans cesse à mon oreille... elle est partout, et je ne puis faire un pas sans que son visage redouté me vienne me barrer le chemin... On parle d'elle en tous lieux; ses grossières prodigalités occupent le West-end depuis quelques mois... mille bruits courent sur elle... mille suppositions se bâtissent chaque jour : les uns la
disent princesse, les autres courtisane, (le qui est sûr, c'est qu'elle possède des i.iillions... Devinez qui est cette feiiune, Fanny?
— Je ne sais.
— Cette fenimf est l'ancienne camériste de la pauvre Irlandaise dont le tombe^iu est dans le cimetière de Richniond.
Francès fit un geste de surprise.
— Vous allez voir, reprit Georgina qui s'animait, et dont la joue pâle se colorait d'un vermillon fiévreux; — vous allez voir, Fanny, si je suis folle et si j'ai raison de compter mes jours!... La première fois que je vis celte femme, ce fut le -matin de mon mariage, à la chapelle, tout près de l'autel, — si près, qu'elle se trouvait presque entre le ministre et moi !...
» Je me souviendrai longtemps de sa figure immobile et comme stupéfiée, de ses yeux ternes et lourds, qu'on eût dit chargés de sommeil, et de ce méchant sourire qui raillait autour de sa bouche.
» Son regard se fixait obstinément sur milord , et milord tournait les yeux d'un autre côté.
» Je ne savais point en ce temps qui était cette femme, couverte d'or et de suie, dont la parure extravagante semblait une insulte au lieu saint. — Ma première pensée fut que c'était une pauvre folle qui avait trompé la garde de sa famille.
» Mais, à la longue, je dus remarquer le soin que mettait milord à fuir ses obstinés regards; il évitait de tourner ses yeux vers moi, parce que tout auprès de moi celle femme se dressait comme une muette menace; son malaise, évident désor-
mais, augmentait à mesure qu'avançait la cérémonie. — Il était pâle et je voyais sa lèvre trembler.
» La femme se tenait debout devant l'assistance agenouillée. Elle avait les bras croisés sur sa poitrine, et son sourire devcfiait plus railleur.
» Involontairement et sans savoir pourquoi, je me sentais prendre d'épouvante.
» Au moment où, après la bénédiction nuptiale, nous sortions de la chapelle, cette femme, qui nous avait suivis pas à pas, vint se mettre entre milord et moi.
)) — Elle est presque aussi jolie que l'autre, George Monlratli, dit-elle en me toisant d'un œil hardi. — Elle esi bien riche... là-bas, il y a place pour deux!
» Je sentis lord George chanceler à mon bras.
» — Marie, murmura-t-il, — laissez-nous, au nom du ciel!
» Elle se prit à sourire avec mépris , et tendit sa main que milord loucha, obéissant.
» — Voilà un beau mariage! dit-elle. — Montralh , je vous fais mon compliment.
» Puis elle se pencha jusqu'à son oreille et murmura quelques mots que je n'entendis point.
» — Vous les aurez demain, Marie, répondit lord George , — je vous promets que vous les aurez demain !
» Elle tourna le dos sans saluer, et se dirigea vers un superbe équipage qui l'attendait à quelques pas.
» Sa marche était inégale et mal assurée : on eût dit une femme ivre.
» — C'est une pauvre folle, me dit niilord qui semblait soulagé d'un grand poids; — je lui fais quelque bien , et...
» En ce moment la femme qui montait sur le marchepied de son équipage se retourna et lança un dernier regard à milord, qui balbutia et ne put achever. — Nous montâmes en voiture.
» A ma place, Fanny, qu'eussiez-vous pensé de cela?... »
Francès fut quelque temps avant de répondre; elle réfléchissait.
— C'est étrange, dit-elle enfin, — étrange assurément... cependant je ne puis voir dans cette ci-rconslance un motif suffisant à vos craintes.
Lady Monlralh se rapprocha d'elle, comme si l'instinct de sa frayeur eût cherché machinalement protection et appui.
— Mes craintes! murmura-t-elle; — oh! Fanny, je ne crains pas, je suis sûre!... Écoutez, écoutez... Depuis lors, j'ai revu bien des fois cette mistress Wood, et toujours elle m'a lancé en passant de mystérieuses menaces... Plus d'une fois elle m'a abordée au parc et à l'église pour me parler, en des termes vagues et qui me font frémir, de la première femme de milord... celte pauvre fille d'Irlande, Fanny! On l'avait vue la veille se promener dans les jardins de Montrathhouse, et le lendemain on scellait le marbre de sa tombe!... Quand les gens de Montrath parlent d'elle, ils pâlissent, et de sourdes rumeurs ont couru jusque dans les salons du West-end !
Francès écoutait, attentive; elle faisait effort pour ne point montrer ses craintes à son amie,
— damais ce récit commençait à l'impressionner vivement; — elle voyait vaguement, elle aussi, un crime dans le passé, un danger dans l'avenir.
Mais elle s'efforçait de sourire encore, et Georgina se sentait presque rassurée à ses caressant-s tendresses.
— Vous resterez avec moi, Fanny, n'est-ce pas? dit-elle, vous ne m'abandonnerez pas?... tant que vous serez là , je me croirai protégée !
— Je resterai, chère Georgy... vos craintes sont exagérées et je n'y vois guère de fondements, mais je resterai puisque tel est votre désir.
La jeune femme pressa la main de Francès contre son cœur.
— Merci, dit-elle, — oh ! merci!... mais n'essayez plus de combattre mes craintes, puisque vous craignez comme moi... Je devine votre bon cœur, Fanny; vous me comprenez et vous tremblez pour moi au fond de l'âme... et que vous trembleriez davantage si je pouvais vous dire un à un tous les détails de mes entrevues avec celte femme, les terreurs de milord quand il la voyait s'approcher de moi! Son obéissance d'esclave aux moindres ordres de cette créature, et tous les vagues bruits qui de côté et d'autre sont parvenus jusqu'à mon oreille!,..
« Je ne savais que croire, jusqu'au moment où ma servante m'eut appris que cette mistress Wood avait été autrefois la camérisle de Jessy O'Brien. Je pensais comme le public, malgré le vice repoussant de celte femme qu'on voit ivre toujours, que c'était une ancienne maîtresse de milord. et
que l'empire absolu qu'elle gardait sur lui prenait sa source dans un reste de passion.
» J'expliquais ainsi les incroyables prodigalités de lord George, car cette femme n'a rien , Fanny, et les millions qu'elle dépense, ce sont mes revenus et ceux de Monirath...
» Mais cette révélation fut pour moi le dernier trait de lumière. Je me rappelai tout ce que m'avait dit celte mistress Wood , et chacune de ses paroles prit une signification redoutable.
» Elle était la complice ou la confidente du crime; elle savait tout; elle pouvait menacer à coup sûr!...
- » Si vous saviez comme lord George la redoute!... Pour la fuir, il m'a menée en France, tout de suite après notre mariage... nous devions passer trois mois à Paris. Le lendemain de notre arrivée, nous étions à l'Opéra. La porte de noire loge s'ouvrit, et mistress Wood vint s'asseoir entre milord et moi...
» Quelques heures après, nous étions sur la route de Tllalie. — A Naples, où nous débarquâmes, la figure de cette femme arrêta nos premiers pas.
» Elle sème l'or partout : l'or ne lui coûte rien. — Il n'y a pour elle ni obstacles ni distances.
» A Rome, à Milan, à Venise, toujours cette femme...
)) Oh! Fanny! j'en étais à avoir pitié des angoisses de milord !
» En Suisse, on Allemagne, toujours rette femme, — toujours, toujours!
» Nous revînmes à Londres, et nous l'y retrouvâmes ..
» Que de fois j'ai été sur le point de m'enfuir chez mon père et de lui tout révéler! — mais, au moment de porter une accusation si grave, je me suis arrélée toujours... Que vous dirai-je, Fanny? Depuis la première heure de noire mariage, lord George me traite avec tendresse et douceur... tout me dit que je ne me trompe point en le croyant coupable; — mais si je me trompais!... »
— Pauvre Georgy ! murmura Francès qui réfléchissait, et dont les traits exprimaient un doute douloureux.
— J'ai laissé passer les jours, reprit Georgina, — et le moment est venu où milord m'a ordonné de me préparer à ce voyage d'Irlande... mes terreurs ont redoublé, car en ce pays perdu nul bras ne viendrait me défendre... Mais mon père u'élàit pas à Londres; à qui donc me confier?... Ah! Fanny! Fanny! vil-on jamais un sort à la fois plus bizarre et plus terrible !...
Depuis quelques instants, l'accent de lady Montrath se modifiait sensiblement. On eût dit que son émotion, vraie d'abord , s'était usée peu à peu, cl qu'elle avait besoin d'efforts pour soutenir jusqu'au bout son rôle de victime. — Femmes de théàlre et femmes de plume ont ce commun défaut de poser presque malgré elles.
Elies arrangent tout ; elles travaillent ce qui se fait tout seul chez le reste du genre humain , et leur effort malheureux réussit d'ordinaire à mettre une glaciale défiance à la place de l'émotion qui naissait.
Francès avait été saisie tout d'abord énergiquenienl. Son amitié pour lady Montralh lui avait fait voir le danger pressant. Elle reslail sous cette impression, et, nialgré rexpérience qu'elle avait gagnée auprès de Fenella Daws, celle autre actrice d'un ordre inférieur, la réaction ne se faisait point en elle.
Elle s'efforçait de bonne foi et lâchait de sonder jusqu'au fond le myslère qui entourait son amie.
— Voici bien des aventures romanesques, ditelle au moment où lady Monirath reprenait haleine, en levant ses yeux bleus vers le ciel. — Je conçois vos inquiétudes, chère Georgy, et je les partage presque, tant la conduite de cette femme me semble inexplicable... Mais, au demeurant, tous ces mystères qui nous effrayent peuvent avoir pour base les faits les plus ordinaires de la vie... Ma tendresse pour vous m'avait portée à recueillir des informations sur votre mari, et tous mes renseignements s'accordaiL-nt pour désigner lord George comme un homme d'honneur et un digne nobleman.
— Je le croyais ! je le croyais! murmura Georgina.
— Celte femme, reprit Francès, dont la droite raison se révoltait vite contre tout ce qui ressemblait au roman; — cette femme qui vous poursuit à ses heures d'ivresse est peut-être une de ces malheureuses que le gin affolle, et dont la démence est cruelle.
Georgina fit un geste d'impatience.
— Il faut si peu de chose souvent , reprit en*
core Francés, — pour expliquer ce qui effraye de loin !
Georgina retira sa main que Francès avait tenue jusqu'alors entre les siennes.
— Vous ne voulez pas nie comprendre, miss Fanny! dit-elle en rougissant de dépit. — Vous traitez mes craintes comme on fait des frayeurs insensées d'un enfant... Mon Dieu! n'ai-je donc plus d'amie?...
Les yeux de lady Montratli se mouillèrent, et Francès se tut, repentante.
— On explique tout, reprit la jeune femme avec amertume , — on se rit des terreurs d'une pauvre femme, tant que la catastrophe n'est pas arrivée... Je ne vous demande plus votre pitié, Fanny... Parlons, s'il vous plaît, de choses qui vous intéressent davantage : j'ai eu tort de vous occuper de moi si longtemps.
— Oh! Georgy ! répondit Francès avec reproche, — pouvez-vous me parler ainsi?... Je désire ardemment que vos craintes soient mal fondées, et je ne puis m'empêcher de l'espérer encore... Mais parlons de vous, chère Georgy, et dites-moi tout, je vous en conjure.
Lady Moulrath garda durant quelques secondes un silence chagrin, puis elle reprit la parole, parce que , au fond , ses terreurs étaient bien réelles, et qu'elle avait besoin de s'épancher.
— Je fis mes préparatifs de départ, dit-elle; — j'étais triste, et j'avais comme un pressenlimenl de malheur... Il y a de cela quelques jours seulement... Nous montâmes en voilure, railord et moi, pour nous rendre au paquebot de Coik, qui nous
attendait sous l.ondon-Bridge... Une autre voilure croisa la nôtre au moinenl uù nous entrions dans le Strand; j'y reconnus la figure enflammée de mistress Wood, qui se renversait sur les coussins de son équipage.
,) — Où allez-vous, Monlralh! cria-t-ello en passant.
» Milord ne répondit point, et le cocher louelta les chevaux.
» Quand nous arrivâmes devant la douane, la voilure de mistress Wood, lancée au galop de deux magnifiques chevaux, dépassa brnsqueiiiont l'équipage de milord, — Elle nous avait suivis depuis le Strand.
» Elle mil pied à terre et vint au-devant de nous.
» —Eh bien! Monlrath, dit-elle, —je suis bien aise d'être venue ici... Vous vouliez encore me cacher votre piste, et j'aurais été plus de huit jours en quèleî... L'Irlande est loin. Votre servante, milady! ajoula-t-elle en s'adressant à moi; — j'ai connu des gens qu'on a menés là-bas et qui n'en sont point revenus...
» Elle me lil un signe de têle, secoua brusquement la main de lord George, et regagna sa voiture en nous disant : — Au revoir!
» Nous montâmes sur le paquebot. — J'étais brisée de terreur et mon cœur défaillait. — Pour la premièiT fois j'interrogeai mon mari.
)) J'avais vu cette femme à Londres et j'avais pu constat, r son étrange pouvoir sur lord George; je l'avais retrouvée en France, en Allemagne, en Italie. Partout elle nous avait suivis, et toujours