‹ Quittance de minuit (volume 2)Chapitre 12 sur 35 · KM · texte numérisé non relu

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tendais toujours et les coups qui retentissaient sur la pierre, et la voix de Mary Wood qui ne cessait de me menacer... Tout à coup la muraille céda, et la prison s'emplit d'une vive lumière qui éblouit mes yeux, habitués aux ténèbres. Mary Wood s'élança vers mon lit; elle avait un couteau à la main et chancelait en marchant, comme une femme ivre.

» Vous étiez derrière elle, Morris, et vous vous hâtiez vers mon lit pour me défendre, mais quelque chose arrêtait vos pas. Vous alliez bien lentement, et le couteau de Mary AYood menaçait déjà ma poitrine, que vous n'étiez pas encore arrivé au milieu de la chambre...

» Mes yeux ne se fermèrent point devant le couteau levé, et ma main toucha mes lèvres pour vous envoyer un baiser d'adieu...

» Mary Wood riait et raillait votre lenteur. — Au moment où la pointe de son couteau effleurait ma poitrine à la place du cœur, une forme blanche que je n'avais point aperçue jusqu'alors se mit entre elle et moi...

» C'était une belle jeune fille , au sourire sérieux et recueilli; son front pur avait une couronne de cheveux blonds qui retombaient en grappes le long de ses joues, et montraient çà et là ces reflets perlés que j'ai souvent admirés chez les femmes de Londres.

» Elle me regardait d'un air où il y avait de la tendresse et de la mélancolie.

)) — Je viens vous sauver, me dit-elle, — parce qu'il vous aime...

» Mary Wood agitait ses bras et cherchait à

m'ai teindre, mais la jeune fille lui mit sa main blanche sur Tépaiile, et la repoussa si loin que je ne la vis plus...

» — Levez -vous, me dit-elle.

» Je me levai, sans garder souvenir de ma récente maladie. — J'étais forte, et je n'avais plus peur.

» Elle vous dit d'approcher, Morris, et vous obéîtes.

)) Elle avait pris ma main; vous lui donnâtes la vôtre; elle les joignit toutes deux en levant son doux regard vers le ciel avec une expression de tristesse.

» J'étais heureuse plus qu'on ne peut l'être sur cette terre; vous aussi, Morris. — J'aurais voulu consoler ce bon ange qui semblait souffrir, auprès de noire bonheur, son ouvrage...

» Mais tout changea autour de nous. — La jeune fille n'était plus là. — Au lieu de ma prison gliîcée, c'étaient les murs amis de la ferme de notre père...

» La table était préparée. — Il y avait dessus, outre les pommes de terre, de la viande comme au saint jour de Noël... C'était une grande fêle.

M xsolre père Mill's occupait la place d'honneur; à sa droite éiait la noble EUen ; j'allai me placer à sa gauche comme d'habitude. Nos frères s'asseyaient autour de la table, et tout le reste de la salle était rempli de voisins et d'amis qui pariaient de danse et d'épousailles...

)) Le gai soleil de mai entrait par les fenêtres ouvertes, — et il y avait si longtemps que je n'a-

vais vu le soleil ! J'étais parée comme pour une danse, et sur ma lête il y avait des fleurs...

M Vous aviez, vous aussi, Morris, vos plus beaux habits et des fleurs à votre boutonnière.

» Tout à coup je compris que c'était notre mariage! — Chacun nous souriait et nous souhaitait du bonheur... Des chants jiartout, de douces causeries, et des présents d'amis. Seulement, quelque part dans l'ombre, je voyais la ligure do cette belle jeune fille qui m'avait sauvé la vie. Elle se voilait derrièie ses longs cheveux blonds dénoués. — Elle était bien triste!

» J'aurais voulu la consoler, Morris, mais tant de joie me rendait folie; je ne pouvais songer qu'à vous...

)) Vous étiez si beau ! et vos regards me parlaient d'amour si doucement!

)) Hélas! hélas! je m'éveillai, Morris! mes yeux s*ouvrirent; il n'y avait plus là ni rayon de soleil, ni sourires i ni fleurs! — Le sombre crépuscule qui me tient lieu de jour commençait à p.»indre à travers la meurtrière.

)) Je revis les murs noirs de ma prison. — Hélas! nulle main n'avait levé la pierre de ma tombe! Mais tant de joie m'avait en quelque sorte ninimée. Je me sentais vivre davantage; j'eus la force de quitter ma couche et de me traîner jusqu'au vase rempli d'eau. J'y trempai ma lèvre aride...

)) Depuis ce moment ma fièvre s'est calmée peu à peu. Je suis bien faible encore; mais je puis vous écrire. Que me faut-il de plus?... Je vis pour

vous aimer, Morris, et pour espérer de vmus revoir.

» Je ne croyais pas craindre la mort, mon Dieu ! mais celle mort qui me menace est si lente et si cruelle!

» Morris, voici deux jours qu'on ne m'a point jeté mon pain... «

L'œil de Mac-Diarmid s'arrêta, fixe et tendu sur celte dernière ligne. — Le souffle s'arrêta dans sa forte poitrine. Il n'osait plus aller au delà.

. — Mon Dieu! mon Dieu! murmura -t-il en pressant son front à deux mains; — c'est trop souffrir! Pitié! pillé!...

« Je ne souffre pas encore de la faim, reprenait Jessy, — mais je n'ai plus qu'un pain, et ce pain m'est nécessaire pour servir d'enveloppe à ma longue lettre.

» Il est temps de clore cette dernière causerie. — Dieu veuille qu'elle tombe entre vos mains!...

» Je regrette ce pain, car c'est un jour de vie, et qui sait si, durant ce jour, vous ne seriez point venu enfin à mon aide? — Mais ce piquet de linge, lombanl au dehors , se perdrait ; l'humidité en effacerait l'écriture. — H y a bien longtemps que j'ai pensé à creuser un pain pour y introduire celte lettre et la lancer ensuite par la meurtrière, à la garde de Dieu.

» A Londres, il y a, dit-on, de la misère conihie chez nous, et beaucoup de gens qui ont faim. Ils ramasseront ce pain, et peut-être sou contenu vous parviendra-t-il?...

» Je vais aiiendre quelques heures encore, puis je vous dirai mon dernier adieu. »

I! y avait au-dessous un espace blanc, et comme une trace de larme...

Au-dessous encore il y avait :

« Adieu, Morris ! la faim est venue. Si je gardais ce pain plus longtemps, je ne pourrais résister, et je le mangerais...

» Adieu, Morris 1... ))

Mac-Diarmid demeura quelques instants comme frappé de stupeur. Puis il se leva, et bondit hors de la fissure. Il traversa le galet en courant. — Des paroles stns suite lombaient de ses lèvres, et il faisait des gestes insensés.

C'est que sa télé se perdait, et qu'il se sentait devenir fou.

Combien y avait-il de jours que ces dernières paroles étaient tracées?...

Au moment où elle écrivait ces lignes, Jessy se mourait, — se mourait de faim! — Était-elle morte? >''avait-il retrouvé ce semblant d'espoir que pour s'enfoncer plus profondément en sa détresse?...

-— Loin, bien loin! avait dit celte femme; le paquet venait de bien loin! — Disait-elle vrai? — élait-il temps encore de secourir la pauvre victime? — et s'il en était temps, où aller? que faire?...

Morris courait au hasard et sans savoir. Il avait franchi le galet, les rochers et une partie de la grève. L'idée que celle femme était au château de Montrath traversa son esprit troublé; — il s'élança

vers le château. Mais il s'arrêta bientôt parce qu'il seiilaii qu'il était le seul espoir de la pauvre Jessy. Après lui, nulle chance de salut ne restait. — Or, au chàieau de Monlralh, la retraite devait être moins i'acile que sur la grève, et les épées sauraient bien trouver là le chemin de son cœur.

Il prit sa course vers la ferme des Mamturcks, afin de partager son secret avec ses frères.

— Ils l'aiment bien ! se disait-il en marchant à grands pas. — Quand je leur aurai dit ce que je sais, je pourrai risquer ma vie et entrer au château de Montralh, car il y aura derrière moi de bous cœurs pour achever ma lâche.

Il arriva sur le versant de la montagne, harassé de fatigue et baigné de sueur. Le jour avançait; la porte de la ferme était grande ouverte.

Morris entra. Il appela ses frères. — • La petite Peggy accourut à sa voix, tremblante et toute pâle.

— Oh! Mac-I)iarmid, dit-elle, n'étes-vous pas à vous battre?... il n'y a personne ici... Owen et Kate sont partis depuis bien longtemps : la pauvre Kate pleniaii, et Owen était bien triste... Ou est venu chercher Dan et Mickey pour aller se battre là-bas dans le bog de Clare-Gahvay, où les habits rouges sont en train de tuer les Irlandais... Vous ne trouveriez personne de ce côté du lac, Mac- Diarmid... on se bat depuis ce malin... Tout le monde est parti, hommes et femmes!

Morris demeurait debout et immobile au seuil de la salle commune. — Les paroles de l'enfant glissaient comme de vains sons sur son oreille

— no —

fermée. Quand elle eut fini de parler, il promena son regard autour de lui avec égarement.

— Personne ! murmura-l- il. — Morte de faim !... morte de faim !...

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