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genoux et bénit Dieu, en arrivant à ce passage où Jessy, protégée par l'ivresse du lord, passait une nuit, tranquille et sanctifiée par l'oraison, à quelques pieds d'une couche' impudiaue...
Puis vint le voyage de Londres. — Il vit Jessy derrière une fenêtre, à la villa de Richemond, épiant son arrivée et remerciant Dieu qui lui envoyait le salut...
Hélas! remerciant Dieu trop tôt ! car cette main qui devait la protéger l'avait poussée tout au fond de l'abîme!...
— L'honneur! disait Morris, blasphémant, à cette heure désespérée, ce qui avait été sa religion toujours; — que m'importe l'honneur! Ce qui était précieux, ce que je devais conserver au prix de tout le reste, c'était sa vie! sa présence chère, son amour qui était mon bonheur!... Je l'ai trahie; je l'ai livrée malgré mon père, malgré mes frères qui savaient l'aimer mieux que moi!...
La servante saxonne qui semblait placée auprès de Jessy pour railler sa captivité triste, mettait du froid dans les veines de Morris; — ce nom de Mary Wood éveillait en lui comme un pressentiment sinistre.
Il l'abhorrait d'instinct et il la redoutait, avant même d'avoir lu la partie du récit qui montrait cette Mary Wood accompagnant Jessy dans son mystérieux voyage et Tabandonnant au fond de la prison qui devait lui servir de tombeau.
Rien ne lui disait cependant qu'il venait de voir cette Mary Wood, et que les quatre épées qui tout à l'heure avaient menacé ensemble sa poitrine,
étaient sorties du fourreau sur l'ordre de la servante saxonne.
Jessy restait seule! La Saxonne remontait vers le jour, et il se faisait du côté de la porte un bruit qui retentissait jusqu'au fond du cœur de Morris; — le bruit des pierres qu'on scellait pour élever un mur et fermer cette tombe!... Cette tombe! celte tombe! où était-elle, mon Dieu?... Jessy parlait de Londres. — Dans Londres, si vaste, où tant de mystères se cachent, comment la retrouver?... Et puis, elle n'était pas sûre d'être à Londres; il y avait en ce long voyage des heures passées en voiture et la mer traversée. C'était le nionde, en quelque sorte, qu'il fallait explorer. Et pendant cela Jessy attendait; Jessy mourante, qui l'appelait et qui tâchait d'espérer encore!...
Morris reprenait le manuscrit d'une main tremblante; il y avait bien des pages encore, et peutêtre contenaient-elles une indication, un signe qui piit servir de premier jalon à sa recherche...
Il lisait; mais l'ignorance de Jessy restait toujours la même. Elle était séparée des vivants; qui donc eut pu lui dire le lieu de sa retraite?
Hélas! hélas! il y avait des jours que ces lignes étaient tracées! — Jessy, pauvre martyre, que de souffrances depuis lors!...
Morris reprenait en frémissant sa lecture interrompue...
Il acheva la partie du manuscrit que nous connaissons, sans avoir rien appris de ce qu'il désirait si ardemment savoir.
Le manuscrit continuait encore durant quelques pages, et l'écriture en était visiblement changée;
— les caractères devenaient mal assurés; la main de Jessy avait tremblé en les iraçant.
« Deux semaines se sont écoulées, disait-elle,
— d puis que je n'ai causé avec vous, Morris.
)) J'étais trop faible; la fièvre me retenait clouée sur ma coucbe; j'aurais bien voulu vous écrire, car cela me soulage et me fait du bien, mais je ne jiouvais plus.
)) C'est bien lon^^, deux semaines ! quinze grands jours! — Il me souvient qu'une fois, au temps où j'étais heureuse, je fus obligée de garder le lit durant un mois a la ferme de notre père...
» 0 Morris! quel doux mal que celui qui attire autour de noire couche tous ceux que nous aimons!
)) Nuit et jour il y avait quelqu'un auprès de moi pour s'enquérir de ma souffrance, et m'eneourager, et me consoler. La noble Heiress s'asseyait au pied de mon lit; elle me servait, moi, pauvre fille, comme si j'eusse été son égale... Que Dieu la bénisse!... Je n'ai jamais oublié son digne cœur... et quand je vais aller vers Dieu, je lui parlerai d'elle .. Notre père venait aussi bien souvent. — Qu'il est bon, Morris! et qu'il y avait pour nous de tendresse en son àme!... Dites-lui que je l'aime et que je pense à lui toujours!
» Aucun de nos frères ne se dispensait de visiter la pauvre malade. Mickey, dont l'amitié ne m'a point oubliée, j'en suis sûre ; Natty, Sans, Larry, les compagnons de mon enfance, si complaisants à mes jeux, si doux à mes caïuices; Dan, notre joyeux Owen, et Jermyn, qui venait mettre sa
blonde têle d'enfant sur mon oreiller, et qui pleurait à me voir souffrir...
» Kt vous, Morris, et vous!... Les autres allaient et venaient ; ils étaient mes amis, vous étiez mon fiancé!... Comme vous m'aimiez'.... Les veilles avaient pâli votre noble visage... Vous étiez là, toujours, épiant mon désir, interprétant ma plainte... Quand je m'endormais, mes yeux, en se fermant, voyaient votre affectueux sourire; quand je me réveillais, mon premier regard vous retrouvait souriant et faisant effort pour me cacher votre inquiétude. J'étais bien heureuse au milieu de ma peine, et, lorsque vint la convalescence, j'avais presque regret à me guérir.
— Quelle différence, mon Dieu ! entre les jours d'alors et ceux d'aujourd'hui î — Ici la maladie est bien cruelle!... Je suis seule; nulle main secourable ne vient adoucir mon mal, nulle voix amie ne console ma souffrance. Les longues nuits de fièvre m'apportent leurs terreurs. — J'entends des bruits qui me glacent, et des voix effrayantes parlent de mort autour de moi, dans les ténèbres...
» Personne ne retourne ma couche, durcie sous le poids de mon corps. — Ma lèvre était ardente; la soif desséchait mon palais; — il y a loin de mon lit au vase qui contient l'eau que l'on me donne... Je ne pouvais la saisir.,.
» Cela vous paraîtra une bien petite souffrance, au milieu de mon martyre, Morris, mais j'aurais donné le reste de mes jours pour une goutte de cette eau, que je voyais si près de moi !
» .\h! lascif! quand la lièvre met du feu dans
la poitrine! — Il me semblait parfois que vous alliez venir pour me donner un peu de celle eau... Je vous appelais, je vous disais d'avoir pitié de moi qui mourais de soif el qui étais trop faible pour me iraîiur jusqu'à celte eau !... »
La respiration de Morris sifflait dans sa poitrine oppressée. Ce mal affreux que dépeignait la pauvre Jessy, Morris le sentait au décuple. — Sa lèvre était aride et sa langue desséchée n'humectait plus sou palais en feu.
« Je croyais bien que j'allais mourir, reprenait Jessy, — et je priais DjCu de tout mon cœur qu'il vous fît heureux, Morîis , sur la terre el dans le ciel!... Je me semais [)lu.- faible d'heure en heure; mes forces m'abandonnaient peu à peu, et il me semblait que mon espi il s'égarait en ce trouble qui précède, dit-on, la dernière heure.
)) La vie est pour moi un fardeau pesant, mais je n'avais point de joie à sentir la mort s'approcher. — Pour mourir heiireuse, Morris, il me faudrait vous revoir...
» Vous revoir, ne fût-ce qu'un instant? — Oh ! que Dieu me prenne, après ce bonheur, et je bénirai sa clémence!...
)) Celait une sorte de sommeil apathique, un engourdissement suprême; — je ne souffrais plus guère; — j'avais oublié jusqu'à ma soif. Je crois que je suis resiée la moitié d'un jour ainsi. — Le soir une chaleur vive courut par mes veines; mon sang se reprit à couler, brûlant; la fièvre me ressaisit.
» Mais j'étais si faible ! ce choc soudain acheva
de m'abattre; mes yeux se fermèrent et je m'endormis.
» Quelle nuit, Morris! et quel rêve ! — Je n'espère plus que Dieu me donne le bonheur ici-bas, mais quoi qu'il arrive, jamais je n'éprouverai de joie plus grande ni plus complèle...
> Mon rêve commença par reproduire la triste réalité. — J'étais couchée sur mou lit brûlant, et mon œil avide regardait cette eau tant convoitée... Il se fit un bruit dans la partie de ma prison la plus éloignée de moi ; — au même lieu où j'avais entendu, le jour de mon arrivée, cet autre bruit sourd et sinistre annonçant qu'un mur s'élevait entre moi et la vie.
» C'étaient des sons réguliers et qui devenaient plus forts à chaque instant.
» — On va venir, me disais-je; — le mur qui ferme ma tombe va céder sous ces coups de marteau... et que vais-je faire pour me défendre, moi qui ne puis quitter ma couche!...
)) Je pensais à lord George Monlrath, et je priais la vierge Marie de m'appeler au ciel, avant que cet homme parvînt jusqu'à moi. Les coups redoublaient. — En même temps une voix se faisait entendre derrière la muraille, qui déjà chancelait, j'écoutais, tremblante d'espoir, car cette voix, je croyais la reconnaître pour la vôtre. — Mais vous savez comme sont les rêves, Morris; les choses fuient et se transforment au gré de mystérieux caprices. — Cette voix changea : c'était celle de Mary Wood, la servante saxonne.
)) Mon cœur se glaça; je me bouchai les oreilles pour ne plus entendre. — J'avais beau faire, j'en-