‹ Quittance de minuit (volume 2)Chapitre 24 sur 35 · LA POURSUITE · texte numérisé non relu

LA POURSUITE

(ieorgina et Francès avaient quitté le salon, aussitôt après le départ de Montrath et de Crackenwell.

Elles fuyaient en ce premier moment sans savoir où elles allaient. — Georgina était incapable de penser; son épouvante la rendait folle.

Et il y avait de quoi craindre. Pour elle le séjour du château était évidemment plus dangereux que jamais. La réalité dépassait en horreur ses craintes romanesques. — Elle s'appuyait, chancelante, au bras de Francès, et se laissait guider comme un enfant qui ne sait point la route.

Francès, avec son intelligence vive et droite avait deviné qu'on allait les retenir prisonnières' à cause des révélations entendues. Elles en savaien'

trop désorin;us pour qu'on n'essayât poinl de leui clore la bouche à loul pri\.

vSon premier inouvenient fui d'enlraîuer Goorgina liors du cliàle:\u. — Au bas du parc, du côU; (le la baie de Kilkerran, devait se trouver la voilure qu'elle avait demaudée la veille, pour retourner à Galvvay

Mais le parc était vasle et la descente dillicile. Georgina, faible encore et à peine remise de son évanouissement, marchait d'un pas lent et mal assuré. Fraucès la soutenait de son mieux et l'encourageait.

En passant, elles jetèrent toutes deux à la fois un regard ému vers les vieilles ruines de Diarmid, qui se dressaient, sombres el hautaines, à l'extrême sommet du cap.

Georgina faisait un retour sur elle-même, et sentait un frisson lui glacer le cœur. Elle se voyait; descendre vivante en cette noire tombe. La pensAe de Jessy O'Brien qui se mourait, enfermée sous les ruines, glissait sur son esprit frappé. La compassion épouvantée que lui inspirait cette affreuse agonie se rapportait à elle-même, et non point à la véritable victime.

C'était elle-même qu'elle voyait dans le trou humide et obscur que son imagination experte se plaisait à remplir de hideux fantômes.

L'éraolion de Francès, au contraire , avait en ce moment la pauvre recluse pour objet exclusif; et si une pensée personnelle venait à surgir au travers de sa pitié, celte pensée s'imprégnait au passage de miséricorde pieuse et de dévouement.

Cette femme qui souffrait sous la pierre d'une

tombe avait été la fiancée do Morris! — Morris Tavait-il bien aimée? — L'aimail-il encore?...

Francès ne pouvait fuire à cetie question qu'une seule réponS", puisqu'elle avait foi dans le noble cœur de Morris.

Quand son regard se détacha des ruines, un soupir souleva la laine chastement croisée de sa robe. Ses beaux yeux se baissèrent, humides et doux.

— Allons, Georgy! dit-elle en pressant la marche pénible de son amie; — fuyons! fuyons bien vite!

Elle pensait à sauver ceux qui souffraient; — l'image aimée de Morris était devant sa vue. Mais à \i\ droite et à la gauche de Mac-Diarnùd elle voyait un vieillard menacé de mort et une pauvre femme à l'agonie...

Elle se hâtait comme s'il se fût agi de sa propre vie. Dans ce frôle et gracieux corps de jeune lille la charité mettait une force virile.

I.es arbres du parc s'éclaircirent, et à travers ^eurs troncs plus espacés les deux jeunes femmes aperçurent la mer. — La voilure était à son poste, au bas du sentier que les chevaux n'auraient point pu gravir. — Tandis que Crackenwell et le lord fouillaient les moindres recoins du château, les deux jeunes femmes couraient au grand trot sur le chemin de la ville.

ïi y avait quelqu'un à les poursuivre par les roules rocheuse-s qui longent la baie de Kilkerran ; mais ce n'était ni Crackenwell ni Montralh.

Morris Mac-Diarmid avait dormi un sommeil de plomb durant toute cette nuit. Il faisait grand jour

lorsqu'il s'éveilla. — Son corps était brisé par la position qu'il avait gardée pendant ces longues heures d'accablement léthargique; ses jambes roidies lui refusaient service, et son cou, glacé par l'humidité de la muraille , ne voulait plus se mouvoir. Chacun de ses membres lui renvoyait une douleur aigué. — 11 essaya vainement de se lever à plusieurs reprises; toujours il retombait engourdi sur son dur billot. Il appela Pat, mais Pat ronflait avec délices et ne l'entendait point.

Enfin ses muscles se détendirent un peu, et il parvint à se mettre sur ses jambes. — La pensée de cette nuit perdue lui était un navrant reproche. — Douze heures encore ajoutées à l'agonie de la pauvre Jessy !

Son espoir s'en allait, mais il le retint de force. Et son âme s'éleva vers Dieu en une courte prière.

Il s'avança vers la couche de paille, saisit le bon Pal par les épaules et le secoua.

Pat se prit à hurler plaintivement, parce qu'il se crut entre les griffes du monstre. — C'était toujours là sa première pensée.

— Och ! Mac-Diarmid, dit-il ensuite en se frottant les yeux, — j'aime mieux que ce soit vous que lui, mon bon maître!... mais que venez-vous faire si matin dans mon pauvre truu?

— Je t'avais donné une commission hier au soir, répliqua Morris, —pourquoi ne m'as-tu pas éveillé?

Pat frotta de nouveau ses petits yeux jusqu'à les rendre sanglants.

— Hier! grommela-t-il , — une commission?

Du diable si je me souviens de cela, mon bijou!... Arrah! se reprit-il loup à coup; — où doncai-je l'esprit?... Je me rappelle!... ces coquins de Saxons m'ont donné de leur eau-de-vie de France... Ab! Morris, mon cbéri, voilà quelque chose de bon!

— As-tu interrogé les valets de Montrath?

— Oui, mon jeune maître... et comme ils m'ont donné à manger, les bons garçons!

— Que t'o'nt-ils dit?

. — Ils m'ont dit de boire... Cela ne leur coûte rien, c'est milord qui paye!

Morris snisit de nouveau son épaule et le secoua rudement.

— Que t'ont ils dit? répéta-t-il.

— Muêha ! lâchez-moi , Mac-Diarmid , mon bijou ! ... Ils m'ont dit (jue la nouvelle femme de milord est encore plus jolie que Jessy O'Brien , le pauvre cher ange!...

Morris réprima un mouvement d'angoisse.

— Et cette femme? poursuivit-il, — cette

étrangère ?

— La reine î s'écria Pat en riant. — Ah ! c'est là une bonne histoire, mon fils!... Figurez-vous que les gens de Galway l'ont prise pour Sa Majesté en personne... Jésus! que nous avons ri, Mac- Diarmid!...

— Son nom? sais-tu son nom? demanda Morris qui retenait sa patience, prête à lui échapper.

— Ah! son nonï , ré|)liqua Pat, — on ne l'appelait que la reine, ou bien encore mistress O'Cunnell... C'est une femme de Londres! elle boit du rhum comme vous boiriez de l'eau...

L'œi! de Morris devint plus attentif.

— Attendez donc! s'écria l'ancien valet de ferme, — voilà son nom qui me revient : elle s'appelle Mary.

Pat s'interrompit; — Morris l'écoutail bouche béante.

— Mary Good... poursuivit le paysan; — Mary Hood...

— Mary Wood! prononça Morris d'une voix creuse.

Pat frappa dans ses mains.

— C'est cela î c'est cela ! s'écria-t-il.

Il se reprit à parler du bon souper qu'il avait fait, et de cette fameuse eau-de-vie de France dont le souvenir devait lui rester toute sa vie, — vécùl-il cent cinquante ans, naboclish!

Morris ne l'écoutait plus; — il était immobile et droit, une main appuyée contre son front.

Au bout de quelques minutes, il sortit sans prononcer une parole.

Pat le suivit un instant du regard à travers une des fentes de la [)orte; puis il revint à l'intérieur de sa retraite et but un bon coup de polteen.

— Ça ne vaut pas l'eau-de-vie de France, grommela-t-il; — mais ça se laisse avaler... Quant à Morris, le bon cœur, je crois bien qu'il a un grain de folie dans la tète... Tous les Mac-Diarmid en sont là... Musha! c'est aujourd'hui qu'on juge le vieux Mill'sî il faut que j'aille à Galway pour voir ça !..

Avant de partir, il prit un pain sous chaque bras , et se dirigea vers le premier étage de la tour occidentale pour servir le déjeuner du monstre.

Par la fenêlre de celte chambre, où se trouvait le coftVe mobile, il aperçut un homme qui escaladait h clôture du parc et prenait sa course à travers les arbres, en se dirigeant du côté de la baie. Il reconnut le carrick sombre et le long shillelah de Morris.

Il secoua gravement sa tête pointue qui disparaissait presque sous les masses ébouriffées de sa chevelure.

— C'est pourtant vrai! grommela-t-il. — Le pauvre jeune maître est fou, que Dieu le bénisse!

Morris s'était engagé sous le couvert; il disparut bientôt derrière les arbres.

Aujourd'hui comme la veille, il s'était mis en mouvement poussé par un invincible besoin d'agir, mais sans se rendre un compte exact de ce qu'il allait faire.

Le nom de Mary Wood, prononcé tout A l'heure, éveillait bien en lui des espoirs nouveaux. C'était vers cette femme, complice du crime de Montralh, que devaient désormais se diriger tous ses efforts; i! n'y avait vis à vis de cette créature ni pitié ni ménagements possibles; tous moyens étaient bons pour la contraindre. — Mais comment parvenir jusqu'à elle?

Déjà Morris l'avait essayé, avant de connaître son nom. Les obstacles qu'il n'avait pu vaincre hier se dressaient ce malin devant lui.

Mary Wood restait protégée par les fortes murailles de Monthrath et par une armée de valels.

En sorlant des ruines de Diarmid, Morris prit sa course vers le château neuf. Il n'avait aucun

dessein forme, seulement il voulait tenter une dernière bataille.

L'entrée principale du manoir, qui regardait le pays (le Connemara et les Mamlurks, était close. Morris se prit à roder autour de la grille, longea la muraille occidentale et arriva en vue du parc.

Ses yeux parcoururent d'abord la seconde façade donnant sur le bois; il aperçut une porte entrouverte , — nul valet ne se montrait aux alentours.

Morris suivit la grille jusqu'à l'endroit où elle joignait le mur d'enceinte ; il s'accrocha des pieds et des mains aux saillies de la muraille et en gagna le faîte.

Au moment oii il allait se glisser de l'autre côté pour essayer de s'introduire par la porte ouverte, il distingua au loin , entre les troncs des arbres du parc, deux femmes qui se hâtaient vers le bas de la montagne.

Il demeura un instant indécis. L'occasion perdue d'enlrer au château pouvait ne point se représenter. — Mais si l'une de ces femmes était Mary Wood!...

Elles étaient trop loin déjà pour que l'on pût reconnaître leur tournure. Elles se montraient par derrière, et chaque seconde les éloignait davantoge.

Morris, à cheval sur le mur d'enceinte, les regardait de tous ses yeux. Il éprouva bientôt ce qui arrive toujours lorsque l'esprit avide s'élance vers un objet en même temps que le regard. Il ne vit plus la réalité, mais bien une sorte de fantôme, évoqué par son imagination en fièvre. Ces femmes,

qui fuyaient comme deux imperceptibles points dans le vaste paysage, prirent tout à coup pour lui des proportions distinctes. — L'une d'elles lui sembla être Mary Wood, et dès que cette pensée eut trouvé accès dans son cerveau, elle le domina complètement.

C'était bien la femme qu'il avait rencontrée la veille sur le galet; il reconnaissait sa démarche virile et jusqu'à l'éclat choquant de son excentrique toillelte.

Il sauta en bas de la muraille et se mit à courir dp toute sa force. Il n'y avait plus en lui l'ombre d'un doute. Il eût juré sur son salut que l'ancienne servante était là au bas de la montagne.

Morris était un des plus agiles garçons du Connaught. En toute autre circonstance, il eût rejoint bien vile les deux fugitives; mais ce matin ses jambes avaient perdu leur force et leur souplesse. La position qu'il avait gardée durant son long sommeil laissait à ses muscles une roideur obstinée. Chacun de ses pas était un effort , et lui , Finfatigable, sentait déjà, au bout de quelques minutes, la lassitude peser sur ses jarrets alourdis.

Il allait toujours néanmoins. — Les deux femmes disparurent à ses yeux derrière les arbres, à un détour de la route. — Quand il ne les vit plus, sa certitude devint plus entêtée; quelques efforts, et il allait rejoindre cette femme qui tenait entre ses mains la vie de Jessy !

Lorsqu'il atteignit l'angle du chemin où avaient disparu les deux femmes, il les chercha sur la route qui se développait maintenant devant lui à perte de vue.

— \ÂA —

Il n'aperçut rien, — si ce n'e>^l une voiture du pays, traînée par quatre chevaux, et cahotant au grand irot sur la route de Gahvay.

Il n'était pas temps d'hésiter. Morris, sans ralentir un seul instant sa course, se jeta sur les traces de la voilure. — Son agilité lui revenait. Le mouvement assouplissait ses jointures roidics, et, à mesure qu'iJ s'échauffait, il ne sentait plus sa fatigue.

La voiture avait sur lui une large avance, mais c'est un rude chemin qui njène du bourg de Kilkerran à Galway. La voiture sautait à chaque instant sur de rugueux quartiers de rocs; degrandes racines, appartenant à des arbres coupés depuis longtemps, se jetaient effrontément en travers de la voie; les roues tombaient dans de profimdes ornières, et, n'eût été la vaillance proverbiale des chevaux irlandais, la malheureuse cariole fût restée, à coup sûr, dans un des mille trous de la route.

Morris gagnait du terrain. Le versant abrupt de quelqu'une des montées qui dentellent la côte lui cachait bien souvent voiture et chevaiix; mais quand il arrivait au sommet, il revoyait l'équipage plus proche, et il prenait du cœur.

A moitié chemin de Galway, entre Russavil el Turbach, une côte plus rapide mil au pas les luatre chevaux irlandais. C'était le moment pour Morris, qui gravit la montée à la course. Quand la voiture, parvenue au sommet de la colline, se dessina sur le ciel gris, Morris n'en était plus qu'à deux cents pas environ.

Encore les quatre chevaux s'arrélèrenl-ils pour souiller d'un commun accord.

Morris brandit son sliillelah, et prit un dernier élan. — Mais à cet instant même une tête sortit de la portière et jeta un regard inquiet sur la route parcourue.

C'était une femme jolie el frêle, au visage souffrant. — Morris ne l'avait jamais vue.

En apercevant un homme courant à toute vitesse et sur le point d'atteindre la voiture, la jeûne femme poussa un grand cri. Elle se pencha en dehors de la portière, el dit quelques mots à un Irlandais chevelu qui faisait oflice de postillon. — Le fouet claqua , sillonnant les côtes ruisselantes des chevaux.

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