LA POURSUITE
(suite.)
La voilure s'ébranla au galop, et glissa comm« un Irait sur la descente. — La jeune femme avait quitté la portière.
Quand Morris toucha le sommet de la côte à son tour, la voiture était tout en bas, tout en bas, à une distance plus grande que jamais...
Le jeune maître s'arrêta, abasourdi La sueur inondait sa joiue, où se collaient les mèches hi.i-mides de ses grands cheveux.
Il s'appuya sur son bâton et resta immobile, durant une seconde, à regarder la voiture qui s'éloignait toujours.
Il n'avait plus guère d'espoir de l'alleindre, et d'ailleurs Mary Wood y était elle? — Ses doutes t» griTT. Di- Mi^\ ir. 1
revenaient, à cause de cette figure inconnue qu'il venait d'apercevoir.
Mais Mac-Diarmid ne savait pas hésiter longtemps.
— Il y a deux femmes, se dit-il, — et je n'en ai vu qu'une... Mary Wood est l'autre!
11 reprit sa course avec une ardeur nouvelle. — Le postillon irlandais fouettait maintenant ses chevaux à tour de bras et les poussait tant qu'il pouvait.
Aux montées, Morris regagnait un peu de terrain qu'il reperdait aux descentes; la distance entre lui et la voiture ne variait pas sensiblement désormais.
Néanmoins il gardait sa volonté obstinée ; il espérait en la longueur même de la route. Si francs du collier que soient les petits chevaux du Connaught, deux ou trois heures de grand trot sur un chemin rocheux, défoncé, presque impraticable, devaient bien avoir raison enfin de leur ardeur. Morris mesurait sa course et ménageait ses forces.
Son calcul était juste. Lorsque les chevaux s'engagèrent dans les terrains bas et marécageux qui entourent Galway au nord et à l'ouest, ils ralentirent le trot, et Morris avait repris tout son avantage au moment où la voiture dépassait les premières maisons de la ville.
Mais ici les circonstances changeaient. En pleine campagne, Morris, à supposer qu'il eût été le plus fort, aurait arrêté la voilure et parlé en maître. Dans les rues de Gahvay, ce moyen n'était plus de mise. Morris n'essaya plus de gagner les chevaux de vitesse, il les suivit seulement à dis-
lauce, afin de connaître la demeure de la préten» due MaryWood.
Les faubourgs el les rues éloignées du centre étaient presque complètement déserts; on voyait seulemenl çà et là quelque bonhomme attardé par l'âge, quelque commère efrarée, se hâtant vers le milieu de la cité, en coupant au plus court par les rues de traverse. — Jusqu à la moitié du Claddagh, Morris ne rencontra qu'une seule femme, allant en sens contraire : cette femme portait la mante rouge des campagnardes; elle courait, ramenant de la main sur son visage les bords de son capuce.
A la vue de Morris, elle sembla hésiter. Sans ce mouvement, le jeune maître ne l'eût sans doute point aperçue. Il la remarqua justement à cause du soin qu'elle prit à se cacher.
Au lieu de continuer sa route vers les portes de la ville, elle se jeta précipitamment dans une des ruelles environnantes.
Morris s'arrêta un instant, étonné.
— Ellen ! cria-t-il.
L'inconnue tressaillit faiblement, mais elle ne se retourna point.
Morris ne prit pas le temps de l'appeler une seconde fois. — La voiture allait tourner l'angle du Claddagh. Il continua sa poursuite.
Sa préoccupation était trop grande pour qu'il pût songer longtemps à la rencontre qu'il venait de faire. — Peut-être d'ailleurs s'était-il trompé...
Il venait de chasser cette idée, lorsqu'une seconde mante rouge auparut à une centaine de pas devant lui. — Ce vêtement lourd et ample donne
à toutes les femmes qui le portent une tournure semblable. — Morris pensa de nouveau à Ellen , et, sans ralentir sa course, il jeta son regard perçant sur celle autre inconnue.
Elle venait de s'arrêter devant une maison de grande apparence, au-devant de laquelle veillaient deux faclionnaires. — Elle monta le perron et franchit la haute porte ouverte.
A travers celle porte, on apercevait plusieurs officiers de dragons en tenue, et au milieu d'eux le lieutenant colonel Brazer.
Le nom de Kate vint aux lèvres de Morris stupéfait...
Kate Neale, — si c'était elle, — s'élança tout droit vers Brazer et lui adressa la parole.
Morris aurait voulu en voir davantage ; — mais la voiture! la voiture qu'il allait perdre!...
Il s'élança de nouveau. — Les faubourgs étaient franchis. On apercevait au bout de la rue les murailles hautes et carrées du Lynch's-caslle. — Des groupes nombreux se montraient çà et là, toujours plus épais, à mesure qu'on approchait de la maison de ville.
La voiture déboucha enfin sur une petite place de forme irrégulière qu'encombrait une foule murmurante et agitée. — Le nom de Mac-Diarmid vint frapper à plusieurs reprises l'oreille de Morris, qui enfonça son chapeau sur ses yeux pour n'être point reconnu.
Il voulait se glisser inaperçu et suivre la voiture, dont la marche ralentie perçait péniblement les rangs de la foule.
Mais les bords élroits du chapeau irlandais ne pouvaient loiiglemps lui servir de voile.
— Morris! Morris! murmura-t-on bientôt de toutes paris.
Ce n'était point le joyeux, cri de bienvenue qui accueillait d'ordinaire sa présence : il y avait dans les voix une sorte de compassion limide et triste.
Morris faisait la sourde oreille , emporté par sa poursuite obstinée.
Mais tout à coup il s'arrêta court.
Il venait d'entendre dans un i^roupe de montagnards une voix qui disait ; — Voici le bon Morris, que Dieu le bénisse!... 11 vient assister son vieux père, qui a grand besoin de consolations!
Morris jeta autour de lui son regard, comme un homme qui s'éveille. Il était devant le tribunal de Gahvay. Cette foule assemblée lui pariait de son père, assis en ce moment sans doute sur le banc des accusés.
De son père qui l'attendait!
Son cerveau, rempli de pensées navrantes, fut faible au premier instant contre cette attente nouvelle. — Il avait presque oublié, tant l'idée de Jessy s'était emparée exclusivement de son cœur!
C'était l'heure. Mill's, le saint vieillard , accusait peut-être son absence à ce moment suprême. — Mais Jessy, mon Dieu! Jessy! fallait-il abandonner volontairement cette chance de la sauver, poursuivie avec tant d'ardeur !...
Ses deux mains pressèrent son front, baigné d'une sueur froide.
— Oh! le digne fils, disaient les bonnes gens;
— que la Vierge vons protège, Morfis Mac- Diarmid !
Les mains de Morris reiorabèrent le long de ses flancs ; — ses yeux égarés parcoururent la place.
Pendant qu'il hésitait, la voilure avait disparu.
Sa poitrine rendit un gémissement sourd. lasiinctivemeni et malgré sa volonté, il fit un mouvement pour s'élancer encore, mais la nwin de fer de sa conscience l'arrêta. A travers le Ilot de la foule respectueuse et recueillie, il se dirigea vers la porte du tribunal.
Ses frères étaient à leur poste depais longtemps. Ils ne pouvaient point s'expliquer son absence de la ferme durant la nuit précédente, et murmuraient déjà de son retard. Le vieux Mill's lui donna sa main.
— Soyez le bienvenu , mon fils Morris, lui dit-il.
Mac-Foote, Daws, Gib et les deux enfants entraient à ce moment. Les débats commencèrent.
La déposition du coupeur de tourbes fut accueillie dans l'auditoire par de menaçants murmures; mais il suffit toujours de la baguette d'un constable pour réduire au silence les pauvres gens du Connaught. La foule se tut bientôt, et les deux enfants, répétant naïvement la leçon apprise, purent consommer la perte du vieux Mill's.
Celui-ci écoutait, calme, grave, résigné. — Il imposait silence à ses fils, dont l'indignation voulait éclater.
— Que Dieu vous pardonne, Gib, mon ami, dit-il au coupeur de tourbes, qni se rasseyait, pâle et tremblant, sur le Iwnc des témoins. —
Votre mensonge va me tuer... mais je suis bien vieux el j'ai eu le temps d'apprendre à mourir... Gib Roe, mon pauvre homme, puissiez-vous être \e dernier Irlandais que la misère pousse au parjure !
Gib avait la tête b*aissée, et son souffle râlait. — Su et Paddy se cachaient derrière lui.
L'attomey de la couronne se leva el secoua gravement les crins de sa perruque blanchâtre. La voix traînante et emphatique de l'huissier ordonna le silence.
L'allorney, qui était un homme éloquent, s'attacha d'abord à démontrer que la population irlandaise dérivait d'une colonie milésienne, débarquée en Hibernie à une époque qu'il précisa et que nous ne savons point De ce triomphant argument, et à l'aide d'une transition subtilement ménagée, il passa aux crimes de Rome, la monstrueuse courtisane, assise sur sept collines. Il effleura la loi des céréales, donna une chiquenaude au bill des collèges, et parvint à placer entre deux une description épique et passablement réussie de la bataille de la Royne.
En conséquence de ces choses, il requit la peine de mort contre Mill's Mac-Diarmid.
Le médecin Fitz-Roy, le banquier Bullion, le professeur Hull , hulliste , et les autres membres du jury convinrent volontiers entre eux qu'ils n'avaient jamais entendu de réquisitoire plus remarquable.
Mac Foote applaudit malgré la consigne; le bailli Payne se frotta les mains, et l'alderraan de service ronfla d'une façon tout admirative.
Josuah Daws lui même donna un signe non équivoque d'approbation. — Quant à Fenella, elle écrivit sur sou album :
« Perruque comme à Londres. — Race milésienne. — Crime des papes, etc. — Glorieuse bataille de la Boyne, gagnée p^r les protestants, en Tan 1690. »
Devant ce succès universel, la tâche du bon avocat Picklock devenait fort mal aisée. — Il se leva néanmoins et débita tout d'une haleine, avec des gestes impossibles, un exorde, où il prouva clairementque les géantsavaient existé, puisqu'ils avaient creusé les grottes de Kilkée. — Quant à la bataille de la Boyne, il déclara nettement que son intention n'était point de nier ce beau fait d'armes. — Il ajouta que l'occasion lui semblait opportune pour réparer un oubli de son honorable adversaire, et il blâma de toute son énergie de bill incendiaire de Maynooth. Cela le conduisit naturellement à cette cruelle épidémie qui ravageait les plantations des pommes de terre sur toute la surface de l'Irlande. Suivant son opinion, il était difficile d'attribuer ce malheur à une autre cause qu'à la faiblesse déplorable de sir Robert Peel. — Après avoir injurié suffisamment O'Connell, les Français, le président Polk et Napoléon, il termina en recommandant l'accusé à la haute clémence du jury.
Le président fit lever le vieux Mill's, et lui demanda s'il n'avait rien à ajouter pour sa défense.
— Je suis innocent, répondit Mill's dont le regard, ferme et serdn, tomba sur le coupeur de tourbe.
Celui-ci, depuis la fin de sa déposition, avait Tangoissc peinte sur la iigure. Il restait immobile^ affaissé sur lui-même et comme anéanti sous le poids de son remords.
Bien qu'il n'osât point se tourner vers le banc des accusés, il sentit le regard du vieux Mill's et tressaillit comme si un couteau fût entré dans son cœur. Sa bouche s'ouvrit ; les paroles s'y pressaient en foule ; il n'avait plus la force de persister dans son parjure. — Mais, au moment où il allait parler peut-être, la voix sèche et pédautedeJosuâh Daws se fitentenlre à son oreille :
— Les faux témoins sont pendus ici comme à Londres, disait-elle; — et ce serait pitié pour ces pauvres petits!...
Gib se voila la face derrière ses longs cheveux, et se tut •
Le jury avait été unanime pour prononcer un verdict de mort.
La foule s'écoulait dans un sombre silence.
Mill's Mac-Diarmid , escorté du farouche Allan et du doux porte-clefs Nicholas, qui sousiail benoîtement, traversait les couloirs intérieurs du tribunal, encombrés par la cohue bavarde des bas oiliciers de justice.
Ses cinq fils le suivaient.
Au moment où Morris, qui marchaient le dernier, allait s'engager dans l'escalier de sortie, un doigt se posa légèrement sur son épaule. 11 se retourna et se trouva en présence de cette belle jeune fille qui s'était mise une fois entre sa poi-
irioe et le couteau de maître AUan, dans la prison de Galway.
— J'étais là, dil-clle de sa voix douce que l'émotion faisait trembler ; — ils ont condamné votre père innocent... mais je n'ai point oublié ma promesse.
— Soyez bénie! répliqua Morris, — et Die« veuille que votre pouvoir égale Totre bonté angélique!
Les yeux de Francès étaient fixés sur les siens, pensifs et tristes.
— Morris Mac-Diarmid, reprit-elle, — vous avez aimé d'amour une jeune fille qui s'appelait Jessy O'Brien?
Morris joignit ses mains sans répondre. Ce nom de Jessy réveillait toutes les tortures de son âme.
— Vous l'aimez encore? reprit Francès. — Répondez-moi! répondez-moi!
Morris mit sa main sur sou cœiir. Sa poitrine oppressée ne donnait point passage à ses paroles.
— Oh! oui, je l'aime! dit-il enfin. — Morte ou vivante, je l'aimerai toujours.
Les grands yeux bleus de Francès se levèrent , humides, vers le ciel.
Elle mit sa main blanche sur le bras de Morris.
— Elle sera heureuse, murmura-t-elle si bas que Mac-Diarmid ne l'entendit point.
Un groupe d'officiers de justice arrivait vers Tescalier, causant et riant.
— Sauvons d'abord votre père, reprit Francès; — ensuite...
— Ensuite? répéta Morris qui se sentait venir un vague espoir.
Francès eut un beau sourire et fil un signe d'adieu.
— Nous nous reverrons bientôt, dit-elle.
Morris voulait interroi^er encore, mais la jeune fille se perdait déjà sous la sombre voùle de la galerie, et il n'y avait plus auprès de ^lorris qu'une demi-douzaine de suppôts de justice qui s'entretenaient bien joyeusement de la pendaison prochaine...