‹ Quittance de minuit (volume 2)Chapitre 33 sur 35 · GRANDE TOMBE · texte numérisé non relu

GRANDE TOMBE

Celait la reproduction agrandie de la scène qui ouvre ce récit. Montrai!», le brillant el noble manoir, était la proie des llammes. Un furieux incendie, activé par le vent qui soufflait de la mer avec violence, dévorait à la fois toutes les parties du château. C'étaient des mains habiles et savantes au mal qui avair-nt opéré cette œuvre de destruction. Les mesures avaient été prises avec une précision diabolique; le fier édifice n'avait pas une toise de niun<ille qui ne fiât noircie déjà et attaquée par la flamme envahissante. D'énormes langues de feu sortaient par tontes les fenêtres. Le long de la toiture fumante, des jets lumineux commençaient à courir, s'éteignant, pour s'allumer encore : on eût dit que le fléau vain-

queur jouait ici avec sa proie. — Mais le feu gagnait, gagnait; la charpente trouée donnait déjà passage à de longues colonnes de vapeurs embrasées. Malgré l'épaisseur de ses orgueilleuses murailles, le château cédait vile à l'incendie attisé par l'ouragan. C'était un vaste brasier, conservant des forn»es architecturales, mais enveloppé de la base au faîte par de grandes tlannnes que le vent emportait et faisait ondoyer comme une ardente chevelure.

Ici, comme chez Luke Neale, le middleman, il y avait, autour de l'incendie, un long cordon de spectateurs immobiles, qui semblaient être là pour garder le désastre et empêcher tout secours d'arriver à la demeure embrasée.

C'était Molly-Maguire signant à lord George Montrath sa quittance de minuit...

Le signal avait brillé, dès la lin du jour, au sommet de Ranach-Head. Parmi les ribbonmen, beaucoup restèrent sourds à cet appel, parce que l'impression de leur défaite dans le bog était pour eux trop récente encore; mais Molly-Maguire est une bonne mère qui ne gàlo point ses enCanls; les memhres des sociétés secrètes ont au moins autant de peur les uns des autres que de leurs adversaires directs, les s-ddals de la reine.

Et puis on aime à savoir...

Quelques-uns vinrent p;ir curiosité, un plus grand nombre par frayeur; d'autres enfin parce qu'ils étaient vaillants et qu'ils croyaient remplir un devoir.

Les Mac-Oiarmid avaient allumé le feu de Ranach de leurs propres mains, celte fois. La

querelle qu'on allait venger était la leur : l'attaque du château avait pour but de mettre Montralh et ses complices sous la main de Molly- Maguire, afin de les forcer à faire connaîire la retraite de Jessy O'Brien. — Avant de quitter Gahvay, les fils du vieux Mill's étaient entrés dans les public-house du Claddagli; ils avaient convoqué le bon loi Lew et ses hardis matelots. — Lew se souvenait de sa sœur que les amis de lord George avaient emmenée à Londres, et qui n'était pas vengée. Il arriva des premiers au rendezvous.

Les gens de Corrib et de Knockderry, de Kilkerran et du Connemara se rendirent successivement à la pointe de Ranach. Le géant Mahony ne fut pas des derniers, bien que ce soir il eût porté sur ses épaules le vieux MilTs Mac-Diarmid, depuis les portes de la prison de Gahvay jusqu'à la ferme des Mamturks.

Il avait déposé sur le lit d'Owen le vieillard endormi, et s'était fait donner par la petite Peggy une pinte de potteen. — Puis il avait repris sa course en brandissant son énorme shillelah.

En arrivant sur le galet, le Brûleur était un peu essoufflé; mais il aimait son métier de passion, et dès qu'il entendit parler d'allumer la torche de bog pi ne, il se sentit tout régaillardi et dispos.

Avec son aide et celle du roi Lew, Mickey Mac- Diarmid parvint à échauffer le reste de l'assemblée. Patrick Mac-Duff Jui-méme, cette fois, se rangea parmi les plus entreprenants. Il avait, lui aussi, un outrage personnel à venger.

Vers les onze heures du soir, les ribbonmen se glissèrent dans les taillis qui avoisinaient le château; ils escaladèrent la grille du parc. Le Brûleur qui avait repris haleine, jeia bas la porte en deux ou trois coups de hache. Ce fut alors une scène de tumulte et de sauvage triomphe; personne n'avait plus peur ; l'ivresse de la vengeance avaii gagné les plus timides.

En un clin d'œil, le château fut fouillé des caves aux combles par cette troupe hurlante et déchaînée. On cherchait Montrath, Crackenwell et Mary Wood. — On ne trouva que Mary Wood endormie auprès d'un flacun de vieux rhum. Quand on se saisit d'elle pour l'emmener, elle ne manifesta ni surprise ni frayeur. Elle ne s'informa point du motif qui amenait les assaillants auprès d'elle à celte heure. Seulement, l'un d'eux ayant voulu faire connaissance avec son flacon de rhum, Mary sauta hors de son lit et repoussa l'insolent à grands coups de poing. Ee flacon lui resta ; elle le mil sous son bras et suivit les vainqueurs sans aulre résistance.

Quant au lord et à l'intendant, ils avaient disparu. Personne au châleau ne savait le secret de leur absence, et les valets épouvantés qui avaient ouvLTl eux-mêmes, à la première réquisition, les portes de leurs chambres, ne purent point dire où ils s'étaient cachés.

— Mettons le feu! s'écria Maliony; — l'odeur de la fumée les fera bien sortir, s'ils sont dans quelque trou!...

L'idée fut approuvée tout d'une voix, el chacun répéta :

— Mettons le feu!

Quelques ininiiles a|)rès, les boiseries sculptées suaient et se fendaient en craquant; les carreuix des vitres éclataient derrière les draperies en flammes. Il ne restait rien des magnificences intérieures du beau château de Montrath.

Au même inslant, on avait mis le feu à tous les étages et dans toutes les chambres.

Les riches meubles de Fnuice n'étaient plus que cendre; les tableaux de maîtres flambaient; tout se consumail, jusqu'au manuscrit du joli petit roman fashionable de la pauvre lady Montraih. Heureusement que, dans le même moment, à l.ondre-, quelque lady Arabella, quelque miss Diana, quelque mislress Ophelia occupaient leurs loisirs à composer exactement la même histoire, laquelle a été inventée quatre cenis fois au moins par les ladies de lettres de ta joyeuse Angleterre, sous prétexte que Richardson en a fait un magnifique roman jadis.

Les Molly-Maguires s étaient retirés au dehors, emmenant avec eux Mary Wood, ses quatre laquais et toute la maison de Montralh.

Suivant leur habitude, ils se rangèrent autour du chàieau en flammes. Cette fois, ils avaient un autre but que fie contempler leur œuvre : ils étaient persuadés que le lord et son intendant étaient cachés quelque part dans le manoir, et ils les guettaient au passage.

Auprès de la grille, vis-à-vis de l'avenue, se tenait le groupe des prisonniers, gardés par Mac- Duff et quelques paysans de Knockderry. — Parmi ces prisonniers, il y en avait qui ne venaient point

(lu château. Suivant l'habitude, les magistrats de Galway ne s'étaient plus occupés beaucoup du pauvre Gih, après que sa déposition l'aile l'avait rendu inutile. Suivant l'habitude encore, les ribbonnien avaient mis tout en <j'uvre pour s'emparer de Gib, non point parce qu'il était un faux témoin, mais parce qu'il avait trahi Tassocialion. — En Irlande, on dit que Molly-Maguire voit tout. Gib s'était caché de son mieux eu attendant l'exécution des promesses de Josuah Da^vs. — Molly- Maguire le trouva, et il était maintenant garotté, entre ses deux enl'anls, sur la pelouse, devant le château de Montralh.

11 ne disait rien et gisait comme abêti par le désespoir.

La petite Su et le petit Paddy avaient pleuré tout le long de la route; maintenant leurs yeux s'étaient séchés: ils regardaient, ébahis, la grande maison on lia m m es...

Mais ils ne s'amusaient pas tant que Mary Wood! — Mary ^Vood trépignail d'aise ei battait des mains, en liant à gorge déployée. — Elle regrettait seulement de ne s'éire point donné plus tôt ce divertissant Sj>ectacle. Elle en oubliait jusqu'à la bouteille de rhum qu'elle tenait sous le bras!

Cependant Mickey et ses frères attendaient en vain l'apparition du lord. Montralh restait introuvable, et pour eux le but de rexpéditi(ui était manqué, car Mary Wood, iiitern-gée sur le sort de Jessy dès le premier moment, avait hau.^sé les é|)aules et refusé de répondre.

l/incendie était si avancé déjà, qu'il n'y avait

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