ANCIENNE SERVANTE
Mistress Wood était arrivée à Galway le matin même; Montralh n'avait gardé que vingt-quatre heures l'avance sur elle.
Le soir du jour où elle l'avait rencontré partant pour l'Irlande, elle était prête pour le voyage. Sa maison à Londres, bien que fort considérable, ne lui parut point suffisante pour une expédition de cette importance. Elle doubla le nombre de ses gens et se trouva à la tête d'une armée de huit laquais, sans compter ses femmes.
Il eût fallu attendre huit jours le départ du paquebot allant à Cork. — Mistress Wood, incapable de s'arrêter pour si peu , fréta un steamer tout entier, à condition qu'il appareillerait le lendemain à la marée.
Sur ce bâtiment, elle embarqua sa voiture, ses chevaux, ses huit laquais et ses femmes.
Au lever du jour, Mary Wood était montée triomphante sur le pont de sou paquebot. — Largesse à l'équipage! C'était, nous l'avons dit, une femme généreuse qui prodiguait volonti<^rsles guinées du malheureux lord George.
Elle s'installa dans sa cabine, luxueusement ornée, avec une ample provision de rhum et de madère. — Durant la traversée, elle ne fut point oisive; elle visita ses chevaux, regarda ses grands laquais , se promena sur le pont, dîna six heures par jour et but le reste du temps.
Les matelots du paquebot déclarèrent après ce voyage qu'ils n'avaient jamais vu lady porter si glorieusement le rhum.
La fortune devait une traversée douce à une créature si méritante. Le voyage fut heureux; nulle tempête ne vint secouer l'ivresse béaie de la bonne Mary, et ces trois jours de mer lui Grent à peu près l'elfet d'une nuit plus longue, après de plus copieuses libations.
On l'aurait prise fort au dépourvu si on lui eût demandé pourquoi elle poursuivait lord George Montrath. Ce dernier, en effet, ne lui refusait rien; il était à genoux devant ses moindres caprices, et la plus adorée de toutes les maîtresses n'avait jamais exercé une tyrannie si complète que la sienne.
Son obsession était donc toute gratuite; elle persécutait le pauvre lord s:'ns trop savoir pourquoi, et par suite d'une habitude prise.
Peut-être était-ce une vengeance instinctive
exercée sur cet homme qui avait été son maître; — peut-être élail-ce un calcul machinal qui consistait à faire incessamment acte de puissance, pour tenir Monlrath en bride et rendre toute révolte impossible.
Et si lel éiait le but de Mary Wood, sa peine restait en vérité fort inutile, car le pauvre lord ne songeait point à se regimber. — Il payait, il payait sans cesse, demandant grâce parfois, mais ne luttiiut jau;ais.
Il semblait avoir accepté son sort avec une résignation chagrine. Il sentait sa chaîne, il s'avouait esclave, il obéissait.
"Mary Wood le tenait pris entre les cornes d'un très-redoutable dilemme.
Si Jessy O'Brien venait à mourir, lord George élait un assassin; tant que Jessy O'Brien vivait, lord George élait bigame.
Cet argument était de ceux auxquels on n'essaye point de répondre.
Il y avait bien à dire que Mary Wood était complice dans les deux cas, et qu'en perdant le lord elle se perdait elle-même. — Mais les objections de celte sotte sont vaines lorsqu'elles s'adressent à de certains personnages.
Mary W^ood était une joueuse intrépide; elle tenait le tout pour le tout, Monlrath le savait.
Jusqu'au moment où le crime accompli avait mis le lord en son pouvoir, celui-ci ne l'avait point connue sous son véritable aspect. Il avait vu en elle un inslrnment silencieux et inerle; il s'était dit : Je l'achèterai avec quelques poignées d'or , et je l'enverrai végéter loin de Londres
dans quelque coin obscur où elle mourra ivre et Diueiie...
Dans cette persuasion, il s'était livré complètement à elle et l'avait chariiée de le débarrasser de Jessy O'Brieii, de quelque manière que ce fût, sauf le meurtre.
Car le meurtre faisait peur à lord George, qui aimait à dormir tranquille.
Crackenwell devait être de moitié dans rotlîce de Mary Wood.
C'était un homme ruiné, un malheureux qui ne demandait qu'à se vendre et qui ne regardait pas au prix.
Lord George s'était embarqué dans celte criminelle affaire sans trop réfléchir, et avec tout le laisser-aller de sa nature apathique. Dès le premier pas, il s'était livré pieds et poings liés à ses complices.
S'il se fût avisé de craindre l'un d'eux par hasard et de se défier avant d'agir, c'aurait été certainement sur Crackenv^ell que fussent tombés ses soupçons.
C'était là l'erreur; Crackenwell était un homme habile qui devait user de son pouvoir avec mesure et l'exploiter comme un bon père de famille expbtite la forêt qui le fait vivre. — Mary Wood, au contraire, était un ciaclère entier et indomptable, en même temps qu'un esprit inculte et grossier. Sa passion favorite brochait sur le tout et devait pousser jusqu'à l'absurde la tyrannie de ses exigences...
Elle partit une nuit de Londres, emmenant la pauvre Jessy. Montralh n'eut point de nouvelles
de ce voyage, pendant lequel se jouait au cimetière" de Richmond une scène impie : la tombe vide de sa femme se ferma. On grava sur le marbre le nom de Jessy O'Brien , et milord attendit.
Des semaines se passèrent. — Un beau jour, Mary Wood revint; elle lui demanda s'il voulait l'épouser.
iMonlrath, renversé d'abord par cette proposition étrange, se remit bientôt, et crut pouvoir traiter l'ancienne servante du haut de sa grandeur.
Mais celle-ci se moqua de lui fort irrévérencieusement, et lui ôta pour jamais l'envie de parler en maître.
— Quant à devenir votre femme, Montrath, dit-elle avant de se retirer, — c'est une idée comme une autre, mais je n'y tiens pas absolument... Peut-être vaut-il mieux même que vous épousiez quelque riche héritière... j'en profiterai.
Montrath lui donna une forte somme et parvint à la congédier. — Le même jour une lettre de Crackenwell lui demanda modestement l'intendance de ses biens en Irlande.
La lettre ne parlait point de la pauvre Jessy O'Brien. — Mary AVood, de son côté, avait refusé obstinément de s'expliquer à cet ég srd.
— Soyez tranquille, Monlratli, avait-elle dit, — vous n'entendrez point parler d'elle... Je vous demande ce qu'il vous faut de plus!...
Au jour où se passaient les événements que nous avons racontés dans les piécédents chapitres, Montrath n'en savait pas plus long qu'alors.
— SS- II y avait toujours une menace au-dessus de sa tête, ei sur ses yeux un bandeau toujours.
Mary Wood cependant possédait infuse la science de jeter l'or par les fenêtres; cetle science a la répulalion d'être commune, ce qui constitue une irès-grave erreur. Sur dix hommes, il n'en est souvent pns deux qui pussent sulnre à la fatigue de dépenser un million annuellement, sans faire une seule chose utile.
Mary, elle, dépensait gaillardement son million. A quoi? c'est plus que nous ne pourrions dire, et Mary elle-même en savait sur ce sujet moins que nous encore, s'il est possible.
Les giiinées coulaient entre ses mains ouvertes comme un fluide glissant qu'on ne peut point arrêter au passage.
Elle affichaii un luxe insensé, achetait tout, ne se servait de lien, et dissipait tous les jours de longs rouleaux de souverains, elle qui aurait pu tout aussi bien s'enivrer suffisainment pour quelques schellini;s.
Ce que lord George lui donnait disparaissait comme par enchantement. Elle y allait de si grand cœur, que milord avait à peine le temps de rassembler les bank-noles qu'elle jetait au vent chaque semaine. On eût dit vraiment qu'elle éprouvait une sorte de méchant plaisir à revenir si souvent à la charge.
Elle demanduit sans cesse; lord George ne refusait jaiiiais.
Son riche mariage le mit à même, durant quelque temps, de satisfaire à ces rudes exigences de sa complice , mais il n'est si opulent revenu qui
ne s'épuise, et Montralh, depuis quelques mois déjà, en était aux expédients.
Mary Wood , bien entendu, ne s'en inquiétait point. File allait toujours le même pas, et faisait même des progrès sensibles dans l'art de prodiguer son or, si aisément conquis.
Et, pour que ce fiux de giiinées n'interrompît jamais son coisrs, elle s'était habituée à ne p;is perdre de vue lord Ge rge un seul instant. Elle le suivait partout patiemment , et avait la clémence grande de lui laisser la liberté des voyages.
Au moment où le malheureux lord se croyait le mieux à l'abri de ses atteintes, elle le saisissait au vol tout à coup, et lui faisait sentir plus rudement la férule.
C'était désormais son passe-temps. Elle aimait cela; elle s'en faisait une tâche et comme un devoir.
{)'antres visitent leurs terres, surveillent leurs fermiers, activent leurs gens d'aifaires : Mary Wood. qui n'avait rien de tout cela, courait après George 5lontrath.
Et chemin faisant, lorsque son humeur quinteuse l'y portait, elle mettait le pauvre lord à la torture. — C'étaient tantôt des menaces adressées à lui-même, tantôt de mystérieuses et emphatiques paroles, prononcées devant lady Georgina qui devenait pâle à son aspect et laissait percer son épouvante.
O résultat divertissait fort Mary Wood. Elle n'était pas absolument méchante, ou plutôt sa pensée sommeillait trop souvent pour qu'on pût lui appliquer celte épilhète supposant de la ré-
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flexion, mais elle aimait à faire peur. La frayeur qu'elle causait émousiillait son ivresse lourde et froide. C'éta"t là une portion de sa manie.
Ses autres goûts, à part le rhum, consistaient à se parer follement, à briller comme un soleil, à se couvrir de diamants et à rassembler la foule sur son passage.
Peu lui imporlait que l'on raillât, pourvu qu'on fit du bruit autour d'elle. C'était une véritable folie de servante qui cherchait à se payer en grossiers triomphes de mépris essuyés autrefois...
Il était environ sept heures du matin lorsque son paquebot entra dans le port de Gahvay.
Elle voulut débarquer tout de suite. On mil à terre son équipage avec ses chevaux, et ce fut assise sur les moelleux coussins de sa voiture qu'elle fit son entrée triomphale dans Galway.
Les rues étaient déjà pleines de peuple. Les jours de fête se lèvent de bonne heure; tous les public-house étaient ouverts et le potteen commençait à couler comme il faut.
La voiture de Mary Wood s'avançait lentement par les rues encombrées; il y avait deux laquais sur le siège de devant, deux femmes sur le siège de derrière, et les six autres valets escortaient à pied.
Les quatre magnifiques chevaux, impatients du pas qu'on leur faisait garder, piafl'aient et écumaient sur le mors.
Les bonnes gens du Connaught, rassemblés sur le pavé de Gahvay, ne savaient point dire quelle était la princesse qui leur faisait l'honneur de les visiter ainsi.
Un nom illustre circulait tout bas de bouche en bouche, et quelques voix s'élevèrent pour crier :
— Longue vie à Sa ^îajesté!
Mary Wood saluait de la main gracieusement, et distribuait à la foule des couronnes et des schellings.
La foule, émerveillée, hurlait d'enthousiastes bénédictions. On ne voyait en l'air que chapeaux lancés vers le cie) , on n'entendait que clameurs joyeuses, sous lesquelles couraient de respectueux chuchotements.
— Musha! qu'elle est belle! disait Bob la jambe de bois, en pressant sa course inégale.
— Mais où donc est le prince Albert? demandait la sorcière Dorothée.
— Arrah! murmurait John Slig, le tenancier sans bail, en caressant d'un regard envieux la livrée rouge des laquais, — voilà six généraux qui ne regardent pas le pauvre monde de travers!...
Et Bob le boiteux, John Slig, la sorcière Dorothée et mille autres criaient en chœur :
— Longue vie! longue vie à sa gracieuse Majesté!...
Mary Wood ne se possédait pas de joie.
La popularité est bien douce chose, et les maniaques eux-mêmes savourent l'harmonie des vivats de la foule. — Mary Wood avait épuisé les poches de sa voiture, qui naguère étaient pleines de schellings, et cependant elle n'était point lasse encore de son triomphe.
Si son portefeuille n'eût point été parmi ses bagages, elle l'eût assurément jeté à la foule.
Mais les personnages illustres ont plus d'un
moyen de se rendre populaires, et, bien que l'argent soit en tous pays le meilleur, on peut à la rigueur s'en passer quelquefois.
Mary Wood avait avisé à tous les chapeaux des coeardes vertes et sur toutes les poitrines des nœuds de rubans de la même couleur. — Klle fit signe à l'un de ses laquais qui s'approcha, et reçut un ordre à voix basse.
Le laquais s'éloigna, perçant les rangs delà foule qui s'ouvrit pour lui livrer passage, comme cela se doit quand la foule est courtoise et qu'il s'agit d'un général. Un instant après, il revint avec un énorme paquet de rubans verts.
Mary Wood prit ce paquet, en fit un nœud large comme les deux mains, et l'attacha au milieu des plumes ébouriffées de son chapeau de paille.
Alors ce furent des cris frénétiques et comme Galway n'en avait jamais entendu!
Mille voix s'élevèrent à la fois; pas un chapeau ne resta sur les tètes; il est douteux que le Libérateur lui-même, paraissant tout à coup avec sa perruque historique et la fameuse toque de velours vert brodée d'or, eut excité un enthousiasme pareil.
— Oh ! voyez, disait-on , — Sa Majesté prend les couleurs du Rappel!...
— Jésus! que Dieu la bénisse!
— Que Dieu lui conserve son bon cœur!
— Par ma foi! dit le cabaretier O'Neill, souverain maître de l'auberge du Grand-Libérateur, — je n'aurais jamais cru cela!... Ah! ah! c'est
révêque protestant qui va faire une laide grimace !...
— El le doyen John Box!... dit Bob le boiteux.
— Et le vicaire Peler Prool! s'écria la vieille Dorothée.
— Et le shérif, et le bailli Payne, et le juge Mac-Foot î...
— El Sannder Flipp, le misérable coquin! ajouta O'iSeili en criant plus haut que les autres, — et son patron James Sullivan !
La foule accueillit ce dernier nom par des huées formidables. Quelques orangistcs honteux, qui se glissaient timidement à travers la cohue, durent se boucher les ore-lles.
La voiture de Mary Wood arrivait au tournant du Claddagh. Elle avançait de plus en plus lentement, parce que la foule se serrait à chaque instant davantage au-devant des chevaux; mais ce retard lui était manifestement fort agréable. Elle prenait au sérieux cette fête qu'on lui faisait, et n'eût point voulu céder, par lout l'or du monde, la moindre part de cette ovation inattendue.
Elle aimait désormais l'Irlande de lout son cœur, et, tout en saluant de la main à droite et à gauche, elle faisait dessein de s'établir à Galway pour le reste de ses jours.
Une seule chose la chagrinait, c'était de voir tant de gens mal vêtus; — mais, au demeurant, avec quelques milliers de livres on pouvait donner à chacun de ces malheureux un liabil complet de gentleman : c'était l'affaire de lord George Montralh.
Mais elle n'était pas au bout de son triomphe.
Comme elle entendait prononcer souvent autour d'elle le nom de William Derry, elle se prit à répéter ce nom par liasard.
Ceux qui marchaient auprès de la voiture Tenlendirent et redoublèrent tout à coup leurs étourdissantes acclamations.
— Elle a crié pour William Derry, la chère petite reine! dii-on bientôt de toutes parts; — oh! le bon cœur!... oh! le doux amour!...
— Elle a crié! répéta John Slig, — je Tai entendue... Mes chéris, dételons les chevaux et traînons la voiture!
La motion eut un succès de prodige. — Malgré les efforts des six généraux, on détela les chevaux en un clin d'œil, et vingt ou trente garçons de bonne volonté se mirent à traîner la voiture.
Mary Wood ne se possédait plus. Elle s'était levée et se tenait debout , représentant assez bien un triompha leur antique sur son char. — Elle gesticulait en poussant des cris perçants; sa face immobile s'illuminait d'allégresse, et les deux caméristes — des princesses sans doute, — qui étaient assises sur le siège de deirière, s'attendaient à chaque instant à la voir se jeter, tête première, au milieu de la foule.
La procession s'arrêta enfin devant le principal hôtel de Galway, qui était situé au centre de la ville. Mary Wood descendit de son équipage et parvint jusqu'au parloir, portée sur les bras de ses sujets fidèles.
Elle se laissa tomber dans un fauteuil, écrasée de fatigue et de joie. — Le maître de l'hôtel fit
fermer les portes, mais on entendit longtemps encore les cris de la foule au dehors.
C'en était fait, mislress Wood était repealer enragée. Elle but en déjeunant du madère, du sherry et du rhum, à la confusion éternelle des suppôts de Torangisme.
Pendant qu'elle déjeunait, un de ses généraux gagna le porl^ afin de retenir une barque pour traverser la baie.
Le sloop du roi Lew était la plus jolie embarcation de Galway; de plus, il était pavoisé du haut en bas des couleurs du Rappel : le valet de Mary Wood ne pouvait faire un choix meilleur, et ce n'était pas trop d'un sloop pour une femme de celle importance.
Elle eùi préféré peut-être arriver au château de Moniralh dans son magnifique équipage; mais la roule de Galway au cap Ranach est presque partout impraticable aux voilures.
Au bout de deux heures de repos, mistress Wood sorlit de son hôtellerie et remonta dans son équipage, dont les chevaux porlaient maintenant de belles cocardes vertes.
La foule se porta encore sur son passage, mais on ne la prenait plus pour la reine. Durant ces deux heures, des bruits nouveaux avaient circulé de cabaret en cabaret. Mille versions s'étaient croisées, dont la plus vraisemblable portait que la noble étrangère était la jeune épouse de Daniel O'Oonnell, marié tout récemment et en secret à une bonne fille de Kilkeniiy.
Ce n'étaient plus les mêmes accliunations bruyantes, mais une sorte de respect attendri.
— Que la vierge et les saints la protègent ! disait-on, — Le vieux Dan s'y connaît, le cher cœur!... il a bien choisi, sur ma foi!...
— Il va venir!... il va venir bientôt, et, avant midi, nous les verrons bras dessus, bras dessous, les deux chéris, se promener à pied, comme de pauvres gens, par la ville...
Mary Wood se renversait , affaissée , dans son équipage. Ces bruits parvenaient à son oreille comme un murmure confus. Elle était dans ce moment de béatitude lourde qui suit la première excitation de l'ivresse.
Il eût fallu, pour l'éveiller, le triomphant tonnerre qui avait salué son arrivée.
Le roi Lew et ses matelots n'étaient pas tout à fait aussi crédules que les pauvres gens des campagnes répandus ce malin sur le pavé de Gahvay. Mary Wood leur apparut ce qu'elle était en effet: une créature ivre; mais elle avait des plumes à son chapeau de paille, des diamants et du velours.
On Taccueillit à bord du sloop avec de grands respects, et l'on ne se moqua d'elle que tout bas.
Elle avait pris avec elle quatre de ses valets seulement. Les autres, sur son ordre, étaient restés à Galway avec ses femmes. — De vagues idées de crainte venaient parfois à Mary Wood , aux heures bien rares où elle était saine d'esprit. Elle songeait en ces moments que lord George Montralh avait un bien grand intérêt à se défaire d'elle.
Cela était vrai. — El dans ce pays lointain, les
occasions pouvaient se présenter assez favorables pour vaincre Tapathie de Montrath.
Considéré sous ce rapport, le luxe de domestiques afficlié par mistress Wood avait bien son utilité; il en était de même du bruit qu'elle faisait et de son fastueux étalage.
Comment faire disparaître en effet, si bonne envie qu'on en puisse avoir, une femme dont l'arrivée a soulevé une émeute, et qui laisse derrière elle un bataillon de domestiques pour la réclamer au besoin?...
Qu'elle eut ou non fait ce calcul, .Mary Wood se trouvait armée en guerre; — et il est probable -qu'elle n'était point sans avoir songé h la nécessité où elle pourrait être de se défendre, puisque les quatre laquais embarqués sur le sloop portaient des épées par-dessus leur magnifique uniforme...
Après la grande bataille livrée par eux et perdue contre Morris Mac-Diarmid, Mary Wood se laissa emporter à une colère folle.
Elle revint vers eux et les frappa. Elle vomit contre les pauvres diables étendus sur le galet toute la série de ces blasphèmes savants que compose le peuple de Londres en sa verve du dimanche soir. — Puis elle leur ordonna brutalement de se relever, et prit les devants par le sentier qui conduisait aux grottes de Muyr.
Par tous pays, le valet chérit l'insulte qu'on lui paye. On gagnait beaucoup d'argent chez Mary Wood : les deux laquais blessés se relevèrent de leur mieux, et marchèrent dociles sur ses traces.
Le lord et les deux jeunes femmes avaient re-
pris la route de Montrath, et pas une seule parole n'avait été échangée entre eux durant le chemin.
Ils se trouvaient réunis dans le salon de réception , vaste pièce meublée avec plus de richesse que de goût, mais dont l'aspect réveillaiten somme une idée de noble grandeur.
Georginaet Francès s'étaient assises dans l'embrasure d'une fenêtre.
Montrath se promenait en long et en large. Il semblait éviter les regards de sa femme, et ses yeux se dirigeaient à chaque instant, inquiets, vers la porte d'entrée.
Il redoutait l'arrivée attendue de quelqu'un, et il cherchait à peine à dissimuler cette crainte.
De temps en temps, lorsqu'il passait auprès des deux jeunes femmes, son pas se ralentissait involontairement; on voyait qu'il avait désir de parler, mais il n'osait pas.
La présence de Georgina et de Francès le contrariait évideminent. Il eût voulu se débarrasser d'elles à tout prix, car, dans la crise qu'il prévoyait, l'oeil ouvert de deux témoins devait mettre le comble à sa détresse. Deux ou trois fois sa bouche s'ouvrit pour prononcer une prière et manifester l'envie qu'il avait d'être seul.
Mais il se retint toujours, et garda le silence jusqu'au bout.
Chaque fois qu'il tournait le dos, dans sa promenade circonscrite, l'œil de Georgina se levait sur lui et le suivait, anxieux. — Puis elle adress;iil un regard d'intelligence à Fi'ancès, qui se sentait monter au cœur des terreurs vagues, et qui cher-
chàit à deviner ce qui allait se passer bientôt sous ses yeux.
On entendit la grille tourner sur ses gonds rouilles; un brnil de pas retentit dans la cour.
iMontralh passait en ce moment juste en face de Georgina. Il s'arrêta court et prêta l'oreille, puis son regard se leva sur sa femme et lui adressa une muette prière.
Georgina ne voulut point comprendre, et ramena ses longs cils sur sa joue pâlie.
Elle avait peur, mais elle désirait ardemment savoir. La présence amie de Francès lui donnait le courage de combattre son épouvante.
Montrath, depuis le premier moment où il avait aperçu Mary Wood sur le pont du paquebot, gardait une apparence d'abattement complet.
Il semblait n'avoir plus ni force ni vouloir, et s'inclinait, écrasé, sous la fatalité de son châtiment.
Il n'insista point auprès de Georgina. 11 croisa ses bras contre sa poitrine, et poursuivit sa promenade.
Un des valets du château ouvrit la porte et annonça mistress Mary Wood.
Francès ouvrit de grands yeux; Georgina, tremblante et prête à défaillir, mit son flacon de sels sous ses narines.
Lord George resta cloué sur la planche où son pied s'appuyait au moment où le nom de Mary Wood avait été prononcé.
On entendit la voix de celle-ci dans l'anli-. chambre.
— Faites-vous soigner, disait-elle à ses lacjuais
blessés ; — vous êtes ici comme chez moi , et tout doit y être à votre service... Montralh est mon meilleur ami.
Elle entra en achevant ces dernières paroles.
— Un fauteuil, milord! poursuivit-elle; — je suis rompue de fatigue... Il vient de m'arriver une aventure au bas de la montagne, qui intéresse de bien près Votre Seigneurie... mais je ne vous en dirai pas un mot, parce que vous devineriez des choses qu'il ne me plaît pas de vous faire savoir... Faites-moi donnera rafraîchir, je vous prie.
Elle se jeta sur le fauteuil que lord George lui avait approché docilement.
— Ah! ah! reprit-elle en apercevant Georgina et Francès, — je vous salue, niilady... Vous n'avez plus vos fraîches couleurs d'autrefois, savezvous?... Mais quelle est cette jolie miss? .. Est-ce que milord songe décidément à un troisième mariage?...
Cette dernière question fut murmurée d'une voix presque inintelligible.
Georgina tressaillit sur son siège et serra convulsivement le bras de Francès, qui si; sentit frémir.
Lord George demeurait immobile et comme pétrifié devant Mary Wood. -=— Celle-ci le regardait en face avec un sourire content.