Quittance de minuit
Le vieux Mill's Mac-Diarmid avait une ferme de sept acres au delà de Knoekderry, sur les bords du lac Corrib, à quelques milles de Galway.
Sa maison était assise à quatre ou cinq cents pieds au-dessus du niveau du lac, sur le versant du dernier mont de la chaîne des Mamtuiks, qui domine l'extrémité occidentale de la province de Connauçht, en Irlande.
Sa situation pittoresque et les joyeux bouquets d'arbres qui l'entouraient d'une verte ceinture, mii le flanc de la montagne nue, lui donnaient
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un aspect d'aisance et de bonheur. Elle était pli grande que ne le sont d'ordinaire les habilatio:. des fermiers irlandais, — surtout dans cette pauvre province de Connaught. où l'Iioniiue vit et meurt dans des cabanes indignes de servir d'asile à des brutes.
La maison de Mac-Diarmid était composée d'une construction principale qui avait sans doute formé d;ms l'origine une habitation complète, et de deux petits bâtiments ajoutés après coup.
Pour fixer tout de suite les idées de nos lecteurs, nous dirons que les trois parties de ce rustique édifice n'égalaient pas ensemble en valeur rétable d'une ferme anglaise. C'était, à l'ouest du Connaught, une demeure presque opulenie; en tout autre lieu de la terre, c'eût un misérable réduit.
Il était environ sept heures du soir, et le mois de novembre commençait. La nuit se faisait noire. Dans la pièce principale du logis de Mill's Mac- Diarmid, il y avait deux ou trois jattes fumantes sur une table de bois raboteux qu'éclairaient deux chandelles de jonc.
Autour de ce repas plus que frugal s'asseya't le vieux fermier avec ses huit tils et une belle jeune fille. Au bas bout de la table, il y avait une enfant, un serviteur et un homme en haillons qui dévorait.
La pièce était grande; elle n'avait d'autres meubles que les sièges qui entouraient la table. Ces sièges étaient de deux sortes : de courts billots pour les fils et les serviteurs; pour le vieillard et la jeune tille, des chaises de bois en forme de
nauet (1). — A la gauche do vieillard, une Iroi- ■ème chaise pareille à la sienne demeurait vide.
\ la muraille pendait une sorte de dressoir presque entièrement dégarni, et, au-dessus de la cheminée fumeuse, deùi fusils rouilles croisaient leurs canons.
A droite de la table, qui n'occupait pas exactement le centre de la pièce, une corde tendue allait d'une muraille à l'autre.
Derrière cette corde, une autre réunion prenait aussi son repas du soir.
C'était d'abord une vache d'assez belle venue qui semblait ménager l'herbe rare étalée parcimonieusement devant elle, et qui jetait de temps à autre vers la famille attablée des regards amis.
C'étaient ensuite trois moutons à longues iaines qui dormaient entassés dans un coin. C'était enfin un grand porc noir qui fourrait son museau en grognant dans un amas de résidus de chanvre et d'épluehures de pommes de terre.
Ces hôtes divers étaient là chez eux et n'essayaient point de franchir la limite imposée à leurs ébats.
Sous la table, entre l'homme aux haillons et les membres de la famille, deux forts chiens de montagne, serviteurs piivilégiés, prenaient let*r part au repas.
iJans les jattes, il y avait de- pommes de terre bouillies dont la pulpe farineuse sortait à travers
I '■ es eh lises , que Ton trouve parferai en Irlande, dans les auberges el dans les fermes , figurent exactement un baquet auquel on aurait adapté un dossier, et dont la cavité serait bouchée par un siège eu tresse de paille.
leurs pellicules crevassées. Devant chaque couvive se trouvait un gobelet de bois; el çà et là se dressaient des pots larges et rond?, de forme à peu près cylindrique, qui contenaient la boisson favorite des Irlandais du Connaught, le rude et brûlant potteen (i).
Le vieillard et la jeune fille avaient des gobelets d'étain. Auprès de la dernière, une cruche de grès contenait de l'eau pure.
Si les meubles nian (liaient, il y avait profusion d'ornements aux murailles. A la faible lueur des chandelles de jonc, on voyait surgir de tous côtés les tètes enluminées d'une douzaine de saints, et les pâles figures de quelques victimes des luttes politiques, à qui le pieux souvenir de leurs frères avait fait une histoire et une célébrité. Saints et martyrs formaient un cordon sans lin, et s'alignaient le long du mur, de manière à remplacer presque une tapisserie. Sous les estampes on pouvait déchiffer d'interminables légendes, les unes en vers, les autres en prose, qui racontaient la vie du saint représenté.
On voyait là saint Patrick, le patron de l'Irlande, le compagnon de saint Germain et de Lupus, le fondateur du noble archevêché d'Armagh : on voyait saint Janvier, saint Martin, saint Gérald, et le fameux Finn-Bar, le saint à la blanche chevelure.
Toutes ces vénérables images étaient entourées
(1) Eau-de-vie de pommes de terre. — On appelle ainsi également une boisson faite avec de la bière, du houblon et des œufs.
d'un nombre plus ou moins considérable de rameaux bénits aux grandes fêtes de Tannée catholique; les plus illustres, saint Patrick et saisit Finn-Bar, avaient comme un cadre vert de buis et de laurier.
Quant aux héros politiques, on remarquait parmi eux John Knogh, le ferme et vaillant précurseur d'O'Connell, Wolf Tone, le chef des Irlandais-Unis, el une foule d'obscurs martyrs à qui la poésie nationale avait tressé de belles couronnes.
Cette vaste salle, malgré la naïve profusion des estampes grossières collées à ses murailles, malgré la pauvreté du repas offert à ses hôtes, malgré même le voisinage des animaux domestiques qui faisait de l'une de ses moitiés une étable, conservait en son aspect une sorte de grandeur sauvage.
Cela tenait un peu à la pièce elle-même, dont la charpente élevée se perdait dans l'obscurité, et beaucoup à la noble mine des convives assemblés autour de la table.
Le vieux Mill's Mac-Diarmid était un vieillard de grande taille, à la physionomie calme et sévère; son front large et presque chauve gardait autour des tempes d'épaisses masses de cheveux blancs. Son regard était impérieux et ferme dans sa douceur. 11 y avait sur son visage, où la vieillesse avait mis peu de rides, comme une auréole de patriarcale puissance.
Lorsqu'il parlait chacun se taisait, et chaque mot qui sortait de sa bouche tombait comme un oracle sur la famille attentive.
Les regards de ses fils, en se tournant vers lui,
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s'imprégnaient de respect et d'amour, — et lorsque Ellen Mae-Diarniid levait vers lui ses grands yeux noirs aux sombres reflets d'or qui rêvaient tristement, elle essayait de sourire.
Ellen avait vingt uns Elle était grande, et son front pur, où se reflétait gomme en un beau miroir L'inquiétude de son àme pensive, avait pour couronne les bruns anneaux d'une magnilijiie chevelure. Ses traits gardaient, dans leur exquise proportion, le caractère de la race celtique. Sous les contours harmonieux de sa joue on devinait la saillie de ses pommettes; et la ligne fière de -ses sourcils surplombait au-dessus de l'œil dont elle ombrageait les rayons trop vifs.
Eilen avait dû èlre gaie aux jours de son enfance; elle savait encore sourire, et son sourire était bien doux; mais quelque chose, parmi la hautaine beauté de son visage, parlait de fatigue et de souffrance.
Il y avait un rêve au fond de ce cœur; la vierge avait perdu le repos des heures d'ignorance.
Autour de ses grands yeux, des larmes avaient coulé, — de ces belles larmes amères et suaves qu'arrache la première angoisse d'amour.
Et pour pleurer, Ellen avait dû bien souffrir, car elle était forte et son àme se dressait contre la douleur aussi vaillante que le cœur d'un homme.
Son costume, bien qu'il ne ressemblât point à celui des ladies, n'était pas non plus en rapport exact avec la pauvre apparence de la ferme et les vêtements des convives.
Les neuf Mac-Diarmid, en effet, portaient tous
l'uniforme du paysan irlandais : veste ronde en étoffe de laine légèrement plucheuse, dont la couleur noirâtre a de rouges reflets, culotte courte d'un jaune cendré, bas de toile bleue sur lequels se lacent des brodequins en cuir non tanné.
Ce costume, nous n'avons pas besoin de le dire, est celui des laboureurs aisés. La majeure partie des habitants des campagnes n'a guère pour vêtements que d'informes haillons, et pour chaussure que la peau durcie de la plante de ses pieds.
Les Mac- Diarmid pouvaient se considérer comme riches dans un pays où le dénûment est la loi commune.
Ellen portait un justaucorps de laine noire élégamment coupé, qui faisait valoir les gracieuses richesses de sa taille. Sa jupe, de même couleur, drapait ses longs plis avec une mollesse qu'eût enviée une femme à la mode. Elle avait la tête nue, et un fichu de batiste se nouait autour de son cou.
Derrière elle, sur le dossier de sa chaise en forme de baquet, sa mante rouge s'étendait, humide encore de la promenade du soir.
Parmi les fils de Mac-Diarmid. quatre avaient atteint l'âge viril ; les quatre autres étaient des jeunes gens de dix-huit à vingt-cinq ans.
Presque tous ressemblaient à leur père d'une façon frappante; mais on reconnaissait sur leurs visages, à des degrés différents, la pétulance et la fougue irlandaise.
Le vieillard, lui-même, malgré sa sérénité patriarcale, n'éehappait point entièrement au caractère hybernien. Si quelque émotion soudaine
venait à la traverse de son calme habituel, son œil bleu brillait tout à coup sous la ligne blanche de ses sourcils; les mots se pressaient rapides sur sa lèvre, et ses gestes précipités semblaient vouloir devancer sa parole.
Mais cela durait peu : l'âge est un puissant remède a ces fiévreux élans.
L'aîné des Mac-Diarmid s'asseyait à table le plus près d'Ellen. Il restait néanmoins séparé d'elle par un large espace, comme si l'étiquette de famille eût défendu à tout autre qu'au vieillard de s'approcher de la belle jeune fille.
C'était un homme de trente-deux ans environ, au visage rude et passionné, à la tête chevelue, qui paraissait doué d'une grande vigueur de corps.
Il se nommait Mickey; ses frères lui parlaient avec une sorte de déférence, comme au chef futur de la maison.
Le second, qui avait nom Morris, eût passé par tout pays pour un fort remarquable cavalier.
Il avait sous son grossier costume un air noble et dégagé qui semblait appeler de plus riches habits. Cette grande mine, soit dit en passant, est moins rare qu'on ne pense en Irlande : la partialité anglaise a fatigué sa plume et son pinceau à caricaturer les pauvres Irlandais; mais John Bull, en définitive, n'a pas eu le pouvoir de se faire plus beau que son voisin, et nous voudrions parier que son rouge visage serait le plus laid des deux, si on lui était son bœuf et son aie pour le mettre durant six cents ans an régime du gâteau de paille d'avoine.
Morris avait un large front de penseur. Son regard était profond et vif. Il y avait de la distinction dans son sourire. Peut-être était-il moins vigoureux de corps que son aîné Mickey, mais son visage annonçait une intelligence supérieure et une indomptable puissance de volonté.
On eût dit que ces huit jeunes gens étaient une élite choisie parmi les plus beaux fils de l'Irlande, et que Morris était le premier parmi eux.
Les cinq frères qui venaient après lui étaient de robustes garçons joyeux et vifs, à la parole leste, au geste prompt, qui dépêchaient leurs pommes de terre avec un appétit plein de gaieté. Ils s'appelaient Nalty, Sam, Owen, Dan et Larry.
Aux fêtes de Gahvay, de Killkerran et d'Oranmore, leurs shillelahs (bâtons) avaient une haute renommée, et il n'était aucun d'eux qui n'eût fêlé en sa vie quatre ou cinq têtes de protestants, pour l'acquit de sa conscience.
Le plus jeune des huit Marc-Diarmid, qui avait à peine dix-huit ans, s'appelait Jermyn. Il était beau comme ses frères, mais sa figure avait une douceur timide. De longs cheveux blonds tombaient en boucles abondantes sur la ratine brune qui couvrait ses épaules; ses grands yeux bleus rêveurs cherchaient à la dérobée le regard d'Ellen, que ne le voyait point.
Il parlait peu, et son silence faisait constraste avec les façons étourdies de ses frères, qui, à l'exception de Morris, se disputaient incessamment la parole.
En somme, quelles que fussent les différences qui existaient entre les lils de Diarmid, ils se rap-
prochaient par un caractère commun de force et de te mié. L'énergie brûlait dansions ces hardis regards; l'audace était sur tous ces fronts. 11 y avait là nue vie abondante; il y avait un trésor inépuisable de jeunesse et de fougueuse vaillance.
Après Jermyn, un espace vide restait, comme entre Mickey et la chaise d'Ellen.
Au delà de ce vide, s'asseyait Peggy, une enfant de treize à quatorze ans, qui remplissait auprès d'Ellen une position intermédiaire entre l'amie et la suivante
Le voisin de celte enfant était Joyce, le valet de ferme; le voisin de Joyce était Pat, l'homme en haillons.
Pal avait une figure maigre, où brillaient deux yeux malins et vils outre mesure. Ses cheveux fauves et rudes se hérissaient sur son crâne pointu. Il était petit et grêle; il mangeait avec une avidité que nous ne voulons point décrire.
En tout autre pays du monde, on aurait pris Pat pour un mendia ni. Ici ce pouvait être un laboureur à gages ou même un petit tenancier. Ces deux dernières qualités, du reste, sont loin d'exclure la première, et, dans le malheureux Connaught, laboureurs et fermiers sont réduits bien souvent à demander l'aumône.
Pat complétait le cordon qui entourait la table et rejoignait presque la chaise vide placée auprès du vieux Mills Mac-Diarmid.
Les jattes de bois qui contenaient les pommes de terre étaient presque épuisées; la faim s'apaisait; les cruches de potteen devenaient plus légères. On causait, on riait, et, n'eût été la présence
du vieillard, on serait arrivé bien vile à ne plus s'entendre.
Mais la gravité accoutumée du vieux Mill's avait ce soir-là quelque chose de triste* Il avait a peine approché son gobelet d'étatn de ses lèvres* < t sa première pomme de terre entamée restait presque intacte devant lui.
Cette mélancolie du chef de la famille, partagée d'ailleurs par Ellen et par Jcrmvn, le plus jeune des Edac-Diarmid, mettait du froid dans la gaieté générale. On avait demandé des chansons à Pat, mais Pat avait mal chanté.
On avait énuméré les plus beaux coups de bâton donnés et reçus dans le mois ; on avait parlé des derniers meetings; on avait même bu à la santé du Libérateur : il ne restait plus rien à faire.
— Père, dit Morris en un moment de silence, — je sais ce qui vous rend triste... C'était hier que nous devions avoir des nouvelles... mais il y a eu tempête en mer ces jours-ci : nous aurons des nouvelles demain.
Le vieux Mill's jeta un regard furtif vers la ehai-e vide qui était à côté de lui. Puis ses yeux se baissèrent.
— Dieu le veuille! murmura- 1 il ; — vous avez peut-être bien agi, enfants... l'honneur de notre Jessy est sauvé... Mais n'avez-vous pas suspendu un malheur au-dessus de sa tête?...
Il y eut un instant de silence.
Une émotion profonde, combattue par la vigueur d'une volonté de fer, était peinte sut le visage de Morris.
— Il le fallait! prononça-t-il tout bas.
Le siège qui restait vide à la gauehe du vieillard appartenait à Jessy. — Jessy O'Brien était la fille orpheline de la sœur de Mill's, qui l'aimait comme une enfant chérie. Les huit frères voyaient en elle une sœur, à l'exception de Morris, dont elle était la fiancée.
Morris l'aimait d'amour.
— Oui, oui... reprit le vieillard ; — il le fallait peut-être... mais la pauvre Jessy était notre joie!... Maintenant, au lieu du simple vêtement de nos filles, elle porte de riches habits et des pierreries... Elle est la femme de lord George Montra th.. un opulent et fier seigneur!... maischaque fois que sa lettre tarde à venir, je crois que Dieu a cessé de la protéger, et que la menace de son sort est accomplie.
— Ne parlez pas ainsi , père ! dit Mickey dont le gros poing heurta violemment la table.
— Lord George n'oserait pas! ajouta Larry. Toute trace de gaieté avait disparu.
Les huit frères fronçaient le sourcil. Leurs regards étaient sombres, comme si ces noms de Jessy et de lord George Montrath, jetés à ('improviste, avaient mis à la fois dans tous leurs cœurs une même pensée de colère.
— Milord n'oserait pas!... répétèrent-ils à demi-voix.
— Et s'il osait !... ajouta Morris dont le regard contenait une menace terrible.
Il n'acheva pas, mais chacun le comprit. Ellen s'était emparée de la main du vieillard.
— Mac-Diarmid, dit elle, Jessy est heureuse et
pense à nous. Pauvre sœur, elle a tant soullert!... Dieu lui doit maintenant du bonheur.
Ce l'ut comme un vent de consolation qui passa sur le front plissé des huit frères.
Jermyn rougit et baissa les yeux; sa poitrine battit au son de celte douce voix qui savait le chemin de son cœur.
— Ma noble cousine, répliqua Mill's avec un reg;ird où il y avait une affection profonde mêlée à une sorte de respect, — vous aviez pour Jessy la tendresse dune sœur, et je vous remercie de lui avoir gardé un bon souvenir... Quand vous parlez d'espoir, Ellen , l'espoir, docile, revient vers nous.
Il se pencha, et levant en même temps la main d'Ellen, il la loucha de ses lèvres.
Pour un homme initié aux mœurs familières et sans façon des Irlandais, celte action aurait eu quelque chose de tout à fait extraordinaire.
Mais celui-là l'aurait facilement expliquée qui a pu observer la tendance des Irlandais à pousser jusqu'au culte certains respects traditionnels.
Ellen reçut cet hommage comme on accepte un tribut légitime. Elle prit les mains de son vieux parent et les serra entre les siennes.
— Tout ce qui touche Mac-Diarmid m'est bien cher, dit-elle; n'ai-je pas trouvé dans celle demeure un père tendre et des frères qui m'aiment?...
Il se fit un murmure autour de la table. Tous les visages exprimèrent l'élan d'un dévouement sans bornes, mêlé toujours d'une forte dose de respect. Jermyn seul n'osa point lever les veux, et
i. QDITT. DE MINUIT. 2
une larme se montra entre les longs cils de ses paupières.
■ — Allons! mes chéris, s'écria Owen , g:n garçon qui ne s'accommodait guère de la mélancolie commune, — trinquons en l'honneur de la noble Heiress, qui nous appelle ses frères!... Sur ma foi! il y aurait du plaisir à se faire tuer pour elle!
Jermyn mit la main sur son cœur.
— Du plaisir et de l'honneur! ajouta Mickey; — père, vous ne pouvez refuser d'emplir votre gobelet.
Le vieillard se versa une rasade, et chacun se leva pour porter la santé d'Ellen.
— Morris, reprit Mill's en se rasseyant, — vous avez été à Gdway... Quelles nouvelles?...
Il y eut un rapide et imperceptible regard échangé entre les jeunes gens, et Morris répondit : *
— Rien que je sache, père.
— Eh bien! Morris, s'écria le vieillard dont l'œil bleu s'alluma tout à coup,— vous n'êtes pas si avancé que moi... Nous vivons dans un misérable temps, mes enfants!... Voici que les orangistes relèvent leur bannière et recommencent leurs assemblées maudites!
— Les brigands ! dit Mickey.
— Les scélérats! appuya Owen.
— Les coquins sans cœur ! cria Larry.
Sam, Dan et Natty trouvèrent, pour accabler le club protestant de Galway, des épithètes non moins caractéristiques.
Et il sembla qu'une étincelle électrique eût
fait le tour de la table. Le rouge était revenu sur tous les visages; tous les yeux flamboyaient, tous les bras s'agitaient; — le noble front d'Ellen elle-même avait mis une expression étrange.
Jermvn, qui la considérait à la dérobée, restait seul en dehors de ce mouvement.
Un sourire erra sur sa lèvre lorsqu'il vit l'expression indignée du beau visage de sa cousine.
— Elle ne l'aime pas!... murmura-t-il.
— Failh ! grommela le pauvre Pat; — les dia blés qu'ils sont, veulent nous étrangler tous jusqu'au dernier!... Mais il n'y a pas de tète prolestante qui soit aussi dure qu'un shillelah, après tout...
Cela dit, Pat engloutit une énorme pomme de terre qu'il ne s'était point donné la peine de peler.
— Oui, enfants, reprit le vieillard, — les prolestants nos éternels ennemis, se dressent de nouveau contre nous; mais il est une chose plus déplorable encore et plus indigne...
— Quoi donc? demandèrent à la fois les jeunes
Rlill's releva sa haute taille; sa mobile physionomie prit une expression de sévère dédain.
Il était un des plus vieux et des plus fermes soutiens de la pensée politique des partisans du repeal. O'Connell était son Dieu. Il voulait vaincre, mais seulement en une lutte légale, et regardait l'agitation pacifique comme la planche de salut de l'Irlande.
Ses fils avaient été élevés dans cette foi.
Mill's leur avait appris à maudire en même
temps les tyrans saxons et ces hommes égarés qui, faibles contre leur martyre, se réfugiaient dans la violence.
Il n'au ait point su dire s'il haïssait plus un orangiste qu'un ribbonman (membre des sociétés secrètes).
Mill's devait croire que ses huit fils partageaient avec lui ses sentiments.
— Il y a, poursuivit Mill's, que nos frères viennent en aide encore une fuis aux orangistes et se font nos plus cruels adversaires... Il y a que des bandes de traîtres sans aveu recommencent les sanglants exploits des Whiteboys et des Pieds- Noirs... Des gens qui viennent on ne sait d'où, et qui se cachent sous le nom de Mollies attirent à eux les fous et les faibles pour les enrôler dans leur armée incendiaire...
— J'ai entendu parler décela, interrompit froidement Miekey.
— Les Molly-Maguires, ajouta Morris d'un ton respectueux, mais ferme, — sont des Irlandais et des catholiques, mon père?
— Est-ce bien un Mac-Diarmid qui parle ainsi? s'écria le vieillard en recouvrant soudain toute ia fougueuse vivacité du caractère national; — taisez vous, Morris! taisez-vous!... Les brigands qui déshonorent l'Irlande ne sont pas des Irlandais... Et si vous vous souveniez des paroles de notre père O'Connell... (1).
I On sait que Daniel O'Counell flétrit en loules occasions les membres des sociétés secrètes, et combat oie toute la force de son influence la formation d'un parti de lu guerre' en Irlande.
— Je m'en souviens, dit Morris, et je les trouve sévères.
Mill's devint pâle d'indignation.
— Tais-toi! dit-il à voix basse, — ou j'aurai honte d'être ton père!...
La belle figure du second des Mac-Diarmid ne perdit point son expression de tranquille respect.
Il ne prononça plus une parole.
Ses frères baissaient la tète et semblaient souffrir de cetie scène.
Le regard d'Ellen altait de l'un a l'autre, inquiet et perçant. On eût dit qu'elle lisait sur tous ces fronts comme en un livre, et qu'elle sondait le fond de tous ces cœurs.
Pat avait pris un air humble et contrit, sous lequel se montrait la queue d'un malin sourire.
Il grommelait :
— Och!... arrah!... faith!... ma bouchai!... musha!... et ces mille autres interjections dont la loquacité irlandaise fait un usage immodéré.
Et il mangeait sournoisement une quantité considérable de pommes de terre non pelées.
Le vieux Mill's ne prit point garde à la sombre attitude de ses fils, et se sentit désarmé par ce docile silence qui succédait à la discussion bruyante.
Il tendit la main à Morris au travers de la table.
— Mon beau gars, dit-il d'un ton radouci, — vous êtes trop jeune pour parler comme il faut de ces choses... Je sais bien que les tètes légères des garçons de votre âge ne comprennent rien à la sagesse des vieillards... C'est sur cela que comp-
tent les coquins de Mollies et leurs pareils... Buvez un coup, Morris, mon fils, et ne gardez point rancune à voire père.
Morris serra la main du vieillard avec effusion, et son noble visage exprima énergiquement toute la vivacité de sa tendresse filiale.
— Merci, père, dit-il.
Et, comme si le bienfait eût été commun, les autres Mac-Diarmid répétèrent :
— Merci, père.
— Och! murmura Pat en essuyant ses yeux qui ne pleuraient point; — ça fait grand plaisir, ma bouchai, de voir de si braves chrétiens!... Que Dieu vous bénisse tous, mes chéris!
— Quant à ces scélérats de Mollies, reprit Mill's, leurs façons ne sont point nouvelles... Moi qui ai vu les Enfanis-Blanos, les Co?urs-de Chêne, les Cœurs -d'Acier, les Enfants de lady Claie, les Hockistes, les Fils de la mère Terry, les Pieds Blancs, les Pieds-Noirs, les Caravals et dix autres troupes de coquins, portant des noms inventés par le diable, je sais depuis cinquante ans leurs manières..., ils brûlent, ils pillent...
— Us brûlent, interrompit Morris, — ils ne pillent pas.
— Je te dis qu'ils pillent! s'écria le vieux Mill's. Tu n'as pas encore trente ans, toi; comment saurais tu cela mieux que moi qui cours dans ma soixante et douzième année?...
Les connais tu, pour les défendre? voilà trois ou quatre mois que nous avons entendu prononcer pour la première fois ce nom de Molly-Maguireg... c'étaient d'abord quelques misérables bandits
venus du sud et habillés en femmes... toujours la même histoire!... Puis de pauvres gens du Connanght se sont laissé prendre à l'espoir de la vengeance, et malgré les ordres sacrés du Libérateur,
on a rallumé la torche!... Et voilà que Londres nous envoie de nouveau dts habits rouges et que . les dragons apprennent encore une fois les chemins de la montagne!.».
Il s'arrêta un instant, puis il reprit en passant la main sur son front :
— C'est un malheureux temps!... c'est un malheureux temps que celui où les fils de Diarmid trouvent des paroles pour défendre les ennemis d'O'Connell!
Sam, Owen, Dan et Larry regardèrent Morris en dessous, comme s'ils eussent redouté une réponse trop vive.
Mais Morris conservait sa déférence calme, et ses yeux, fixés sur son vieux père, ne perdaient point leur expression d'affectueux respect.
— Que Dieu garde Daniel O'Lonnell! répliqua-t-il ; c'e>t le plus grand des Irlandais.
Une bénédiction à l'adresse du Libérateur courut de bouche en bouche tout autour de la table et ne s'arrêta qu'au pauvre Pat, qui avait la bouche trop pleine pour y pouvoir mettre une bénédiction.
— A la bonne heure! reprit Mill's Mac-Diarmid, dont les veux bleus rassérénés brillèrent: — à la bonne heure, enfants!... Soyez sûrs qu'il viendra dans quelques mois pour les élections de Galway, et qu'il fera rentrer sous terre ces suppôts de Satan, quel que soit le nom qu'il leur plaise de
prendre!... En attendant, comme je vous le disais, ils n'ont point changé de manières depuis cinquante ans... J'ai vu aujourd'hui dans les rues de Gahvav des placards tout pareils à ceux des Whileboys, à ceux des Clâristes, à ceux des Rockisies et autres bandits du temps passé... C'est écrit avec du sang, et c'est timbré d'un cercueil !
La petite Peggy frissonna. E!len releva ses beaux yeux noirs, dont la prunelle transparente montra ses sombres reflets d'or.
— Que Jésus ait pitié de nous! grommela Pat; un cercueil vaut un autre cachet, après tout... Et... Dieu vous bénisse, Mac-Diarmid, mon chéri!...
— Et que disent ces placards? demanda Miekey.
— Ils condamnent un homme à mort, répondit Mill's.
La paupière d'Ellen trembla légèrement.
— Et ils annoncent l'incendie de la grande ferme de Luke-rseale, le middleman.
Owen frissonna et baissa les yeux.
Son frère Morris lui serra la main à la dérobée.
Les autres parlaient tout à la fois.
— Un usurier sans pitié! criait Larry.
— Une sangsue insatiable!...
— Un orangiste enragé!...
— Un assassin !...
— Un diable! s'écria le vieux Mill's, — c'est bien vrai!... Mais pour punir un misérable, doiton attirer de nouveaux malheurs sur le pays?... Souvenez-vous des paroles du Libérateur!,..
— Le Libérateur est un homme, dit Morris à demi-voix; — Dieu seul est infaillible.
Le vieillard n'entendit point cette monstrueuse hérésie.
— Et puis, reprit-il, une si belle ferme!
— Muslia! j'en sais quelque chose, puisque j'y gagne mon pauvre pain! appuya Pat d'une voix lamentable; — la plus be'le ferme du comté?... Un bijou comme il n'y en a pas au paradis! Une ferme aussi belle, on peut l'alïirmer, que le château de Diarmid lui-même!
— Silence, Patsy ! dit le vieillard avec tristesse. — Ce n'est pas ici qu'il faut parler du château de Diarmid.
Il se fit un silence autour de la table. Morris avait froncé ses noirs sourcils. Les paupières d'Ellen s'étaient de nouveau baissées.
— Le jour viendra, dit Jermyn à demi-voix, où l'on pourra parler du château de Diarmid devant la noble Heiress...
L'œil de l'adolescent brilla un instant au feu d'un enthousiasme soudain. Puis son front se rougit comme s'il avait eu honte de sa hardiesse.
— Et l'homme? demanda Ellen tout bas en s'adressant au vieillard.
— Quel homme? dit celui-ci.
— L'homme qu'on doit assassiner.
— Celui-là est un cœur dur, répondit le vieux Mill's lentement. — Il a fait bien du mal à nos frères égarés... Ils veulent se venger, ils ont tort peut être... mais la vieille loi d'Irlande est sang pour sang... Que Dieu ail pitié de lui!
ISHen était devenue pâle, et Jermyn pâlissait à la regarder.
— Dites-moi son nom, mon père, murmurat-elle.
— Ma noble fille, répondit le vieillard, vous le connaissez... c'est le major anglais Percy Mortimer.
Ellen se tut. Sa physionomie demeura immobile, et un regard indifférent n'y eût remarqué aucun signe d'émotion.
Et pourtant Jermyn, qui la considérait attentivement, devint plus pâle encore. Ses sourcils se froncèrent.
— Elle l'aime! pensa-t-il. Oh! je vois bien qu'elle l'aime !...
Au nom du major, Morris était devenu pensif. Pat buvait à petites gorgées un grand gobelet de potteen.
— Une belle ferme et un beau soldat! murmura t-il entre ses dents; — et ça peut se faire d'un coup, j'en donne ma parole, ma parole sacrée! puisque le major est à la ferme.
— Mais c'est trop penser à tout cela, reprit le vieux Mill's brusquement.
Il se leva et poursuivit en souriant :
— Il n'y a ici ni Molly-Maguires ni orangistes... nous sommes tous de bons Irlandais dévoués à la cause du rappel et nous pouvons prier Dieu, puisque nos consciences sont tranquilles... A genoux, mes enfants; la noble Heiress va nous réciter l'oraison du soir.
Les convives se levèrent et se dirigèrent un à un vers un grossier crucifix de faïence suspendu à ia muraille, au-dessus d'un coquille contenant de l'eau bénite.
Ils trempèrent tour à tour leurs doigts dans la coquille et firent dévotement le signe de la croix.
Ellen s'était levée, elle aussi. Son beau visage était couvert dune pâleur mate; ses yeux se fixaient à terre, et les lignes de sa bouche tremblaient sous l'effort qu'elle faisait pour garder le calme de sa physionomie. Ses premiers pas chancelèrent, mais elle parvint à gagner le bénitier sans exciter l'attention et se signa pieusement comme les autres.
Tout le monde s'agenouilla, chacun choisissant le saint vers lequel l'appelait sa dévotion particulière.
Puis, parmi le silence profond qui régnait maintenant dans la salle, la voix tremblante d'Eilcn s'éleva pour réciter en latin la prière catholique.
A mesure qu'elle avançait dans l'oraison, sa voix s'affermissait et devenait plus calme; mais il était trop tard, et Jermyn, au lieu de prier, répétait au fond de son cœur :
— Elle l'aime, mon Dieu! je vois bien qu'elle l'aime!
L'oraison se poursuivait cependant. Le vieux Mac-Diarmid et les huit frères répondaient en choeur les versets sacrés. On pria longuement pour Daniel O'Conneil, le libérateur de l'Irlande; on pria pour Jessy, la fille et la sœur bien-aimée, dont le bonheur était en péril loin de la patrie; on pria pour les pauvres Irlandais persécutés, et l'on pria pour les proteslanls leurs persécuteurs...
Lorsque l'écho des dernières paroles d'Ellen se.
tut, chacun resta encore à genoux durant quelques minutes, élevant son cœur vers Dieu.
L'heure du repos était venue.
Ellen prit une des chandelles de jonc et sortit par une porte située au fond de la salle qui communiquait à l'un des bâtiments ajoutés après coup au corps de logis principal , et dont nous avons parlé déjà. Celte maisonnette servait de chambre à coucher à Ellen et à Peggy.
Une porte parallèle à la première conduisait à la seconde maisonnette, qui était la retraite du vieillard. Les huit Mac-Diarmid, Joyce et les hôtes qui demandaient un abri au vieux MilTs couchaient dans la salle commune.
Au moment où le vieillard souhaitait la bonne nuit à ses fils, le pauvre Pal, qui avait fait un petit somme durant la prière, s'approcha doucement de Jermyn et lui glissa quelques mots à l'oreille en souriant.
Le jeune homme tressaillit de la tète aux pieds; il s'appuya au mur pour ne point tomber à la renverse.
Pat sourit encore et toucha l'épaule d'Owen.
Il prononça également deux ou trois paroles à son oreille.
Owen tressaillit comme son jeune frère.
Pat s'approcha successivement, et sans être vu, des six autres frères auxquels il glissa son avertissement mystérieux.
Morris, auquel il s'adressa le dernier, ne laissa paraître aucune émotion sur son fier visage; seulement une tristesse grave éteignit le feu de son regard.
— C'est bien, répondit-il.
— Ma bouchai! grommela Pat, je crois bien quec'estbien!... Muskal bonne nuit, mes chéris!... J'ai de la roule à faire, moi... et qui sait si je dormirai d'ici demain matin?
Il sortit en entassant avec volubilité un véritable monceau de bénédictions.
Joyce s'était étendu sur la paille jetée en un coin de la salle.
Les animaux qui étaient au delà de la corde avaient fini leur repas et dormaient.
Les deux grands chiens de montagne s'étaient couchés sous la table.
Les huit frères se serrèrent la main sans s'adresser la parole. Le silence et l'obscurité régnèrent dans la maison de Mac-Diarmid.