LA TORCHE
Depuis quelque temps le vieux Mills avait gagné sa retraite. Ellen et Peggy reposaient dans la maisonnette collée au bâtiment principal.
On avait éteint les chandelles de jonc; hommes et animaux dormaient dans la demeure de Mac- Diarmid.
On n'entendait dans la salle commune que les bruits sourds qui accompagnent le sommeil. Des murmures confus parlant de l'élable et les vigoureux ronflements de Joyce empêchaient d'entendre les respirations des huit frères.
Il était dix heures du soir environ , et il y avait plus d'une heure que la prière finie avait marqué l'instant du repos.
Dans l'un des courts intervalles où le ronflement
de Joyce ne venait point renforcer les murmures de Tétable, on eut pu entendre un imperceptible bruit partir de l'endroit où étaient couchés les fils de Mac-Diarmid.
L'obscurité qui régnait maintenant dans la salle était si grande qu'il n'eut point été possible de reconnaître la nature de ce bruit.
C'était quelque chose de timide, qui se taisait par intervalles, pour reprendre bientôt après.
La paille des couches bruissait, légèrement frôlée. On devinait dans la nuit un mouvement lent et comprimé par des précautions minutieuses.
\u bout de quelques secondes, le son changea de place et parut s'avancer vers l'intérieur de la chambre.
L'un des chiens de montagne hurla sourdement sous la table.
— La paix, Wolf ! murmura une voix contenue.
Le chien entama un nouveau hurlement, qui se termina brusquement, comme si une main familière eût étreint son museau dans l'ombre.
Quelques secondes encore, et la porte de sortie, donnant sur la montagne s'entrouvrit doucement.
Une forme noire qui rampait se glissa dehors, et la porte se referma.
L'ombre noire se redressa.
On eût pu reconnaître, à la faible clarté de la lune cachée sous les nuages, la riche taille de Morris Mac-Diarmid.
11 commença à descendre rapidement le sentier qui conduit au bas de la montagne.
Les rayons de la lune , réfractés par les nua-
ges, dispersaient au loin des lueurs blanchâtres et indécises. Morris avait sous ses pieds la grande vallée où s'assied le village de Knockderry. A sa gauche, les cimes noires des Mamturks découpaient le ciel gris; à sa droite se dressaient les pics énormes du Mogher, qui regardent le comté de Clare.
Le lac Gorrib étendait au loin ses eaux tranquilles que recouvrait une brume laiteuse. Le reste du paysage mêlait ses lignes confuses et prolongeait jusqu'à l'horizon des alternatives de lumière grisâtre et d'ombres épaisses.
Morris n'était pas encore à la moitié du senlier qui devait le conduire au bord du lac, lorsqu'il crut entendre des pas dans la direction de la ferme. Il s'arrêta pour écouler. — Le silence était autour de lui sur la montagne.
Il reprit sa course. Au premier pas qu'il fit, son oreille crut saisir de nouveau des sons indistincts, dans la partie du sentier qu'il venait de parcourir.
Mais Morris était pressé sans doute, et il s'était arrêté une fois en vain.
— C'est l'écho.... se dit-il.
En quelques enjambées, il atteignit les premières cabanes du pauvre hameau qui s'adosse à la base de la montagne, et qui a pris le nom du lac voisin.
Tout dormait depuis longtemps dans le village; nulle lueur n'apparaissait aux portes closes des chancelantes masures.
Le pas de Morris, résonnant sur les cailloux de la voie, éveillait à demi quelque chien qui se plai-
gnait en bâillant auprès de la couche de son maître.
Les dernières maisons n'étaient séparées du lac que par une étroite bande de terrains cultivés. Morris traversa rapidement ces champs et toucha le bord de l'eau.
Tout le long de la rive il y avait, dans les glaïeuls, des petits bateaux de pêche appartenant aux paysans du village. Morris s'arrêta pour faire un choix parmi les barques et en chercher une qui fût à peu près en bon état.
Tandis qu'il fouillait dans les roseaux, éprouvant du pied les frêles embarcations, la voix des chiens du village s'éleva de nouveau, comme si on second pas, heurtant des cailloux de la route, tioublait de nouveau leur sommeil.
Morris prêta l'oreille à ces hurlements sourds.
Il remonta la berge du lac, et attendit durant quelques secondes, essayant d'entendre ou de voir. Mais, bien que la lune n'eût en ce moment qu'un léger voile de vapeurs, il n'aperçut rien, sinon les chaumières du village qui sortaient de l'ombre et la grande masse de la montagne élevant son sommet jusqu'au ciel.
Il détacha un bateau et fit force de rames vers l'autre rive du lac Corrib.
Le temps était lourd et aucun souffle de vent ne remuait le brouillard étendu sur la surface de l'eau.
A peine entré dans cette brume épaisse, Morris perdit de vue le rivage, et dut continuer sa roule, sans autre guide que son instinct et sa connaissance parfaite des eaux du lac.