‹ Quittance de minuitChapitre 11 sur 32 · LE FEU · texte numérisé non relu

LE FEU

Rien des fois KHen , poussée par la tendresse qu'elle gardait à sa famille adoplive, avait voulu se placer comme un ange de paix entre les révoltés et le bras infatigable du major Percy Hiorlimcr.

Elle était Irlandaise, et avait ce puissant amour du pays, commun à tous les fils d'Érin. Sa douce voix s'était éievée bien souvent, intercédant pour les ribbonnien qu'elle avouait coupables, mais qui étaient si malheureux!...

Percy Morti mer, qui, sur tout autre sujet, aurait (ait fléchir sa volonté devant celle d'Ellen, n'avait rien à lui accorder sur ce point : à ses priens il répondait par un silence triste. La nuit

venue, il montait à cheval, et poursuivait sa guerre implacable.

Depuis son retour en Irlande, la haine acharnée des Molîy-Maguires ne l'avait jamais laissé sans blessure. Mais il avait beau être faible et souffrir, il lui restait toujours assez de sani* pour courir sus aux payeurs-de-minuit el faire l'assaut de leurs retraites inaccessibles.

Dans ces derniers temps surtout, il les avait chassés de ruine en ruine jusqu'à balayer toute la partie du comté qui se trouve à l'orient des lacs.

L'abbaye de Glanmore, avec ses cloîtres moussus et ^es grands souterrains; l'abbaye de Ballilough, située au milieu des eaux du lac Corrib et défendue par sa position contre toute surprise; les ruines du Chàteau-Connor, sur la crête abrupte des Mamturks; tout avait été fouillé par le sabre de ses dragons.

Le whiteboysme, à aucune époque, n'avait eu d'ennemi plus ardent et plus audacieux.

Et, d'un autre côté, il défendait les catholiques paisibles contre les manifestations fanfaronnes et insultâmes, si chères aux zélateurs de l'orangisine. Il essayait de tenir la balance égale entre les deux partis. Sa main était ferme et robuste; — mais c'était la main d'un homme.

Des deux parts on criait à l'injustice, et les Molly-Maguires eux-mêmes ne pouvaient le détester plus que les partisans outrés de la suprématie protestante.

Menaces et malédictions glissaient sur sa con-

science éprouvée. Il poursuivait sa route sans trembler ni pâlir.

Ellen, à son insu, l'en aimait mieux peut-être pour cette persistance inflexible; c'était un motif de plus d'admirer. — Mais c'était un motif de craindre. — Elle voyait sans cesse des bras armés autour de lui. Elle ne pouvait point le défendre, et n'avait à lui donner que sa prière ardente qui montait vers Dieu nuit el jour.

Ce soir, son inquiétude excitée atteignait à l'angoisse. — Elle arrivait de Galway; elle avait vu Percy Morlimer; elle savait que les Molly-Maguires lui avaient jeté ce jour même leur terrible menace.

Et cette menace, Ellen frémissait à se l'avouer, ne pouvait manquer de s'accomplir à la fin! Les Molly-Maguires, malgré leurs pertes, étaient nombreux encore; ils avaient des intelligences partout, et à force de combattre, ils apprenaient à tout oser.

Cette dernière menace de mort, jetée si hardiment jusqu'au milieu du club orangiste, annonçait un paroxysme de rage et une attaque prochaine.

Ellen, la pauvre fille, n'avait personne à qui demander appui ou seulement conseil. Son amour l'isolaii au milieu de la famille dévouée, bien plus encore que n'avait fait jusque-là le respect dont on l'environnait.

Elle était seule; elle avait d'autres intérêts et d*auu es affections que Mac-Diarmid ; — des affections contraires, des intérêts ennemis.

Si forte que fût sa nature, elle se sentait plier

sous le faix; elle n'avait plus ni vigueur ni courage; sa prière allait ce soir-là vers Dieu, morne et désespérée.

Elle souffrait trop et depuis trop longtemps!...

Elle avait eu pourtant un mouvement de joie vive au milieu de celle accablante détresse, c'était lorsque son regard, s'élançant avidement vers Ranach-Head et la mer, n'avait vu parlout que ténèbres.

Cette nuit complète était pour elle comme un gage de trè>e.

Ellen, en effet, depuis une année, passait ses nuits debout bien souvent à méditer et a prier. Les Mac-Diarmid ne pouvaient s'agiler si près d'elle sans que son oreille ne l'avertît de leurs mouvements.

Elle savait quand ils sortaient armés pour leurs mystérieuses expéditions; elle savait quand ils rentraient, et si elle n'avait point pénétré plus avant dans leurs secrets, c'est que sa nature fière et digne répugnait d'instinct à toute honte.

Elle no s'était jamais approchée de celle porte qui, doucement entr'ouverle, l'eût mise en tiers dans les entretiens nocturnes de ses frères d'adoption.

Elle ne voulait rien apprendre; — peut-être craignait-elle son amour...

Depuis quelques semaines, elle avaii remarqué au loin une lumière, sorte de phare qui ^allumait la nuit de temps à autre sur Pexïrêfcfië pôifiïe du cap <oï se dressaient les ruines de Diaïmid.

Celait les nuits où ce phare s'allumait que les Mac-Diarmid sortaient.

Et toujours, le Lendemain, d<-^ bruits sinistres couraient dans la montagne; on entendait raconter quelque terrible vengeance, ei les tenanciers effrayés se faisaient entée eux le récit de la justice de Molly-Maguires.

Cette lumière était un signal, il n'y avait point à en douter. — Or rien ne brillait ceite nuit du côté de la mer; les ténèbres descendaient à chaque instant plus épaisses, et e'est à peine si la silhouette noire des monts de Kilkerran se détachait vaguement sur le ciel assombri.

C'était un jour de répit, un jour encore pour espérer et pour aimer.

Le temps passait; Ellen élaii toujours assise sur le pied de sa couche et perdue dans sa méditation inquiète.

Elle ne savait point le compte des heures; sa tête alourdie se penchait, et. le sommeil sollicitait pour la première fois, depuis bien longtemps, sa paupière fatiguée.

Avant de se coucher, elle voulut s'agenouiller un instant devant la Vierge de pierre pour lui adresser une suprême oraison.

La fenêtre ouverte donnait passage au vent frais de la montagne. Ellen avait pris froid a rester si longtemps immobile et a demi vêtue.

Eti se relevant elle frissonna; le vent glaeé de la fenêtre tombait sur son épaule nue.

Machinalement, elle prit les deux battants de la croisée et les poussa; ses yeux chargés de sommeil et de lai mes se relevèrent en ce moment; elle parcourut l'horizon du regard et un cri étouffé s'échappa de sa poitrine.

Sa taille affaissée se redressa ; ses yeux grands ouverts demeurèrent fixes et béants. Elle reeula d'un pas et ses bras s'étendirent en avant comme pour repousser une attaque menaçante...

Le phare brillait au delà de la montagne de Kilkerran , sur Ranach-Head.

La nuit épaisse donnait plus d'éclat à ses lueurs rouges; les yeux d'Ellen fascinés ne pouvaient se détacher de ce point sanglant qui tachait, immobile, la noire étendue des ténèbres.

La nuit était calme au dehors; — Ellen entendit la porte principale de la ferme qui s'ouvrait.

Ses paupières se baissèrent; elle croisa ses bras sur sa poitrine et prêta l'oreille. — La porte de sortie se referma.

Ellen éteignit rapidement sa lumière et se pencha en dehors de la fenêtre.

L'instant d'après, des pas se firent entendre sur le gazon, et des formes noires glissèrent dans la nuit.

Eilen en compta sept...

Elle reconnut, à leurs grandes tailles, six des Mac-Diarmid; le septième était petit et grêle : ce ne pouvait être que Joyce, le valet de ferme.

Un des sept frères restait dans la salle commune...

Ellen attendit quelques minutes , et lorsque l'écho des pas se perdit au bas de la montagne, elle ralluma sa lumière.

La petite Peggy dormait depuis longtemps sur son matelas de paille derrière le pied du lit. — Ellen s'assura que son sommeil était profond.

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