‹ Quittance de minuitChapitre 12 sur 32 · QUITT. DE MJMIT · texte numérisé non relu

QUITT. DE MJMIT

Puis elle rajusta sa robe blanche sur laquelle se nouait, dînant le jour, l'agrafe de sa mante écarlaie.

Puis encore elle fit le signe de la croix, et se dirigea, son flambeau à la main, vers II porte de la salle commune.

La porte, en s'ouvranl, ne troubla point le sommeil de .Jermvn étendu sur la couelie commune.

Les deux grands chiens de montagne jappèrent et vinrent en rampant flairer le bas de la robe d'Lllen.

La tète de Jermvn était renversée sur son bras. Il rêvait de bonheur sans doute, car son jeune visage souriait, parmi les boucles éparses de ses longs cheveux blonds. La tristesse de chaque jour s'était évanouie au souille heureux de quoique douce chimère. Ses traits avaient repris la riante beauté de l'adolescence, et sa bouche entr'ouverte, murmurant un nom adoré, trahissait le secret de son extase.

L'Heiress s'arrêta non loin de lui; elle avait entendu son nom. Une expression de sauvage orgueil descendit sur son front.

— Il m'aime bien !... pensa-t-elle.

On eût dit que ce nom, tombé des lèvres de F enfant , enlevait à Ellen sa dernière hésitation. Ses sourcils froncés se détendirent, son regard eut ce rayonnement vif que la cerlilu le du triomphe allume avant la lutte commencée.

Elle franchit la dislance qui la séparait de 'erinyn, et son doigt tendu s'abaissa jusqu'à toucher presque son épaule.

Wolf et Bell, les deux chiens de montagne, ravaient suivie en rampant. Ils demandaient la caresse accoutumée. Ellen ne les voyait point.

Ils se couchèrent aux pieds de Jermyn, fixant leurs grands yeux de feu sur le beau visage d'Eilen.

Le doigt de l'Heiress cependant s'était arrêté avant de toucher l'épaule du plus jeune des Mac- Diarmid. Un nuage avait passé sur son fier sourire, et il y avait maintenant dans ses yeux la tendre pitié d'une sœur pour un frère qui souffre.

— Pauvre enfant! dit-elle; — oh! ce doit être un dur martyre que d'aimer ainsi sans espoir!... Si Mortimer ne m'aimait pas, rnoi!...

Le corsage soulevé de sa robe ondula sous les battements de son cœur, sa paupière se baissa, — puis un rouge vif colora soudairvsa joue.

— Mortimer! répéta-t-elle; — -^1 faut le défendre, quoi qu'il en coûte!... Mon Dieu! donnez-moi du courage!

Elle détacha les agrafes de sa robe, et souleva sa couverture pour entrer dans son lit.

Jermyn tressaillit au premier attouchement d'EUen, mais il ne s'éveilla pas. Ellen redoubla. — Jermyn étendit ses bras sans ouvrir les yeux, et saisit à l'aveugle le cou gracieux de sa cousine qui se penchait au-dessus de lui.

La tête de la noble vierge, attirée irrésistiblement, s'appuya sur la bouche de l'enfant à demi éveillé.

Ellen se dégagea, rougissante. — ■ Jermyn s'était mis d'un bond sur ses genoux.

Il croyait rêver encore.

— Ellen! Ellen ! dit-il en pressant son front à deux mains.

L'Heiress mit un doigt sur sa bouche et s'efforça de sourire.

— Silence, Mac-Diarmid ! murmura-t-elle.

Jermyn se tut et demeura écrasé sous son émotion.

La fille des lords avait repris sa réserve hautaine. — Quand Jermyn releva sur elle son regard, il ne vit plus que froideur sur les traits d'Ellen. Toute trace de trouble avait disparu.

— Mac-Diarmid, dit-elle, je suis sortie de ma retraite pour choisir parmi mes frères un cœur dévoué... D'où vient que je vous trouve seul à cette heure?

Jermyn n'avait point de voix pour répondre. Ses mains étaient jointes sur ses genoux, et il tâchait de rappeler sa raison qui le fuyait.

— Je ne sais, je ne sais... murmura-t-il; — oh!... ce n'était pas un rêve!

— Vous ne voulez pas me le dire, reprit Ellen ;

— nos frères sont a payer la dette de minuit... Ils sont loin... N'ai-je pas vu la lumière briller au haut de Ranach-Head?...

Le front penché de Jermyn s'était redressé à demi. Un regard défiant glissa entre ses paupières.

— Son extase avait pris fin.

Sous l'amour qui le dominait complètement et lui faisait une seconde nature, il y avait le sang irlandais, prompt à se méfier et à prendre garde.

Un instant cet élément du caractère national, soudainement éveillé par la question d'Ellen, prit le dessus en lui, et fit taire la passion. — Son

visage se composa rapidement. Il se leva et approcha un siège qu'il offrit à Ellen.

— Ma noble parente, dit il d'un ton respectueux, — si vous cherchez un cœur dévoué, l'absence de mes frères importe peu. Me voici. .

Ellen repoussa le siège du pied et demeura debout. Les rôles avaient changé. A elle maintenant était l'embarras ; elle ne savait plus comment entamer la négociation.

. Durant un instant elle hésita, et lorsqu'elle reprit la parole ce fut d'une voix insinuante et douce.

— Vous avez raison de garder votre secret , Jermyn, dit-elle. — Vous avez fait serment de vous taire, et Diarmid doit tenir ses serments... mais je S3is tout... Les vengeurs ont choisi leur retraite du côté de la mer... Les fils de mon père Mill's ont quitté la ferme et je les ai vus descendre la montagne... ils ont obéi à l'ordre muet du phare qui brille sur Ranach-Head... D'où vient que vous êtes resté seul à reposer quand d'autres veillent?. .

— Ma noble parente, répliqua Jermyn, — je dormais lorsque mes frères ont quitté leur couche... Je suis bien jeune pour connaître les secrets redoutables de la vengeance irlandaise... Je ne sais rien, et c'est vous qui m'apprenez que le feu de Ranach-Head est un signal de Molly-Maguires.

Les noirs sourcils de l'Heiress se rapprochèrent, et son regard tomba, fixe et impérieux, sur le dernier des Mac-Diarmid.

— Vous mentez , Jermyn î dit-elle.

Celui-ci baissa les yeux.

— Je n'oserais... balbutia-t-il.

— Vous mentez! répéta Ellen ; — tous les enfants de Mill's, depuis le premier jusqu'au dernier, désertent la voie de leur père... Et si vos frères aines ne vous avaient pas devancé, vous auriez bien trouvé tout seul le chemin qui mène au.v retraites des payeurs-de-minuit.

— Qui vous fait croire?... commença Jermyn.

— Je ne crois pas; je sais.

— Quelle raison?...

— Vous m'aimez, Mac-Diarmid! interrompit Ellen.

Jermyn fit un pas en arrière. Sa main se posa sur son cœur pour en contenir les battements désordonnés.

— Moi... oh! non! s'écria-t-il ; — ce n'est pas pour cela!...

Ellen retrouva son orgueilleux sourire.

— Niez, dit-elle en redressant sa riche taille, vous avez raison de nier; — car m'aimer serait une folie... Mais, si vous ne m'aimez pas, qui vous donne l'audace d'épier ma conduite et de me pour&uivre en tous lieux de vos regards avides?... Pourquoi cherchez-vous à deviner mes secrets... Mac-Diarmid veut-il me faire payer par l'insulte l'hospitalité qu'il m'a donnée?

— Oh! Ellen, interrompit Jermyn, qui avait les yeux pleins de larmes, — moi vous insulter!... Dieu m'est témoin que si j'ai suivi parfois voire course sur la montagne, c'était pour veiller autour de vous et pour écarter tout danger de voire route... Ellen, croyez-moi, je vous en supplie,

j'aimerais mieux mourir mille fois que de vous offenser!

Il se fit un silence; la fierté du visage d'Ellen s'adoucissait par degrés jusqu'à se changer en pilié. Ses yeux, qui devenaient rêveurs, glissaient avec distraction sur le front humilié de Jermyn.

Celui-ci n'osait point relever ses paupières; il se tenait debout devant la fille des lords dans l'attitude d'un coupable.

— Pauvre enfant! reprit Ellen après quelques secondes et comme en se parlant à elle-même, — je n'étais pas venue pour vous faire des reproches... Voire audace porte avec elle son châtiment, et je souffre à voir malheureux un de mes frères...

— Merci, murmura bien bas Jermyn. — Je vous aime comme Diarmid peut aimer l'héritière des rois, ma noble cousine... Je fais serment qu'il n'y a rien de plus en mon cœur.

Il s'arrêta et une épaisse rougeur vint a sa joue.

— Mais si j'étais roi, Ellen, ajouta-t-il impétueusement, — que j'aurais de joie a tomber à vos genoux !

Ces paroles glissèrent sur l'oreille inattentive de THeiress, dont la pensée était ailleurs.

— Jermyn , dit-elle brusquement , — quel mot prononceront cette nuit nos frères, en franchissant le seuil des assemblées de Molly-Maguire?

Jermyn tressaillit et regarda étonné.

— Je ne sais... voulut-il dire.

Ellen frappa du pied.

— Répondez-moi , interrompit-elle avec une impérieuse vivacité, je le veux!

Jermyn garda le silence.

Ellen attendit un instant, puis elle lui prit la main , et sa voi.v contenue trouva des accents de caressante prière.

— Jermyn, répéta-t-elle d'un ton qui donnait à ses paroles une tout autre signification, — je vous dis que je le veux!

La lèvre de Jermyn tremblait.

— J'ai juré, murmura-t-il; — Ellen, je vous en prie, laissez- moi tenir mon serment!...

— Je le veux , répéta pour la troisième fois Ellen, qui serra la main de Jermyn entre les siennes.

La bouche de l'adolescent s'ouvrit malgré lui et les paroles jaillirent.

— Erin go braegh (1), prononça-t-il. Puis il ajouta en courbant la tète:

— Que Dieu ait pitié de moi!

L'Heiress se tut durant quelques secondes, comme si elle eût pris le temps de graver ces paroles dans sa mémoire.

— C'est à moi de vous remercier maintenant , Jermyn, dit-elle ensuite; — mais j'ai encore autre chose à vous demander... En quel lieu se réunissent celte nuit les Molly-Maguires?

— Sur mon salut, Ellen, répliqua Jermyn, — nos serments sont trop terribles!... Je ne puis vous dire cela...

i Cri de guerre de la vieille Irlande.

— Pensez-vous donc que je veuille vous trahir? demanda l'Heiress.

— J'ai juré... j'ai juré! dit Jermyn. — J'ai juré sur le sang de mon père... sur la sainte mort du Christ... sur la vie de la femme que j'aime!...

— Je vous en prie, prononça doucement l'Heiress.

Jermyn se laissa choir sur ses genoux.

— Ellen, dil-il avec passion, — que votre volonté soit faite!... Pendant que vous parliez, j'adressais une prière à Dieu... mais Dieu ne veut pas me donner la force de vous résister... Nos frères sont réunis à celte heure dans la galerie du Géant.

Il s'arrêta comme épouvanté. — Puis il ajouta d'une voix étouffée :

— Il y a maintenant un parjure sous le toit de Mac-Diarmid.

Ellen lâcha vivement la main de l'adolescent et regagna sa chambre»

Jermyn demeurait à la même place, immobile et anéanti.

L'instant d'après, l'Heiress reparut à la porte; elle avait échangé sa robe blanche contre un vêlement plus sombre sur lequel se drapaient les plis de sa mante r^ut;e.

A son aspect, Jermyn se releva en sursaut.

— Vous allez à Kanach Head? murmura-t-il. Ellen fit un signe de tête affirmalif.

Jermyn mit ses deux mains sur son front où ruisselait la sueur; une pensée accablante venait de traverser son cerveau.

— Et vous y allez pour le sauver?... ajouta-t-il entre ses dents serrées.

Une rougeur fugitive colora le noble front d'EIlen qui ne répondit point et continua sa roule vers la porte de sortie.

Jermyn fit quelques pas en chancelant pour se mettre au-devant d'elle.

Ses poings étaient convulsivement serrés; son corps tressaillait; — il y avait de l'égarement dans ses yeux.

— Ah! vous m'avez arraché mon secret par surprise!... s'écria-t-il; — je vous ai donné la vie de mes frères, et le traître Saxon saura désormais où mener ses soldats... Ellen, vous ne sortirez pas!

L'Heiress s'était arrêtée devant lui et le mesurait d'un regard tranquille.

— Faites-moi place, Mac-Diarmid! dit-elle. Jermyn ne bougea pas; ses yeux rayonnaient

un éclat sauvage; sa jalousie, exaltée jusqu'à la fureur, l'aveuglait et le rendait fou.

Mais le doigt d'Ellen s'appuya sur son épaule; et son épaule robuste céda comme si une baguette magique l'eût touchée.

— Place à la fille des lords! dit Ellen d'une voix impérieuse.

Jermyn voulut résister; il ne put. Il recula comme un enfant devant le geste souverain de FHeiress, qui ouvrii la porte et disparut.

Jermyn, accablé, franchit le seuil à son tour, laissant déserte la maison de Diarmid.

Il fit quelques pas sur les traces d'Ellen, puis

le souffle lui manqua; il tomba dans l'herbe mouillée.

Le phare brûlait toujours sur les hauteurs de Ranach-Head.

La forme d'Ellen se perdait déjà dans l'obscurité, derrière le petit bouquet d'arbres qui entourait la maison de Mac-Diarmid, lorsque Kate Neale se montra sur le seuil.

Son visage exprimait l'étonnement, l'agitation et la- terreur.

— La galerie du Géant!... murmura-t-elle. — C'était la voix de mon jeune frère Jermyn î... je le crois, — je le crois!... Mais la voix de mon jeune frère ressemble à celle d'Owen... et il y avait une femme!...

Elle toucha du revers de sa main son front qui brûlait.

— Mon Dieu, reprit-elle, — Owen... où est Owen?

Elle rentra dans la salle commune où la chandelle de jonc, presque entièrement consumée, répandait de mourantes lueurs.

Elle se pencha sur la paille de la couche commune et en compta les places vides. — Son sein battait sous son vêtement de toile grossière de nuit; ses larmes l'empêchaient de voir.

Les deux chiens de montagne tournaient et retournaient autour d'elle, inquiets et silencieux.

La pauvre Kale se laissa tomber épuisée sur le siège que Jermyn avait approché pour Ellen.

— Personne! pensa-t-elle tout haut. — Ils sont tous partis... El Owen m'a quittée durant mon sommeil pour les suivre, sans doute...

Elle se tut durant un instant, et demeura plongée dans une méditation pleine de frayeurs.

— Avec eux! reprit-elle; — où sont-ils? — Et s'il n'était pas avec eux? — car il m'a semblé entendre souvent, la nuit, le bruit de la porte qui s'ouvrait et se refermait. . Nos frères sortaient, Owen restait... Pourquoi cette nuit n'est-elle pas comme les autres?... Et cette femme que j'ai vue... — Je n'ai point reconnu Ellcn... Qui élail-ce?...

Elle laissa tomber sa tête entre ses mains; le vent qui souillait par la porle ouverte secouait la toile qui la couvrait, et la faisait trembler de froid; elle ne s'en apercevait point.

Ses larmes coulaient abondamment.

— Owen! Owen! dit-elle, — où êtes-vous? Hélas! mon Dieu! s'il ne m'aimait plus!... et si mon père...

Elle n'acheva pas; ses larmes se séchèrent dans ses yeux brûlants.

Elle se leva toute droite sur ses pieds.

— Non, oh! non! prononça-t-elle d'une voix basse et pénible, — Dieu est miséricordieux et ne voudrait pas accabler ainsi une pauvre créature!

La chandelle, près de s'éteindre, jeta quelques lueurs plus vives; machinalement Kate tourna un dernier regard vers la paille qui servait de couche aux huit frères.

Elle eut un frémissement d'angoisse; ses yeux se baissèrent effrayé, comme si elle eût voulu repousser l'atteinte d'un doute navrant et victorieux.

L'absence de toute une famille au milieu de la

nuit, en Irlande, n'a guère qu'une signification, et celte signification est terrible.

Kate s'était éveillée quelque temps après le départ d'Owen. Elle avait cherché son mari dans l'étroite couche; puis, ne le trouvant point, et prise d'épouvante, elle avait mis ses pieds nus sur la terre froide.

C'était au moment où Jermyn, subjugué par l'impérieux vouloir de THeiress, lui livrait le secret de la retraite des Mollv -Maguires.

Kate, sur le point d'ouvrir la porte de sa chambre, avait entendu des voix Son regard avait glissé par quelque fente. Elle avait aperçu vaguement une femme dans la demi-obscurité de la vaste salle.

Elle ne l'avait point reconnue.

Son oreille avait saisi seulement la réponse de Jermyn, dont elle ne pouvait distinguer les traits :

— La galerie du Géant...

Elle crut d'abord à un rendez-vous d'amour. — Puis elle songea aux nocturnes voyages des payeurs-de-minuit , et l'image de son père mort se dressa devant ses yeux.

Maintenant, sa tète se perdait; elle ne pensait plus.

Elle appela encore Owen d'une voix faible et défaillante; son regard éperdu cherchait à qui se prendre pour combattre son épouvante. .

La lumière s'éteignit.

Kate se traîna en tâtonnant jusqu'à la porte de VHeiress.

— Ellen, ma noble parente, dit-elle, — venez à mon secours!

Personne ne répondit.

Kate frappa contre la porte en répétant sa prière et n'obtint point encore de réponse.

Elle mit le doii^t sur le loquet; mais elle avait pris, en entrant sous le toit de Diarmid, ce respect profond et superstitieux que la famille gardait à l'héritière des lords; elle n'osa pas ouvrir la porte, et sa main retomba le long de son flanc.

Kate n'avait plus de courage ; ses jambes chancelaient sous le poids de son corps.

Cette solitude et ces ténèbres la faisaient mourir.

— La galerie du Géant! murmura-t elle au bout de quelques secondes. — Il faut que j'aille... il faut que je sache !...

Elle regagna la chambre où quelques instants auparavant elle avait cherché en vain son mari dans le vide de la couche nuptiale

Elle se vêtit à la hâte, et agrafa par-dessus sa robe la mante rouge des tilles du Connaught.

Puis elle sortit.

Elle toucha presque du pied, en passant, Jermyn évanoui dans l'herbe humide; elle ne l'aperçut point et continua sa course...

Ellen marchait devant elle et dans la même direction à un demi-mille de distance. L'Heiress allait d'un pas ferme et rapide; le capuce de sa mante était rabattu sur sa tête et cachait presque entièrement ses traits.

Elle arrivait au bas de la montagne.

Derrière elle la lune montrait son disque pâle entre les cimes échancrées des Mamturks.

La route était solitaire. Le chemin que suivait

Ellen était à peine tracé ; l'herbe y croissait, et de fréquentes fondrières lui barraient bien souvent le passage.

Mais elle ne s'arrêtait point.

Son pas; toujours égal et rapide, foulait le sol avec légèreté. — A lavoir, ainsi drapée dans les plis larges de sa mante rouge, glisser sans bruit sur les sentiers déserts, on l'eût prise pour quelqu'une de ces poétiques apparitions qui descendent parfois des vieilles montagnes du Connaught, et montrent à l'Irlandais superstitieux les fières divinités qu'adoraient ses pères.

La lune montait lentement au ciel et pasait sous de petits nuages floconneux dont elle blanchissait la masse transparente. — Ellen voyait déjà les protils noirs des Mamturks mêler leurs lignes confuses à l'horizon; les monts de Kilkerran grandissaient devant elle; — la voix de la mer arrivait sourde et profonde jusqu'à son oreille.

Elle était à moitié chemin de la maison de Diarmid à la pointe de Ranach Head.

Cette route est bien longue, mais Ellen était forte; loin de se ralentir, sa course se faisait à chaque instant plus rapide.

Le feu brûlait toujours au sommet du cap...

En arrivant dans le voisinage des montagnes, Ellen cessa de marcher dans une complète solitude. — Çà et là, des pas sonnaient autour d'elle sur les lisières des champs.

Où elle allait d'autres se rendaient sans doute.

De temps en temps, lorsque la lune, complètement dégagée de son blanc voile de vapeurs, dardait ses rayons plus vifs sur la campagne , Ellen

voyait surgir de l'ombre une mante rouge comme la sienne, jetée sur les épaules viriles île quelque robuste garçon, — un carrick brun, — ou des haillons.

Maison n'entendait nulle parole aux alentours; les pas lourds retentissaient accompagnés du bruit régulier des shillelabs frappant le sol. — C'était tout.

Ellen côtoya les montagnes durant l'espace de deux milles. A sa droite était la mer qui brisait sur le sable d'une petite baie; à sa gauche se dressait la montagne, sur le versant de laquelle la lune éclairait les nobles murailles du château de lord George Moniralh.

Une ou deux fenêtres étaient éclairées. — 'Milord veillait peut-être. — Ellen jeta un regard distrait sur l'opulente demeure et pnssa.

Les mantes rouges, les earricks et les haillons s'arrêtaient au contraire en face du manoir. Des regards curieux et courroucés franchissaient la distance et montaient jusqu'aux fenêtres, faiblement éelairées; les shillelabs décrivaient on moulinet menaçant. — De sourdes malédictions s'échappaient des poitrines.

Parmi ces bonnes gens qui voyageaient ainsi à une heure indue, lord George Montrath comptait, à ce qu'il paraît, peu d'amis.

L'Heiress approchait au but de sa course.

Le feu rouge disparut un instant pour elle derrière un des sommets de la montagne; puis il reparut plus voisin.

Au-dessus de lui se dessinait en noir la grande silhouette du château de Diarmid, — immense

ruine dentelée, sombre, haute, magnifique, qui, de l'extrême sommet du cap Lanach, s'élance, orgueilleuse encore, vers le ciel.

La route se faisait étroite entre la mer bruyante et le flanc de la montagne. Elle descendait insensiblement et se rapprochait toujours de la grève; — Ellen mit enfin son pied sur le sable.

Derrière elle la plage, suivant les sinuosités de la baie, étendait à perle de vue son mince et tortueux ruban d'or entre la mer assombrie et la noire végétation de la côte.

Devant elle la grève s'arrêtait brusquement; c'était un pêle-mêle de rochers jetés comme au hasard et séparés çà et là par d'étroites flaques de sable.

Ces rochers s'avançaient au loin dans la mer, et brisaient la lame, qui n'était plus, en arrivant à la plage, qu'une épaisse masse d'écume.

Ellen s'engagea parmi ces récifs, et trouva sa route aisément dans leur labyrinthe confus. Elle sautait lestement de pointe en pointe, bravant la mollesse perfide des goémons glissants, et affermissant son pas sur les roches où le varech mouillé collait son visqueux feuillage.

Elle arriva ainsi jusqu'à un espace de forme carrée où il n'y avait plus de rochers et où le siible des grèves était remplacé par un galet noir et sonore.

Ellen avait doublé le cap.

La mer basse blanchissait à quelques centaines de pas d'elle. — En face, une ligne de récifs semblables à ceux qu'elle venait de franchir allait rejoindre le flot.

■2. yllli. DE m i.i »i r. 5

A sa gauche, le cap s'élevait à pic, montant à une hauteur immense et portant à sa cime, comme une royale couronne, les tours suspendues de Diarmid.

Entre ces tours et le sol, d'énormes colonnes de basalte, symétriques et comme alignées, se collaient aux flancs du roc.

La lune éclairait faiblement leurs dispositions bizarrement régulières. — On eût dit les tuyaux superposés d'un orgue colossal, placé là pour faire sa partie dans la tempête et mêler sa grande harmonie aux voix tonnantes de l'Océan...

L'œil s'étonne devant ces gigantesques merveilles; l'esprit les mesure avec effroi; sous leurs masses écrasantes l'âme se replie, rapetissée.

Puis une voix parle tout au fond de la conscience : on songe au bras puissant qui retient là et suspend au-dessus du vide la prodigieuse colonnade. La pensée de Dieu surgit. L'âme s'agrandit et se relève.

La tradition irlandaise, qui donne à toute chose une origine mythologique, a sa légende pour la miraculeuse architecture de Ranach-Head, comme pour la célèbre chaussée du Géant, sur les côtes de TUlster, comme pour les ponts naturels et les noires grottes de Kilkée dans le comté de Clare, et tant d'autres merveilles qui arrêtent partout le voyageur sur les rivages de l'Irlande.

C'est le géant Ranach qui tailla ces colonnes et qui les disposa de façon à s'en faire un escalier pour descendre du sommet du cap et se baigner <bns la mer devant l'île Mason.

Le temps a quelque peu dérangé la symétrie

de l'escalier de Ranach ; mais le temps ne respecte rien, et d'ailleurs, avec des jambes de géant, un ferme vouloir et une tête à l'abri du vertige, on pourrait encore descendre, peut-être, à l'aide de cette magnifique échelle de pierre.

Ellen fit quelques pas sur le galet noir, et une voix qui semblait sortir des entrailles de la terre lui cria d'arrêter.

Elle obéit.

— Qui êtes-vous? lui demanda la voix.

— Je vous le dirai à l'oreille, répondit l'Heiress.

— Ne savez-vous que cela? demanda encore la voix.

— Si fait, répliqua la jeune tille.

Puis elle ajouta d'un ton bas et lent :

— Erin go braegh !

— A la bonne heure, mon bijou, dit la voix. — Avancez et prenez garde au trou.

L'Heiress fit quelques pas dans la direction du rocher, dont les flancs semblèrent se refermer sur elle.

Elle disparut.

On l'entendit prononcer un nom à voix basse, puis son interlocuteur mystérieux reprit joyeusement :

— Musha! Jermyn, mon fils, — vous arrivez le dernier, mais vous voilà costumé comme il faut!... Du diable si vous n'avez pas volé la mante de votre cousine Ellen, que Dieu la bénisse!...

Page 1