LES SAXONS
La cohue.
Ellen Mac-Diarmid était dans la galerie du Géant depuis le commencement de la séance.
Elle demeurait immobile au centre d'un groupe en haillons, à quelque distance de l'entrée.
Elle entendait tout, mais il y avait bien des choses qu'elle ne comprenait point. Les Molly- M.tguires en effet, comme les Whiteboys leurs devanciers, comme tous les gens en dehors de la grande route sociale, avaient une sorte d'argot qui remplaçait en bien des Cas la langue usuelle.
Dieu sait que ce langage interlope a eu en Irlande le temps de se former! Bien des générations de conjurés l'ont parlé depuis les Enfants-du- Chêne jusqu'aux hommes à rubans (ribbonmen) ; depuis 1760 jusqu'à nos jours.
Les premiers Enfans-Blancs l'inventèrent sans doute. Il se perfectionna chez les Cœurs-d' Acier, chez les Fils-du-Droit , chez les garçons du capitaine Rock et les belles tilles de lady Clare, au commencement de notre siècle. — Les Batteurs (trashers) le parlèrent, ainsi que la famille de la mère Terry et les hardis Pieds-Noirs de 1737.
Ce fui la langue des ('arders, des Shanavates, des Caravats, des Black-Hens, de Kirkavallas : — c'est la langue des Molly-Maguires de 1845.
Ellcn Mac-Diarmid avait au cœur le fermecourage d'un homme. Au sein de celte foule où elle s'était introduite par surprise et en bravant un danger de mort, elle était calme et sans peur.
Elle savait, — qui ne le sait en Irlande? — que Molly-Maguire n'a point deux sorles de châtiment et que le payeur-de-minuit tranche toute difficulté avec le couteau.
Elle savait que sa vie était dans la main de ces hommes dont elle venait dérober le secret; — mais elle ne tremblait pas, et ce n'était point le trouble qui l'empêchait de suivre mot à mot la discussion entamée.
Elle était pour un peu dans la position d'un homme introduit au sein d'une assemblée étrangère dont les orateurs parleraient une langue à lui inconnue.
Nous disons pour un peu, car il y avait bien des mots qui restaient familiers a l'oreille de l'Heiress. Elle comprenait h demi, et sa science de la langue des Kemry Taidait à suivre lesdéiours de ce jargon composite.
Le langage secret du whiteboysme emprunte en
effet la plupart de ses ligures et beaucoup de ses expressions à l'antique langage de la vieille Erin, parlé encore sur les côtes du pays de Galles et chez les peuples chevelus de la vaillante Armorique.
A l'endroit où se tenait l'Heircss, la lueur du foyer arrivait bien faible. Elle n'eût point sufiî à faire distinguer les traits d'un visage, et le visage d'Ellen disparaissait sous le capuce de sa mante rouge.
Autour d'elle, se groupaient des figures sombres qui sortaient à peine dans la nuit et que l'on ne pouvait point reconnaître.
Cependant, lorsque l'œil restait quelque temps sans rencontrer les lueurs rougeàtresdu foyer, il s'habituait aux ténèbres environnantes et alors il voyait dans la nuit.
Parmi ceux qui l'entouraient, Ellen avait reconnu la figure, moitié joviale, moitié effrayée, du pauvre Pat, l'ancien garçon de ferme de Luke- Nealë, et l'humble face d'un coupeur de tourbes des marais de Clare-Galway , qui se nommait Gib Koe.
Elle avait aussi distingué derrière elle la voix du grand Patrick Mac-Duff, qui restait sous l'impression des nombreuses rasades avalées sur le pavé de Donnor-slreel , devant l'hôtel du Grand Libérateur.
Le reste de la foule voisine était composé de malheureux en haillons. — On voyait d'ailleurs seulement à deux ou trois pas à la ronde; puis c'était une sorte de nuit mobile, qui grouillait et s'agitait coufusément.
De ces ténèbres vivantes jaillissaient mille bruits : — des chuchotements, des cris, des rires.
— La grande colonnade scinl illail çà et là, prolongeant au loin la ligne amincie de ses crisjaux.
— Quelque stalactite s'allumait aux parois ou à la voûte...
E.t tout cela remuait, tremblait, changeait. Les étincelles se succédaient, laissant la nuit où était le feu naguère, et mettant le feu où venait de passer la nuit.
Le lillihuro étouffait ses dernières notes sous les bas côtés de la nef immense. Le roi Lew était rentré dans la foule, et Ton ne voyait plus autour du feu de bog-pine qu'un triple rang de voiles immobiles.
De temps à autre, au second et au troisième rang quelques figures se montraient; une bouche s'ouvrait pour respirera son aise une bouffée d'air; puis la toile retombait.
— Y a-t-il des nouvelles du vieux Mill's Mac- Diarmid? demanda une voix derrière l'estrade.
— Le saint homme! reprit-on, le brave Irlandais!...
— Quand donc l'emmènerons-nonsen triomphe dans sa ferme du Mamturk?...
Ce fut Molly-Maguire qui répondit.
— Mill's Mac-Diarmid attendra son jugement, dit-elle. — C'est un noble vieillard , dur et fier comme l'acier,.. Il ne veut pas être délivré par des gens qu'il méprise.
— Àrrah! .que Dieu le bénisse!... il a beau nous mépriser, nous l'aimons.
— C'est un vieux soldat du temps des Irlan-
dais-unis, — Il a tué plus d'un Saxon en sa vie, quoi qu'il dise!
— Et, sans Daniel O'Connell, reprit Molly-Maguire , — il serait prêt encore à risquer sa vie avec les enfants de l'Irlande... Mais l'esprit de Daniel O'Connell est en lui... Il nous déleste, parce que l'homme qu'on appelle le Libérateur lui a dit de nous détester.
— C'est vrai , c'est vrai, s'écrièrent quelquesuns*; — O'Connell a encore parlé contre nous l'autre jour dans Conciliation-Hall!
— Ne dites rien contre O'Connell, crièrent d'autres voix; il est le père de l'Irlande.
— Wusah ! qui aime bien châtie bien... Ce pèrelà ne gâte pas ses enfants.
— S'il nous donnait seulement notre pauvre pain, prononça timidement Gib Roe, qui avait échangé son habit de gentleman, présent de Josuah Daws, contre ses anciens haillons; — je lui permettrais bien de nous dire des injures.
— La rente du Repeal nourrirait tout de même bien du monde!...
— Oùva-t-elle, la rente, du Repeal?...
— Musah ! mes fils!... croyez-vous que le vieux Daniel, à son âge, ait l'estomac assez dur pour manger tant de livres sterling!...
On éclata de rire et l'on cria : Hurra! pour O'Connell.
— Les assises doivent commencer après-demain, reprit la voix derrière l'eslrade, — et Ton dit que les juges ont désormais tout ce qu'il faut pour faire pendre le vieux Mill's...
Il se fit un mouvement parmi les hommes masqués de L'estrade.
— Qui dit cela? demanda l'un ô"eui vivement.
— Oh ï Mickey, mon chéri, répliqua tout bas la voix, — vous voila donc revenu de votre voyage?... Ma bouchai! ne vous fâchez fias .. Celui
qui dit cela est un bon Irlandais... Il va un homme venu de Londres qui a trouvé des témoins pour faire condamner le vieux Mill">.
Qn murmure courut sons la voûte.
— Des témoins! répétait-on.
— Il s'est trouvé de» témoins dansleConnaught pour lever la main contre Mills Mac-Diarmid !...
— Honte sur nous! s'écria la voix indignée du brave roi Lew; — - et gare à celui qui s'est vendu au Saxon!
— Naboclipkl... pour quelques shilling, peutêtre!...
Gib Roe, dans son coin, tremblait de tous ses membres. Entre ses cheveux hérissés et rares, une sueur froide coulait sur son front.
* — Ali! nies chéris! murmura-t-il, — ce n'est pas là une chose possible... Où est l'Irlandais qui voudrait faire mourir Mac-Diarmid?
— Cet Irlandais-là ne ferait pas de vieux os! s'écria Mac-Duff en serrant ses gros poings.
— Arrah ! dit Pat, ce serait moi qui l'étranglerais!...
Gib Roe s'éloigna de Pat d'un mouvement instinctif', bien que le pauvre gardien des ruines de Diarmid ne fût rien moins que redoutable.
L'indignation cependant croissait parmi la foule ; ce n'étaient plus partout que menaces et cris de
Gib Roe, pâle et prêt à défaillir, cherchait à se cacher. Il lui semblait que l'obscurité profonde qui l'environnait n'était plus un voile
suffisant, et que la lueur <Ju bocj-pine frappait eu plein son visage.
La voix grave de Molly-Maguire s'éleva au dessus du tu in ii Ile
— Mills Mac-Diarmid n'est qu'un homme, ditelle ,r— et nous avons à débattre ici de plus grands intérêts.
Le murmure se continua sous la voûte et des reproches éclatèrent sur l'estrade même, tout auprès de Molly-Maguire.
La main de l'un des hommes masqués s'avança et se posa sur l'épaule du chef, par-dessus sa mante rouge.
— En èlcs-vous venu là, Mac-Diarmid, prononça-ton,— de parler ainsi de votre propre père?
Molly-Maguire repoussa celte main et redressa fièrement sa haute taille. *
— Mill's Mac-Diarmid n'est qu'un homme, répéta-l-elle en faisant vibrer sa voix sonore, — il a des lils pour le défendre ou pour le venger... Il ne fait point partie de l'association... Occuponsnous de la vengeance de l'Irlande!
Un mot sullit par tous pays pour faire virer les idées de la foule. En Irlande, la foule est plus versatile et plus changeante que partout ailleurs. — On s'agita; des paroles incohérentes se croisèrent entre les feux dia mantes de la colonnade. — On oublia le vieux Mill's Mac-Diarmid comme on avait oublié lord George Montralh et le monstre,
— loup, tigre ou lion, — confié à la garde du pauvre Pat.
— J'ai à vous parler contre le candidat d'O'Connell, reprit Mollv-Maguire. — Ne murmurez pas! Vous ne parviendrez point à étouffer ma voix... Je veux que vous sachiez quels sont vos ennemis, et que vous mettiez au premier rang les partisans du rappel. . Quelqu'un a-t-il une demande à former avant que je parle?
— Moi ! répondit le géant Mahony.
Le Brûleur s'était couché sur la terre auprès du foyer, au centre de l'espace laissé libre.
Il se remit d'un bond sur ses pieds et redressa sa taille gigantesque.
A. voir ce rmle visage surgir tout à coup au milieu du cercle et s'éclairer de sanglants retiits, lHeiress , sans savoir pourquoi, se sentit monter un frisson au cœur. Elle rejeta son capuce en arrière pour mieux eu tendre, et découvrit un coin de sa joue pâlie.
Le géant parcourut du regard son auditoire invisible.
— 11 y a du monde ici ce soir, dit-il; — s'il faisait jour, on verrait autant de caboches qu'au grand meeting de Tara!... Ça fait plaisir... Je me suis levé pour vous conter comme quoi nous sommes engagés d'honneur à faire quelque chose au major Percy Mor limer!...
On grogna pour le major.
— Bien, bien, mes fils!... Je suis monté ce matin au premier étage de la vieille maison de Donnor-street... J'ai mis autour d'un caillou un petit
papier blanc surlequel j'avais dessiné notre cachet de mon mieux.
— Je l'ai vu, murmura Gib Roe involontairement.
Mac-Duff lui planta sa main sur la bouche pour réclamer silence. '
— J'ai mis au-dessus du cercueil, reprit le Brûleur, le joli nom du major saxon, et j'ai lancé le tout à ira vers les carreaux de la maison du Saunder Flipp, — son âme est au démon! — au beau milieu de la poitrine de Mortimer.
— Och ! fit la foule avec approbation.
— Il y avait tout un troupeau de ces porcs orangistes... Le juge Mac Foot, le bailly Payne, le sous-bailly Munro, et ce misérable scélérat de Crakenwell!
— Oh! le damné! dit Pat.
— Il y avait un gentleman de Londres, assis devant la fenêtre avec une jolie miss, une vieille folle et un garçon qui ressemble... mais je n'en suis pas sûr et je ne voudrais pas faire mourir un chrétien à la légère.
Gib tremblait dans sa peau. — A deux ou trois pas de lui, l'Heiress, droite et froide en apparence, écoulait et dévorait les paroles du géant.
— Qui donc as-tu cru reconnaître, Mahony, mon garçon? demandait on dans la foule.
— Quelqu'un qui n'est pas à la noce si ses oreilles m'entendent, répondit le Brûleur; — mais n'importe! une autre fois je regarderai mieux.... Quand le caillou est lombé dans la chambre, après avoir louché la poitrine du 'Saxon, tous ces coquins peureux et hypocrites se sont éloignés de
lui comme s'il eût été le diable... Ils regardaient de tous côtés, pâles et tremblants... la vieille folle s'est évanouie.
— Hum pour la vieille folle! cria une voix. Et la voûie trembla sous un formidable concert
de clameurs et de rires.
— Hurrah pour la vieille folle!
— La paix, mes fils, la paix! cria Mabony. Puis il poursuivit en contenant sa voix davantage :
— Voilà bien des fois que nous envoyons à ce major le cercueil de Molly-Maguire!...
Les cris s'étaient changés en murmures sourds. — On chuchotait. Il y avait dans les voix mêlées une expression de crainte et de doute.
— C'est vrai, murmurait-on, mais ce diable d'homme est protégé par Satan, vous savez bien !...
— Arrah! on a fait ce qu'on a pu!... Mais quand l'esprit malin met sa griffe au-devant d'une poitrine...
Le géant se signa.
— Moins on parle du malin, répliqua-t-il , — mieux cela vaut, mes jolis bijoux!... Quoi qu'il en soit, si nous laissons vivre le major, il nous trouvera ici comme il nous a dénichés partout... et s'il nous trouve... Arrah! mes garçons, vous savez aussi bien que moi que la galerie n'a point d'issue!
Il y eut dans l'ombre un frémissement; c'était une sorte de silence agité, — un peu de bruit étendu et divisé sur un vaste espace, comme s'il y avait eu là un millier d'hommes à trembler tout bas.
Le Brûleur fut quelque temps avant de reprendre la parole.
Les gens de l'estrade restaient .froids et immobiles.— Molly-Maguire semblait une statue taillée dans un bloc de granit rouge.
Le feu languissait; les cristaux des colonnes éteignaient leurs facettes pâlies. — La fumée, après avoir rempli une à une les cavités mystérieuses de la haute voûte, descendait lentement et tendait son voile gris au-dessus des têtes faiblement éclairées du premier rang des spectateurs.
En ce moment de silence et d'immobilité générale, quiconque eût vu ce cordon d'hommes masqués entourant un feu pâle, et ce géant dont la noire silhouette se détachait sur le brasier, aurait cru assister à quelque ténébreuse fête de l'ère païenne.
Ainsi devaient être les pontifes celtes dans ces noires cavernes, à l'heure sanglante des sacrifices humains. — Ainsi les diamants séculaires de ces voûtes devaient allumer jadis leurs étincelles au feu brûlant sous le trépied, et dévorant la chair de la victime...
Le siège de Molly-Maguire était l'auge de pierre où tant de sang avait coulé. — Quelque part, dans la poudre on eût retrouvé peut-èire l'or homicide de la serpe sacrée qui jetait les adultes en pâture au dieu Très-Inconnu.
Du sein de ce silence, une voix timide s'éleva.
— Oui, oui, murmura-t-elle, faible et comme effrayée de ses propres sons, — il faut bien que le Saxon meure!...
*i II le faut! il le faut! répéta-t-on aui alentours.
Le murmure s'agrandit, s'enfla, et vint à former un grand cri :
— Mort ! mon !
Puis le grand cri baissa, s'étouffa, mourut, jusqu'à redevenir un craintif murmure.
La sueur froide perça sous les cheveux d'Ellen. Son regard se tourna vers les gens de i'estrade qui ne bougeaient point, comme si elle eûr gardé un vague espoir en la volonté de Molly-Maguire.
On eût dit que Molly-Maguire était étrangère à tout ce qui se pistait autour d'elle.
La même voix s'éleva encore du sein de la foule.
— Qui se chargera, dit-elle, — d'attaquer Percy Mortinier?...
— Il y en a tant qui sont morts à la tâche !...
— Tant et lanl !... Cet homme est sous la main du démon.
Ces mots sortaient, rauques et sourds, des poitrines oppressées. Une terreur indicible pesait sur la cohue. Toutes ces tètes légères s'effrayaient comme eussent fait des enfants.
Le Brûleur n'avait point parlé depuis quelques minutes.
Il fit le tour du foyer et se prit à attiser le feu tranquillement.
Deux troncs de bogpine tombèrent dans les cendres. Un joyeux tourbillon d'étincelles monta vers la voûte. La galerie s'embrasa.
Aux lueurs revenues, on aperçut la grande face du géant qui souriait dans sa barbe.
La crainte s'enfuit comme s'échappent les ter-
reurs nocturnes de l'enfance aux premiers rayons du soleil.
— Musha! dit Mac-Duff, — Mahony a quelque bon tour dans son sac!
— Allons. Mahony, allons, s'écria le roi Lew;
— tu fais peur à ces pauvres diables... Dis-nous ton affaire en double, comme un bon garçon.
— Mahony, mon bijou! — Mahony, mon chéri!
— Oh ! le cher bon garçon ! — Mon doux fils ! — mon cœur!. — mon amour!...
Ces caresses bavardes se croisaient avec une rapidité incroyable. Tuus parlaient à la fois. — Il y avait un secret à savoir, et les Iriandais sont curieux comme des femmes.
Ellen aussi attendait, l'âme brisée, le secret de Mahony.
Celui-ci arrangea les bûches d'un dernier coup de main, et se releva souriant.
— J'ai de quoi tuer le Saxon ! dit-il.
Puis il ajouta d'un ion moitié soumis, moitié menaçant, en se tournant vers l'estrade :
— Mais il ne faudrait pas que quelqu'un se mît à la traverse!
Ces mots furent compris par la foule qui battit le sol du pied en trépignant.
Molly-Maguire secoua lentement sa tête encapuchonnée.
— J'ai achevé de payer ma dette envers le Saxon, dit-elle. La vie de Percy Mortimer est a ses ennemis.
Ellen mit sa main sur son cœur; — c'était le dernier espoir perdu. — Elle souffrait comme quand on va mourir...
l'idée DE MAHON'Y.
Ces paroles tombées de la bouche du chef, et qui étaient comme un arrêt de mort à l'adresse du major anglais, furent prononcées d'une voix grave et sourde. •
Beaucoup dans la foule ne les entendirent point; mais, comme les premiers rangs poussèrent une exclamation de joie, le reste de l'assemblée devina et applaudit de confiance.
Pat et Gib Roe se montraient les plus ardents à battre des mains et à crier hurra ! Les éclats de leur joie cruelie arrivaient, stridents, aux oreilles de l'Heiress et lui faisaient saigner le cœur.
Pat et Gib avaient grand besoin de se montrer. Ils étaient enchantés d'ailleurs de voir les passions de la foule s'agiter dans celte voie nouvelle.
Grâce à cette diversion opportune, on oubliait à la fois le poste douteux occupé par l'ancien garçon de ferme de l.ukt-Neale et cet homme chevelu dont Mahony le Brûleur n'avait pu reconnaître le visage à travers les carreaux de l'hôtel du Roi Malcolm.
On oubliait le gardien du monstre nourri pour la ruine des caiholiques, et le traître qui s'asseyait à la table des orangistes.
Aussi s'en donnaient-ils à cœur joie tous les deux; ils hurlaient à l'unisson des deux côtés de la pauvre Ellen, qui luttait contre son désespoir et rappelait sa force défaillante.
C'était une lutte amère, car Ellen était seule au milieu de cette cohue hostile dont la voix menaçante montait et tonnait autour d'elle. Parmi tous ces bras robustes, pas un bras qui put l'appuyer; parmi tous ces cœurs ardents, pas un cœur qui ne se soulevât contre celui qu'elle aimait; — partout des ennemis, et des ennemis poussés à bout, des âmes ulcérées, des haines furieuses.
,11 semblait qu'il y eût là, tout alentour, un vent de fougueuse colère. Ellen se sentait ployer sous ce redoutable faisceau de rancunes amassées.
Elle demandait à Dieu son courage. — Durant un instant sa faiblesse de femme l'emporta; des larmes amères coulèrent de ses beaux yeux; ses jambes tremblantes plièrent, et sa tête pâlie oscilla sur ses épaules.
Mais ce ne fut qu'un instant. Il y avait en elle la hère vaillance d'un homme. Elle se redressa dans sa fermeté indomptable, et ses voisins qui la