‹ Quittance de minuitChapitre 19 sur 32 · I. ENLÈVEMENT · texte numérisé non relu

I. ENLÈVEMENT

« Morris! oh! Morris, à mon secours!...

» Je souffre bien ! — Vous qui m'aimiez tant, pourquoi m'avez-vous abandonnée?...

» Hélas ! fallait-il me punir pour le crime d'un autre? et deviez-vous me rjpjeter loin de vous, Mac-Diarmid, parce que George Montralh m'avait enlevée, pauvre fille sans défense, et conduite malgré moi au pays des Saxons?

» Ou bien, Morris, avez -vous cru me servir en mettant sur ma tête une couronne de lady? — Avez-vous cru que je trouverais la joie dans ces splendeurs de Londres, et que je pourrais oublier l'humble toit du vieux Mill's notre père, nos frères, la noble Ellen et notre amour?

» Hélas! je puis parler ainsi, quoique je sois

la femme de lord George; je puis parler d'amour, Morris, el vous dire : je vous aime; — car lord George a brisé celte union que Dieu n'avait point bénie î Entre les vivants et moi, il y a la pierre sourde d'une tombe. — Je m'appartiens, ce qui me resta de vie est bien à moi, — à vous, Mi rris» à vous tout entier.

» Mais pt ut-êlre ne m'aimez-vous plus?...

» Mon Dieu! tous les jours, et bien des fois chaque jour, je me mets a genoux sur la terre froide pour vous prier en pleurant; je lâche de supporter sans murmurer la peine que vous m'avez donnée... Mon Dieu, faites que Morris m'aime encore et que je le revoie une fois avant de mourir!

» Qu'elles étaient belles et douces ces heures du matin où vous mettiez jnon bras sous votre bras, Morris, où nous descendions tous deux les sentiers verts du Mamturk !

»Sentiez-vous mon co:jur?Il battait bien fort!... c'est que j'étais heureuse!...

» Oh! mon cœur bat à cette heure encore, et j*ai comme un lointain ressouvenir de tant de joie. lies yeux, brûlés par tant de pleurs amers, ont aujourd'hui de douces larmes .. Morris, que je vous aime!

Mon fiancé! vous souvenez-vous? c'était à me contempler que vous trouviez vos seuls sourires... (1« v navires si beaux!... Vous souvene/.-vou-- enrôle, qmmd vos grands yeux noirs m ditai que la pensée plissait voire front Nobie, je me taisais... vous ne saviez plus bien souvent que

Jessy, voire amie, était auprès de vous. Votre esprit se donnait toul entier à la pairie; moi, je vous aimais mieux et je n'étais point jalouse. Il n'y avait en m m cœur qu'admiration et respect; — car vous ave/. Pâme héroïque des anciens guerriers, Munis, et les fils de nos fils chanteront votre vaillance ..

» Mon fiancé! — Je devrais mourir à prononcer ce mot qui dit tout ce que j'ai perdu... Sais-je pourquoi il me soutient et me console?...

» Vous rêviez bien longtemps. Notre course allait silencieuse. Je lisais, moi, sur le livre ouvert de votre beau visage; je devinais ce qui était au fond de votre âme et j'admirais. — Puis un soupir, un rien vous révélait ma présence, et vous mettiez ma main sur vos lèvres, et vous me demandiez pardon des instants passés à ne point parler d'amour.

» C'était ma récompense espérée. Après la méditation venaient les bonnes paroles et les sourires aimés. — Que de doux espoirs ! que de riants projets! que de beaux rêves!...

» Il n'y avait dans l'avenir que de longs jours de joie et de tendresse...

» Dans l'entreprise hardie où votre noble audace vous engageait, vous aviez à courir bien des périls, bien des fatigues à supporter; mais j'aurais pris ma part de vos fatigues, et, si vous aviez succombé, je serais morte.

» Tout entre nous était commun, ia vie et la mort, la joie et la misère. — Que faites-vous maintenant Morris? Ètes-vous vainqueur? et si vous souffrez, qui vous console?

» 01» ! mon pauvre cœur se fend ! Peut-être une autre femme marche auprès de vous, son bras sous le vôtre, comme je marchais, Morris...

» Je vous le jure, elle ne sait point vous aimer comme moi!

»Que fait le saint vieillard MilFs Mac-Diarmid, notre père? A-t-il pleuré sa fille perdue? et nos frères, si braves et si bons, sont-ils heureux? — Jermyn, le pauvre enfant, regardait parfois l'Heiress en pleurant... Que Dieu lui donne un autre amour, car la noble Ellen a le cœur fier, et nul rêve ne trouble jamais son sommeil de vierge!

» Elle doit être bien belle! — Peut-être se souvient-elle de moi lorsqu'elle gravit seule les sentiers pierreux de la montagne. — Moi je prie bien souvent pour son bonheur.

» Oh ! tous ces gens m'ont connue et m'ont aimée! Je courais, jeune et forte, sous l'air libre du ciel ! j'avais le bonheur présent et d'autres bonheurs encore dans l'avenir!...

» Et maintenant je n'ai plus rien , ni joie ni espoir; — je suis morte!

» Morris, pourquoi n'êtes-vous pas venu reprendre votre fiancée? — Pourquoi cette sentence sévère qui me livrait sans retour à mon bourreau?...

)> Oh! je vous vis une dernière fois dans la chapelle protestante! Vous m'aimiez encore pourtant, puisque vos bras s'étendaient vers moi et que vos yeux étaient baignés de larmes...

)> Ce que vous avez fait était bon à faire sans doute, Morris, mon seul amour! Dieu me préserve de vous accuser!...

» Je crois que le malheur qui est tombé mi moi

ne m'était point destiné; je eroi6 que mon infortune a protégé la noble Heiress. et que les gens de lord (ieoige nie j rirent le jour de l'enlèvement pour notre parent'- Ellen.

» Ce fut un lâche attentat! Noua étions sorties le malin, Ellen et mot, pour notre promenade de tous les jours. Nos mantes rouges étaient semblables et toutes deux nous avions dci robes de couleur sombre.

» Ellen aime la solitude; d'ordinaire nous nous séparions au bord du lac Corrib : elle, pour monter seule en une barque qui la conduisait aux mines de Ballylough; moi, pour chercher Morris.

» Cette fois, nous changeâmes de rôle. Vous étiez de l'autre côté des lacs : ce fut moi qui montai dans la barque.

» J'étais bien joyeuse, parce que je vous savais sur l'autre rive et que j'espérais à chaque instant rencontrer la barque qui vous ramenait.

d J'avais dépassé déjà l'iie où dorment sous la mousse les ruines de la vieille abbaye; — le lac était désert et silencieux.

» Tout à coup une barque apparut confusément a travers h brume. Je vous appelais, Morris, bien doucement, et j'appuyais sur mes rames afin d'aller ver? vous.

» Il y avait un homme debout sur l'avant de la barque; je crus vous reconnaître et je redoublai d'ardeur.

» La barque cependant venait à ma rencontre. — Il me sembla entendre des voix inconnues et des éclats de rire, mais il était trop tard pour re-

brousser chemin. — La voilà! la voila! dirent plusieurs voix contenues; — et un puissant coup d'aviron lança la barque sur moi.

» L'instant d'après, Morris, j'avais un mouchoir de soie- sur la bouche, et j'étais couchée, à demi morte de frayeur, au fond de la barque ennemie.

» — Voyez sa mante rouge, disait-on, c'est bien elle!- — Si le roi Dermol vivait encore, ou le roi Neil, ou le roi Farral, cette miss serait reine!...

» — C'est une charmante capture, et ce sera, s'il vous plaît, gentlemen, la part de milord.

» On disait cela ; moi j'entendais et je faisais des efforts désespérés pour me dégager. — Mais il y avait 4à plusieurs hommes qui me lièrent les bras et les jambes avec d'autres mouchoirs de saie.

» Je ne pouvais plus ni bouger ni faire entendre un son.

» Vous dûtes passer bien près de nous en revenant a ia maison du Maintu-rk, Morris. — Peut-être !Mii«-nii;ies-vons de méchants éclats de rire dans la brume. Les hommes de la barque me touchaient, me regardaient et discutaient sur moi comme nos fermiers d'Irlande discutent sur la valeur d'un bœuf au d'un chevai.

» El, comme l'un d'eux en me voyant pleurer, se prit à me plaindre, les autres le raillèrent cruellement.

» Je pense que oe* gentlemen ne regardent point les Irlandais comme des hommes el qu'une pauvre femme du Connaughl est pour eux un être inférieur, peu différent des animaux sans raison.

n Ils parlaient de mon corps comme s'ils eus-

sent ignore que j'avais une âme à l'image de lame de Dieu.

» J'étais pour eux une proie conquise, un gibier pris au piège,

» Combattez, Morris; oli ! mettez une arme dans la vaillante main de l'Irlande, car l'orgueil de l'Anglais ne vous adqiettra jamais au rang d'homme, à moins qu'il ne connaisse votre force, enfin, aux coups mortels de vos épées!

» Au rivage, on me mit en travers sur un cheval et l'on me couvrit d'un voile. — Du lac au château de Montrath, mon œil reconnut plus d'un ami sur la route. Les pauvres gens regardaient mon cheval et sa charge mystérieuse; ils eussent voulu soulever le voile qui me couvrait; mais mon escorte prononçait quelques paroles impérieuses: les pauvres gens touchaient leurs chapeaux , secouaient leurs haillons et passaient.

» Que n'ont -ils votre âme intrépide, Morris! Ils sont forts et nombreux. Pourquoi leur cœur ne sait-il point rompre le charme fatal de l'esclavage?...

» Dans le manoir de Montrath, il se faisait grand bruit. C'étaient les apprêts du festin de départ.— On me mit dans une chambre où il y avait déjà plusieurs pauvres filles du pays de Tuam et de Connemara, enlevées comme moi... Je reconnus Madeleine Lewdu Claddagh, Molly Mac-Duff, notre voisine, — et bien d'autres.

» Elles se tordaient les bras; elles appelaient leurs frères et leurs fiancés: elles pleuraient. — Nous pleurâmes ensemble.

» Puis, quand vint l'heure du repas, on nous

mit à table. Chacune de nous était entre deux hommes.

)) Il y avait là , devant nous, sur une nappe plus fine qu'un voile de mariée, des mets dont j'ignorais le goût et le nom; des liqueurs vermeilles rougissaient dans des flacons sans nombre, et les verres brillaient autour delà table comme les cristaux des grottes de Ranach.

» Je repoussai tous les mets, et ma lèvre ne se trempa dans aucune liqueur. — J'étais comme engourdie par le désespoir.

» Mes compagnes, les pauvres filles, éblouies par l'éclat des lumières, enivrées par l'atmosphère chaude et parfumée qui régnait dans la salle, cessèrent de pleurer. Leurs verres s'emplirent et se vidèrent; leurs joues pâles reprirent de vives couleurs. — Et c'était pitié, Morris, de voir les pauvres victimes chanter et rire!

» Car elles riaient, car elles chantaient, oublieuses des larmes qui coulaient dans leurs chaumières...

» Elles ne songeaient point au désespoir de leurs mères. — Ont-ils raison, ces Saxons cruels, lorsqu'ils disent que l'enfance de l'Irlandais dure autant que sa vie?...

» Les pauvres filles étaient belles ! — Les Saxons buvaient, buvaient sans cesse, et leurs yeux s'allumaient sur le rouge épais de leur face.

» Ce fut une longue orgie : des cris, des rires, des blasphèmes, des gageures insensées et de folles provocations.

» George Montrath, qui s'asseyait à côté de moi , m'ordonnait de rire, et de boire, et de fhanier. —

Ml résistance le niellait en fureur; on eut dit qu'il : » v . » i t honte de voir la victime échue en partage à Sa Seigneurie moins docile que les autres et inoins prompte à tomber.

» Plus d'une fois, pendant que sa bouche vociférait il blasphème, sa main tremblante se leva sur moi pour me frapper.

)> Mais je n'avais pas peur en mon desespoir morne, et mon regard calme ne se baissait pas sous le sien

>» Hélas! Morris, pourquoi vous êtes-vous défié de moi? pourquoi n'ètes-vous pas venu me demander le fond de ma conscience? — Vous avez vu Londres ; vous avez erré durant de longs jours autour de la demeure de Monlralh qui était la mienne; — et vous n'êtes pas venu jusqu'à moi ! Vous vous êtes tant hâté de croire à mon malheur que vous l'avez fait irréparable!

)> Morris, si vous étiez venu, je vous aurais dit: Dieu m'a sauvée! Je vous aurais dit : Je suis pure de corps et d'àme, et vous m'auriez crue, mon fiancé, car vous m'aimiez et vous saviez bien que ma bouche n'avait jamais prononcé un mensonge.

» Oh! pourquoi n'êtes -vous pas venu! pourquoi!...

» Et pourquoi ne me suis-je pas élancée vers vous, moi, pauvre folle!...

» Mais, vous le savez, Morris, votre père m'avait prise orpheline. Je n'avais point droit à dormir sous le toit de Mac-Diarmid. — Et, s'il vous plaisait d'éloigner une parente indigente, je devais souffrir et me taire.

» Pardonnez-moi! ce fut un faux orgueil, puis-

que je connaissais voire cœur généreux. — Mais le sang d'O'Brien est fier aussi, et mes aïeux, comme les vôtres, s'assirent sur un trône...

)> Pardonnez-moi! j'ai tant souffert!

)> L'orgie continuait. — Mes malheureuses compagnes buvaient sans avoir la conscience du péril qui les menaçait. Elles mêlaient aux rires des amis de lord George les éclats de leur extravagante 'gaieté.

» Moi, je savais quel sort nous attendait, l'instinct que Dieu a mis en nous autres femmes avait parlé; je pouvais mesurer ma misère, et pourtant, oublieuse de ma propre détresse, j'avais compassion de ces pauvres filles qui, un voile sur la vue, se jetaient en chantant dans le gouffre ouvert sous nos pas.

» Les amis de lord George me regardaient d'un air moqueur et raillaient sa défaite; il demeurait en effet sans partner dans cette commune débauche; sa bouche n'avait point effîeuré ma joue, et ses mains, qui s'enhardissaient parfois à vouloir me faire violence, retombaient bientôt paralysées.

» 11 buvait sans cesse. Le vin amollissait ses mouvements, et ce qu'il gagnait en audace, il le perdait en énergie.

» J'étais là, froide au milieu de l'ivresse de tous. — Lord George me contemplait d'un regard hébété; ses lèvres épaisses murmuraient des paroles insultantes, mais c'était tout; le courage que Dieu me donnait dans ce moment, et dont ma prière ardente le remerciait du fond de l'âme, m'avait préservée.

n Morris, il me semblait que vous étiez là, près

de moi. Par instants nies oreilles cessaient d'entendre les clameurs confuses de l'orgie, mes yeux ne voyaient plus ers visages enflammés qui m'entouraient; — je De voyais <[iie vous. Après Dieu, vous étiez mon secours et mon égide.

» On se leva de table. Il étah bien tard. Madeleine, Mollv el uns antres comp kgnes suivirent en chancelant les amis de milord ; j'entendis quelque temps encore leurs chansons et leurs rires...

)) Puis ce fut le silence.

» Que sont-elles devenues? — Elles étaient belles, jeunes, heureuses, on les aimait; bien des larmes ont dû couler sur elles!

» Que sont-elles devenues?

» On dit que ces pauvres filles, enlevées par les hommes puissants, servent de jouet un jour, puis sont repoussées avec dédain après l'heure du plaisir. — Elles tombent alors tout au fond de la misère de Londres, qui n'est pas comme notre misère à nous, Morris, parce qu'a la souffrance elle mêle l'infamie !

» Dieu aura pitié peut-être de ces pauvres victimes...

» Des valets vinrent dans le salon où nous restions seuls, milord et moi.

)> Milord eut grand'peine à se lever; ses serviteurs soutinrent ses pas tremblants et le conduisirent jusqu'à la chambre où il avait coutume de reposer. — On me saisit à bras-le-corps malgré ma résistance, et l'on me po. ta jusqu'à cette même chambre.

» Puis on ferma sur nous la porte à double tour.

)> Milord était étendu déjà sur son lit. — Ji ne dit d'approcher ; je demeurai immobile. — Il voulut se lever, mais il retomba, vaincu par l'ivresse.

» Quelques menaces, intelligibles à peine, sortirent de sa bouche et moururent en un grognement confus; — il dormait.

» Je me mis à genoux; celte première nuit de ma captivité se passa en prières.

» Et quand j'avais fini de prier, Morris, je pensais à vous !

» Ce dut être aussi dans la maison de Mac- Diarmid une nuit d'angoisse et de souffrance, car le vieillard m'aimait tendrement, et j'étais pour ses fils une sœur chérie...

w Mais vous, Morris, que votre douleur dut être amère! il me semblait vous voir, éperdu, furieux, et l'image de votre détresse empêchait les larmes de se sécher dans mes yeux.

7> Le lendemain, nous partîmes par la route qui ïnène à Roscommon. — Les amis de milord le raillaient toujours et lui disaient :

» — Laissez là cette fille dont vous n'avez que faire!...

» George Montrath rougissait de colère, et ses yeux se tournaient vers moi menaçants...

» Quelques jours après, nous étions auprès de Londres, dans une riche maison située au-dessous de Richmond.

» Cette maison était encore plus belle que le château de Montrath, qui étale si orgueilleusement son opulence au milieu de nos campagnes affamées; mais je ne voyais point les magnificences

de cette noble demeure; un voile était sur mes yeux; chaque mille qui me séparait de l'Irlande chère m'avait 6té un peu de mon courage.

)> J'étais si loin de vous, Morris, mon soutien et mon espoir!...

» Lord George m'avait a peine ridveaë la parole durant tout le voyage. Il voulait faire de moi sa maîtresse d'un jour, pour repou-- aliè-

nes de ses compagnons et cou tenter une vainc gloriole; mais il s'en prenait à moi de toutes ces moqueries et me regardait déjà d'un oerl d'aversion.

» Il arriva malade à Richmond. Les fatigues du voyage, venant en aide aux fatigués de l'orgie, le retinrent au lit une semaine.

» Pendant tout ce temps, je ne le vis pas une seule fois.

» J'étais confinée dans une petite chambre donnant sur la Tamise d'où mon regard planait sur la vaste campagne de Londres. Une femme anglaise me servait et m'adressait la parole avec des respects ironiques.

» Une nuit, on avait dérobé mes habits irlandais et j'avais été obligée le lendemain, pour me couvrir, de prendre les vêtements d'une lady. — C'était bien peu de chose au milieu d'un si grand malheur, mais il me sembla qu'on m'enlevait ainsi le dernier lien qui m'attachait à l'Irlande!

» Ces habits, vous les aviez touchés, Morris, vous les aimiez ; c'était avec eux que nous avions fait nos longues promenades, si douces et tant regrettées ! Ils me parlaient des sentiers étroits du Mamturk , des vertes pelouses qui sont entre le

pied de la montagne et les bords du lac Corrib; ils me parlaient d'EIlen, de Mill's, mon père d'adoption, et de nos frères; — ils me parlaient de vous!

» Corrib, Mamlurk, Mill's, Ellen, Ô noms chers et bien aimés! que j'aime à les prononcer, et qu'ils évoquent en moi de bons souvenirs!...

? J'étais presque toujours seule. Mes Meiifès se passaient à regarder la carnpage. — C'était beau, mais cela ne ressemblait point au Coimaught ; l'habit des paysans était plus riche et tout autre; les sentiers frais qui tournaient autour de la colline étaient d'ailleurs plein de gentlemen et de ladies qui fuyaient l'air pesant de la grande ville.

» Une fuis, l'idée me vint d'ouvrir ma fenêtre et de crier au secours.

» Parmi tous ces hommes et toutes ces femmes d'Angleterre il y avait peut-être un cœur.

» Pauvre folle! ma chambre était une prison ; ma fenêtre ne s'ouvrait point...

» Depuis lors je suis tombée en une prison plus dure; les frais lambris de Montrath-House ne sont plus autour de moi, et mes yeux ne rencontrent plus que des murs de pierres humides et noirâtres. Mais je n'ai pas éprouvé plus de peine en mettant le pied dans ce tombeau que je n'en ressentis au moment où je me vis pour la première fois prisonnière...

» L'espoir vient si vite à ceux qui ne sont point encore habitués à souffrir! Il me semblait que derrière celte fenêtre close était la liberté, le bonheur, — l'Irlande où je vous croyais, Morris.

» La servante anglaise vint et trouva mon visage inondé de larim s.

» Celait une femme jeune encore, et gardant des restes de beauté. — On la nommait Mary Wood. — Jamais je ne vis de pitié dans ses yeux.

» D'ordinaire, en m'aborda nt, son visage dur avait une expression de glaciale humilité, sous laquelle perçait la raillerie. D'autres fois je voyais ses joues s'empourprer, son regard s'alourdir et sa démarche chanceler.

» Une odeur de liqueurs fortes emplissait la chambre à son approche.

» — Que désire milady? me dit-elle avec son respect ironique et froid.

» — Que veut -on faire de moi? demandai-je.

» — Milord est mieux, répliqua l'Anglaise; — demain matin, je pense, il pourra vous dire ce qu'il compte faire de vous.

» Quand cette femme fut sortie, je me jetai à genoux sur le tapis et je mis ma face contre terre.

» C'était vous, Morris î... tout en bas, tout en bas de la colline, un carrick irlandais ! — Comme mon cœur tressaillit! Je vous reconnus; il ne me fallut pour cela qu'un coup d'.eil !

» Morris, mon noble Morris, mon fiancé! mon âme s'élança vers vous; mes bras s'étendirent et je vous appelai...

» Oh! je vous appelai jusqu'à perdre la voix et le souille! — Vous ne m'entendiez pas; vous alliez le long des sentiers de la colline, regardant toujours la maison de lord George et ne m'apercevant point derrière les carreaux de ma fenêtre.

» Vous étiez bien pâle, Morris; votre démarche chancelante accusait la fatigue d'un long voyage, et votre haute taille se courbait sur le shillelah qui tant de fois écaria les pierres au-devant de ma course. Votre visage défait disait votre peine.

)> Je souffrais à vous voir si triste, mais que j'étais heureuse! Voire souffrance ne me parlaitelle pas de votre amour?...

» Et vous veniez me chercher, — me chercher de si loin! — seul, à pied; c'était à moi que vous aviez pensé durant toute la route!

» Mais ma voix s'étouffait dans celte chambre étroite, elle n'arrivait point jusqu'à votre oreille; vous restiez triste et courbé; vous avanciez toujours, et l'angle de l'enclos allait vous. cacher à mes regards...

)> Il me semblait en ce moment que ne plus vous voir, c'était perdre ma dernière espérance!

» Je vous appelai encore, ma poitrine se déchirait à vous appeler!

» Ma voix se glaça dans ma gorge ; — je ne vous voyais plus...

» Je tombai à la renverse. — A.u lieu de vous, Morris, eeful Mary Wood, la servante saxonne qui répondit à mon appel, et qui montra sur le seuil son visage enflammé par l'ivresse.

» — Que milady ne s'impatiente pas, dit-elle avec un rire haletant, — mi lord est mieux et milady n'attendra plus guère qu'un jour...

LA TOMBF.

<( Que fites-vous, Morris, durant cette soirée? — Moi je devins comme folle; mes pauvres mains se meurtrissaient à vouloir renverser les murs de ma chambre; je voulais, ce qui était plus insensé peut-être, aller me jeter aux pieds de lord George et implorer sa pitié.

» Vers le milieu de la nuit, je tombai, brûlante de fièvre, épuisée de fatigue, sur mon lit.

» Votre image était toujours devant moi. Je vovais voire haute taille courbée sousTépuisement et le chagrin, votre front pâle et votre regard morne. — Je voyais sur vos épaules le carrick d'Irlande, à vos pieds la chaussure du Galway, — et votre chapeau rond des jnurs de fête, et votre brave shillelah, si redouté des méchants, et vos

longs cheveux, Morris, que le vent apporta tant de fois, douce et bonne caresse, sur mon visage souriant!...

» Vous étiez là. Jamais je ne vous avais tant aimé. Il semblait que ma main étendue allait toucher vos vêtements. — Mais il y avait entre nous deux un obstacle invisible et qu'on ne pouvait point franchir...

» Malgré la menace de la servante saxonne, milord ne s'occupa point encore de moi le lendemain. — Je vous attendis tout le jour, Morris, derrière les rideaux de ma fe*nêtre, et je vous attendis en vain.

» Mais le soir, oh! que de joie et que d'espérance î — Tout en bas de la colline , à l'endroit où je vous avais aperçu la vieille, un groupe de voyageurs s'avançait. — Un vieillard aux longs cheveux blancs, huit jeunes hommes forts et une belle fille qui portait haut sa tête iière.

)> Des carricks , des shillelahs, une mante rouge !

» L'Irlande! l'Irlande!!

» Oh! mes parents chers! oh! tout ce que j'aimais!

» Noble et bon père! saint vieillard ' je reconnus son visage vénérable tandis qu'il montait la o >liine lentement. — Je reconnus Miekey le fort, Xaîty, Sam le joyeux, L-arry, Dan toujours prêt à ra au vent son sliillelah, Owen qui rêvait sans doute à Kate sa jolie fiancée, et le blond Jermeyn, pauvre enfant qui aime comme on respire et qui n'ose point regarder au fond de son cœur. — Je reconnus la noble Heiress. Il me sembla

qu'en «-lie quelque chose était changé. Un voile de rêverie couvrait son limitai n visage, el ses grands yeux noirs, où Dieu a mis les sombres refiels d'or des races souveraines, se baissaient plus tendres et plus doux...

» Vous étiez là , Morris, le plus aimé entre tous ces amis chers , mon fiancé ! vous dont le souvenir me retient en la vie!...

» A mi-coteau, le vieux Mills s'arrêta et appuya sur son long bâton ses mains ridées. Son regard , chargé de tristesse, se leva vers la maison de lord George que votre geste lui désignait.

» Et tous nos frères firent comme le vieux Mill's : leurs bras s'étendirent vers moi, tandis que leurs yeux brillaient de colère.

)) Comment ne pas me croire sauvée? Mac- Diarmid, le plus brave sang du Connaught, était là tout près de moi! — Huit vaillants cœurs qui m'aimaient et qui avaient traversé deux royaumes pour venir à mon secours!

» Je remerciai Dieu. Il n'y avait plus en mon âme que joie et reconnaissance.

» Hélas! Morris, vous prononçâtes quelques mots, et Mac-Diarmid poursuivit sa route...

» Encore une nuit! mais celle-là, j'en aurais fait serment, devait être la dernière!

» Morris, que Dieu vous donne un jour de bonheur pour chacun de mes jours de souffrance! — Votre volonté ne fut point de me ramener sous le toit de notre père.

» Ce qui eut lieu le lendemain matin , je ne l'ai jamais su parfaitement. — J'entendis un bruit de lutte dans la maison, puis le silence.

)> Au bout d'une heure, lord George me fit appeler et me dit : — Dans huit jours, vous serez lady Montrath.

» Je voulus répliquer, il me ferma la bouche d'un geste dur et me montra la porte. — Mary Wood, La servante saxonne, m'entraîna.

» Elle me serrait le bras en riant un rire épais. Voilà- une bonne plaisanterie! grommelait-elle; — vous avez du bonheur, sur ma parole, milady... Ce jeu-là va coûter cher à Montrath.,. mais qui sait ce qui arrivera?...

» Ce fut cette femme qui m'expliqua, les jours suivants, que vous aviez forcé la main de milord, Morris, et que mon sort nouveau était votre ouvrage.

» Je l'acceptai puisqu'il venait de vous...

» Ce furent des jours bien amers, plus amers encore que ceux où je me voyais sans défense à la merci de mon bourreau! Vous étiez là, et votre présence, si chèrement accueillie, ne m'apportait qu'un surcroît de détresse!...

» Ma plus cruelle blessure partait de votre main , — de votre main, à vous, Morris!...

» Les huit jours s'écoulèrent. On me mit des habits de soie sur le corps, des diamants au front, de l'or à la ceinture.

» Je m'agenouillai auprès de lord George, dans la chapelle protestante.

» Morris, j'entendais derrière moi le souille de votre poitrine oppressée.

b 11 était temps encore, mais vous ne prononçâtes pas une parole, et votre muette présence, je la pris pour un ordre.

— uz —

» J'acceptai lord George pour époux.

» Ces choses, qui font tant souffrir, mettent bien des jours à tuer!...

» En montant dans la voiture, j'entendis votre voix :

» — Qu'elle soit heureuse! milord , disiezvous...

» Oh! Morris, que Dieu vous pardonne ce mot (jiii tomba sur mon cœur comme un poids glacé!

» Heureuse!... heureuse!...

» Vous partîtes, et je ne vous ai plus revu.

» Le soir, lord George me dit :

» — Vous êtes ma femme, je vous déteste et je vous tuerai...

» I! partit pour Londres, me laissant seule à Montralh-house avec la servante saxonne.

» Des mois se passèrent. — J'écrivais au vieillard dos lettres où je n'osais point parler de vous.

)) C'était mon seul bonheur. Je les faisais bien longues; je savais que vous les liriez.

» Je ne me plaignais point. — Pourquoi me plaindre? Lord George m'avait promis qu'il me tuerait : j'attendais.

» Morris, avez-vous relu parfois ces lettres qui ne vous étaient point adressées, où votre nom n'était point prononcé, mais que j'écrivais pour vous? — Les ayez-vous relues, seul , dans les sentiers où nous passions ensemble? Avez-vous pleuré sur la pauvre Jessy? avez-vous souri a son souvenir?

» Et quand les lettres vous ont. manqué, lorsque les mois ont succédé aux mois sans apporter

la missive attendue, vous êtes parti pour Londres, n'est-ce pas, Morris?

» Malheur à lord George! — Je suis peut-être vengée...

» Vous êtes si brave et si fort!...

» Folle que je suis, pourquoi me venger? Vous me croyez morte, morte dans mon lit, et vous vous êtes agenouillé au pied de la croix de pierre qui porte le nom de Jessy O'Brien dans le cimetière de Richmond.

» Oh ! Morris, il n'y a rien sous cette croix, — et plut au ciel que mon corps y fût couché. Dieu pardonne à ceux qui souffrent; mon âme serait avec Dieu.

w Je revis une fois lord George Montrath.

» Il me dit :

» — J'ai besoin d'être veuf pour épouser la fille d'un de mes pairs... Je n'ai pas le cœur de vous tuer... Regardez bien le soleil, vous ne le verrez plus

» C'était par une nuit d'hiver; je m'étais endormie à force de pleurer.

» Je m'éveillai en sursaut. Je n'étais plus dans mon lit; je me sentais secouée par les mouvements d'une voiture.

» J'ouvris les yeux, je ne vis rien; une nuit profonde et telle que je n'en avais jamais vu était autour de moi. — Je portai mes mains ;'» mou visage et mes mains rencontrèrent, au lieu de ma joue, un masque solide qui prenait la forme de mes traits.

» Un cri s'échappa de ma poitrine , et c'est à

— iU —

peine si j'entendis le son de ma propre voix, tant le masque comprimait mes lèvres, à l'endroit où une fente étroite me permettait de respirer.

» On m'avait mis ce masque pendant mon sommeil.

)> La voiture roula longtemps, mais il me semblait qu'elle tournait sur elle-même et que les chevaux revenaient sans cesse sur leurs pas.

» fia main étendue avait senti auprès de moi les plis d'une étoffe moelleuse. Il y avait une autre femme dans la voiture. — Cette femme ne rompit pas une fois le silence.

» Mais j»' n'avais pas besoin d'entendre sa voix. — C'était Mary Wood; l'épaisse atmosphère de la voilure fermée se chargeait dune insupportable odeur de rhum et de gin...

» Je jour vint; je le reconnus à une faible lueur qui passa entre le masque et ma lèvre.

» Il n'y avait au masque aucune autre ouverture.

» Je ne connaissais point la campagne de l'Angleterre ; l'eussé-je connue, je ne saurais point dire encore quelle route nous suivîmes, car je ne voyais rien, et bien peu de sons arrivaient jusqu'à mon oreille.

» Je crois que nous tournions autour de Londres, et je vous dirai plus tard, Morris, le motif de cette croyance que mes réflexions ont affermie.

» Celte longue route était un simulacre de voyage : on voulait me dépayser et m'ôler tout moyen de connaître le lieu de ma retraite.

)> Afin que je fusse bien morte et que, au cas même où l'appel de ma détresse parviendrait au

dehors, cet appel , entendu , ne put me profiter !...

)) Que faire pour un être qui crie au secours, et qui ne sait point dire où le secours doit être porté ?

)> Que faire? — Des yeux pourront lire ma plainte signée du reste de mon sang; mais ils regarderont autour d'eux et ne trouveront point la victime...

» Vous-même, Morris, si Dieu faisait tomber ce dernier cri de détresse en vos mains généreuses, vous même, mon fiancé î vous me chercheriez peut-être en vain !...

w Je ne sais pas où je suis.

» Un instinct confus me dit que Londres est autour de moi, mais ce n'esi après tout qu'un soupçon vague. Peut-être suis-je en France, en Allemagne, peut-être en un pays dont nous ne savons point le nom, nous autres pauvres gens du Connaughl !

» Car ce fut un long voyage. Bien des fois les lueurs qui pénétraient par la fente de mon masque succédèrent aux ténèbres complètes. — Je mis le pied sur le pont d'un navire et j'y restai longtemps.

» Lord George est bien riche. Ce navire était a lui tout entier sans doute, car je parvins quelquefois à faire entendre ma voix suppliante, et nulle parole amie ne répondit à ma prière.

» Il n'y avait point de passagers sur ce navire. Je n'entendais que des voix ranques de matelots mêlées à la voix triste du vent qui se plaignait dans la voiture.

» Était-ce la Tamise? Était-ce la mer? — La

Tamise est large comme la mer. — Oh! Morris, je ne saK..

» 11 me sembla pourtant qu'ai départ les vagues moins élevées donnai. Mit .m navire des balancements plus doux, — au départ et à l'arrivée.

» Je crois qu'après avttf descendu la Tamise et vogué sur la haute mer, nous remontâmes le fleuve; — je crois que je suis à Londres.

» Le navire aborda. Mun pied toucha le sol ferme. On me lit monter une roule ardue et difticile. J'entendis crier des portes pesantes sur leurs gonds sourds.

» Puis mon masque tomba.

» J'étais dans une vaste salle voûtée dont les murs crevassés suintaient une humidité froide. Le jour, un jour sombre et gris y pénétrait par une sorte de meurtrière percée de biais dans le mur épais. Celte fente, trop étroite pour qu'on y puisse introduire la tête, s'ouvre sans doute sur l'air libre au dehors, mais l'une de ses parois avance et masque la vue. On n'aperçoit point le ciel.

» Le jour arrive brisé. Ce qui m'éclaire n'est que le reflet de la lumière du dehors frappant obliquement la pierre noircie.

» Quand mon masque tomba , je vis auprès de moi la servante saxonne.

» Elle avait une riche toilette, des diamants aux doigts, des perles sur le front.

7> Et son visage, qui gardait les traces de l'ivresse habituelle, souriait.

» — Milady, me dit-elle, — vous aurez là un assez joli appartement... Personne n'y troublera

vos plaisirs... Ati ! ah! voyez-vous, les uns descendent, les autres montent... Je pense que vous m'aurez porté bonheur...

» Elle me fit une révérence étudiée.

» — Adieu, milady, reprit-elle; — je suis l'humble servante de Votre Seigneurie.

» Mary Wood sortit. — Je restai seule.

»- Pendant que le premier accablement me clouait immobile cà la même place, j'entendis un bruit sourd du côté où s'était éloignée la servante saxonne.

)) Je restai longtemps avant de me demander d'où venait ce bruit. Ce fut seulement lorsqu'il eut cessé que je m'orientai dans l'ombre pour en découvrir la cause.

» A la place de la porte par où j'étais entrée, il y avait des pierres liées par un ciment humide encore.

» Le bruit que j'avais entendu provenait des maçons qui avaient muré la porte.

» C'était bien une tombe!... Morris, ô Morris, je ne vous reverrai jamais!

» De longs jours se sont écoulés depuis ce jour terrible. Je suis seule, toujours seule! Je n'ai plus entendu la voix d'un homme. Je n'ai plus revu de créature humaine.

» Ma tombe est vaste. J'ai un lit où me reposer, j'ai du pain, de l'eau et du linge que je lave moimême.

)> Je n'userai point, je l'espère, tous les vêtements qu'on m'a laissés.

» Morris, me reconnaitriez-vous? Je dois être

bien changée! j'ai tant pleuré! — 11 y a des nota que mes yeux n'ont pu voir mon visage dans un miroir, mais je puis tàter avec mes mains ma joue amaigrie el suivre le dépérissement de mon pauvre corps décharné.

» Hàtcz-vous, M Tris , hâtez-vous, si vous vidiez me retrouver en vif!

)> La mort vient, et que je la bénirais, si vous étiez auprès de ma couche!...

» Mais je mourrai sans vous! Quelle main généreuse vous porterait ma plainte? — Quel.jue chose me dit, hélas! que je suis loin , bien loin de l'Irlande! L'air que je respire, je ne le connais point; ce n'est pas , je le sens, l'atmosphère amie de notre Connaught.

)> Je mourrai loin de vous; le doux vent de la patrie n'emportera point mon dernier soupir; mon corps dormira dans celte terre inconnue...

» Mon Dieu ! que je voudrais percer ce mur de pierres et voir, ne fût-ce que pour une seconde, les choses qui m'entourent !

» Plus je réfléchis , plus que je crois que je suis à Londres. — Pendant ies quelques heures que j'ai passées dans la grande ville en arrivant du Galway, il se faisait partout autour de moi un bruit sourd el continu.

)> Et ce bruit, je l'entends, Morris, je l'entends nuit et jour; la voix de l'immense cité monte, monte sans cesse jusqu'à mon oreille.

» Je ne puis me tromper; c'est bien ce fracas voilé, ces mille cris confondus et qui jamais ne se taisent; ce roulement lointain des voilures r.ipi-

des, ce grand murmure enfin que j'ouïs une seule fois et que je ne peux pas oublier,

» Et puis, quelle autre ville que la cité saxonne fût restée si longtemps sourde à ma plainte?

» Chaque jour, j'en appelle à la compassion des êtres qui vivent auprès de moi, et mon martyre ne finit point.

» Je garde mon linge blanc pour vous écrire, Morris, car l'espoir me reste que vous lirez un jour le récit de ma peine, et c'est le dernier lien qui m'attache à la vie. Je ne voudrais pas perdre un seul lambeau de toile; c'est pour vous, pour vous seul, — mais je pétris le pain de ma nourriture quotidienne, je l'étends en plaques minces, et lorsque ces plaques sont séchées j'y trace quelques mots avec un pinceau fait de mes cheveux.

» Et j'avance mon bras par l'ouverture étroite, — et je jette la tablette au dehors.

» Où tombe-t-elle? Il faut des hommes pour produire ce murmure incessant qui frappe mon oreille.

» Beaucoup parmi ces hommes doivent avoir entendu mon appel; point de réponse. — Oh! ce sont des Anglais!

» Je suis bien jeune et j'aurais été bien heureuse; mais Dieu met la résignation auprès de la souffrance, et je ne murmure plus.

» Mes jours se passent à parcourir ma vaste prison, à prier et à vous écrire.

)> Quand je n'aurai plus de linge où déposer chaque jour un peu de ma tristesse, je souffrirai davantage, mais je me résignerai encore.

» Mon lit es! bon; la nourriture qu'on m'envoie

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est bit'it plus que Suffisante à mes besoins, . t je suis forcée d'en jeter la plus grande partie au dehors.

)> Le matin, à midi ei le soir, une |>eiite trappe iffaéfe au centre de la vont." s'ouvre avec bruit ; ma nourriture descend dans un coffre qui remonte aussitôt après, et la trappe se referme.

* A part cela, je ne vois rien, je n'entends rien, — si ce n'est ce murmure sourd, cette voix des riches et des heureux pour qui la vie est belle et qui voient le soleil, — ce cri moqueur qui sort des poitrines libres et vient railler la pauvre prisonnière.

> Au commencement, chaque fois que la trappe s'ouvrait, je criais de toutes mes forces, demandant merci et pitié.

)) Ma voix se répercutait entre les voûtes sonores et produisait des sons étranges; j'en demeurais moi-même effrayée.

» Maintenant , je m'habitue à me taire; — - mais parfois encore, à ce moment où je suis sûre qu'un être humain m'entend , ma bouche s'ouvre malgré moi, et un cri s'échappe de ma poitrine.

» La voûte résonne , ma voix se prolonge grossie par l'écho, mais nul n'y répond.

» Nul n'y répondra jamais!

» Je snio faible; — depuis quelques jours, j'ai de la peine à traverser la salle qui me sert de prison; mon souffle, je le sens bien, est plus rare et plus pénible.

» C'est peut-être la mort qui vient.

• Mourir aiusi, seule, abandonnée!

» Mais je n'ai plus de larmes pour mon propre malheur.

» Quand je serai morte, d'ailleurs, je ne souffrirai plus, et j'irai auprès de Dieu, Morris, garder votre place dans le ciel. »

C'était une vaste chambre éclairée par un jour douteux et faux. En y entrant du dehors, on n'eût point pu mesurer tout d'abord sa forme et son étendue.

Mais l'œil se fût habitué bien vite à cette clarté vague, et Ton eût aperçu de grandes murailles noires, crevassées, humides, dont les quatre pans se rejoignaient en voûtes.

Ces murailles étaient complètement nues; on y voyait seulement les débris mutilés d'un crucifix de pierre qui faisait face à la fente par où venait le jour.

Dans un coin, il y avait un petit lit blanc. — Auprès de la meurtrière, une table se dressait sur ses trois pieds.

Devant la table, il y avait une jeune femme, assise sur un billot.

C'était presque une enfant , une de ces figures naïves et douces qui semblent caresser et sont faites pour sourire. Elle était bien pâle, et la souffrance avait creusé cruellement ses grands yeux bleus aux suaves regards.

Mais sur celte joue amaigrie, sous ces paupières caves, et autour de cette bouche d'où le sang s'était retiré, il n'y avait nul signe d'amertume...

C'était une pauvre enfant qui s'éteignait, brisée, et ne murmurait point.

C'était une pauvre fleur qui se mourait, et qui , penchée sur sa tige, gardait de beaux parfums et de douces couleurs.

Elle était grande; sa taille amaigrie n'avait point perdu toute sa grâce moelleuse; quelque chose de chaste et de saint était dans son attitude.

Sur son front, autour duquel tombait en boucles épaisses une abondante chevelure brune, il y avait une sorte de douleur sereine, une tristesse calme et tout imprégnée de belles résignations.

Elle avait dû être séduisante autant que peut l'être une jeune fille, et, malgré les ravages de la souffrance, son pâle visage avait encore un charme angélique.

Il y avait bien longtemps que le sourire n'était descendu sur cette bouche blêmie, bien longtemps que ces yeux attristés avaient perdu les vives étincelles que la joie met sous les longs cils des jeunes filles. — Mais que ces prunelles avaient dû briller doucement naguère, et qu'ils devaient être beaux les sourires heureux de cet ange!

C'était un de ces êtres choisis qui appellent le dévouement et la tendresse; on les aime sœurs, filles, fiancées; il semblerait que la haine ne pût barrer jamais leur sentier, et que tout dût se taire sur leur passage, hormis la voix de l'amour.

Un être faible, malheureux, charmant, — une douce créature devant qui la colère semblait impossible, et dont un seul regard devait désarmer la cruauté même.

Pauvre Jessy !

Une cruauté implacable et lâche pesait cependant sur elle.

Il s'était trouvé un bourreau pour la jeter vivante en cette froide tombe!

Un homme qui l'avait prise un jour par violence au milieu de ses joies sereines; un homme par qui elle souffrait tout ce qu'un être humain peut souffrir, — et dont le nom trouvait place bien souvent dans sa prière.

Elle ne haïssait point. A son âme sainte et douce l'excès du malheur n'avait point pu apprendre la vengeance...

Devant elle, sur la table, il y avait de longues bandes de linge blanc; sur ce linge elle écrivait lentement et avec peine, à l'aide d'un petit pinceau formé de ses cheveux.

Le jour tombait.

Elle laissa une ligne inachevée et déposa son pinceau.

Ses bras amaigris se croisèrent sur sa poitrine.

Un instant elle se reposa dans la rêverie; sa tête penchée ramenait en avant les boucles mobiles de ses longs cheveux. Ses yeux s'ouvraient à demi et se fixaient sur la ligne commencée où était le nom de Morris...

Elle demeura ainsi longtemps immobile.

Puis deux larmes roulèrent le long de sa joue pale.

C'était à son insu. Elle était si bien habituée aux larmes!

Puis encore, quelque souvenir venant à travers son rêve, sa bouche se détendit en un suave sourire.

Elle était belle en ce moment comme autrefois, belle comme les doux anges «lu ciel...

Kl, parmi son sourire, ses lèvres remuaient; sa voix, pure comme une caresse d'enfant, murmura le nom de Morris.

LAMU.0RD.

Le château de Montralhs que les gens du pays appelaient plus volontiers le Chàteau-Neuf, s'élevait à deux cents pas environ des ruines de Diarmid. — Ses cheminées étaient à peu près de niveau avec la base des tours du vieux manoir. Ce dernier occupait complètement le plateau étroit qui forme le sommet du Ranaeh, et, à partir de ses dernières constructions, le terrain, cédant brusquement, ne laissait nulle place à des constructions nouvelles.

Le château de Montrât!» avait été bàli par l'aïeul du lord actuel, Miles Fuiion, baron Monlrath. C'était un édifice tout anglais et dans le style, de ces charmants manoirs modernes qui abondent dans presque lous les comtés de la riche Angle-

terre. — Seulement il y ayail ici quelque chose de plus gracieux, de moins convenu, un peu d'invention et de fantaisie) une physionomie propre et des lignes qui n'étaient point la reproduction trop exacte de ce plan unique auquel se sont tenus les architectes anglais depuis cent cinquante ans.

La position magnifique avait aidé l'art. — Les fenêtres de Montrath voyaient d'un côté, à revers, le vaste et beau paysage aperçu de la ferme des Mamturks; de l'autre côté, la baie de Kilkerran et les innombrables îles.

Le parc s'étendait, à Test et au midi, jusqu'au territoire de Connemara et à la mer; à l'ouest, les murs de l'enclos montaient la pointe du cap et allaient rejoindre les ruines de Diarmid.

A l'heure où les gens de Molly-Maguire se hâtaient vers le rendez-vous de la galerie du Géant, le maître de ce beau domaine, lord George Montrath, avait réuni dans la bibliothèque -une demidouzaine de personnages qui. la tète courbée et le sourire aux lèvres, semblaient en être encore aux compliments de bienvenue.

Lord George était un homme de quarante ans, grand, fort, et marqué au plus haut degré de ce cachet britannique qui fait reconnaître les Anglais dans les cinq parties du monde.

Il était mis à la dernière mode de Londres, sous son maekintosh de voyage. Sa cravate blanche, nouée avec une précision merveilleuse, supportait carrément une face large et pleine, dont la peau transparente laissait voir des chairs d'un rouge uniforme.

Les joues, le menton, le nez, le front, les oreil-

les, tout était rouge, non p3S précisément de ce rouge foncé que donne l'ivresse ou l'apoplexie menaçante, mais d'un beau rouge anglais, carminé, luisant, égal et tirant sur la cerise à demi mûre.

Les traits de lord George étaient assez beaux, mais trop petits pour l'ampleur charnue de son visage. Le caractère leur manquait, et ils étaient comme écrasés par deux grosses touffes de favoris blonds qui descendaient seulement un au-dessous de l'oreille, pour s'étaler à droite et à gauche en éventail.

Les cheveux étaient courts et bouclés. — Les sourcils blonds à reflets blanchâtres ne jetaient point d'ombre sur des yeux clairs et transparents comme s'ils eussent été de porcelaine.

La taille était, comme le visage, bien proportionnée, mais lourde et molle.

Il y avait d'ailleurs au milieu de cet extérieur épais une dose fort suffisante de distinction fashionable. Nul ne pouvait s'y méprendre ; le nobleinan perçait dans toute la personne de Montrath.

Lord George, malgré ses quarante ans, était encore un des lions de la mode lonclonnienne. — Ce n'était point du reste un de ces lords irlandais flétris du sobriquet de lords de l'Union, nobles d'hier, qui conquirent leurs sièges au parlement en vendant leur pays; — c'était un vrai seigneur, baron depuis Guillaume, et possédant de père en fils une immense fortune territoriale.

Ses revenus allaient à quarante mille livres sterling. Il était propriétaire de tout le pays entre

les lacs et la nier, et ses fermes couvraient les versants fertiles des Mamturks.

Les personnages appelés ce soir auprès de lui étaient ses agents d'à Ha ires.

Le premier en grade — l'inlendard de milord — avait nom Robert Crakenwell.

Il était du même âge que Sa Seigneurie et avait vraiment fort bon air. Avec quelques milliers de livres de revenus, cet intendant eût fait à Londres une excellente figure.

Il avait vécu dans la grande ville. Il y avait mangé comme il faut le petit héritage paternel. — En ce temps il fréquentait noble compagnie, et vous l'eussiez pris pour un lord. — 11 tenait tous les paris, jouait à Brighton et à Bath, courait à Epsom, et possédait sur le turf un nom recommandable.

Ces choses lui avaient valu l'estime de lord George, qui l'avait fuit son intendant. — Après avoir jeté follement son argent par les fenêtres, Robert Crakenwell, devenu sage, écorcbait de pauvres gens qui mouraient de faim.

De la prodigalité à l'usure, il n'y a qu'un tout petit pas, et ces bons vivants qui ont dévoré une fortune savent mieux que personne assassiner pour quelques pence.

Crakenwell avait une tenue convenable, presque élégante; on voyait qu'il n'avait pu perdre complètement ses habitudes de dandy, et son gilet était à la mode de l'année précédente.

Parmi les autres agents, qui étaient tous irlandais, trois ou quatre se tenaient timidement à l'écart. On ne voyait que leurs grosses têtes che-

velues et les pèlerines frangées de leurs carricks. — Deux seulement se montraient hardiment; c'étaient Dirck Mellyn, le Successeur de Luke Neak sur les bords de la Moyne, et Noll Noose, du Connemara.

Us portaient tous les deux le carrick fauve des fermiers du Connaught.

Dirck était un petit homme d'aspect vif et inquiet, dont les traits pointus disparaissaient presque sous la grande chevelure celtique. — >~oll avait un air endormi et niaisement malicieux; vous l'eussiez pris pour un maquignon normand, ferré à neuf pour la foire prochaine.

George Montrath était assis sur un divan et mettait ses deux pieds sur une bergère; la fatigue du voyage récent avait dessiné un cercle plus rouge autour de ses yeux transparents.

Crakenwell avait une chaise; les agents inférieurs se tenaient debout, et c'était à qui ne pénétrerait point trop avant dans le cercle lumineux qui entourait Sa Seigneurie.

— Dépêchons! dit lord George en étouffant un bâillement. — Maître Crakenwell, je vous prie d'apprendre à ces dignes gens les motifs qui m'ont fait les appeler auprès de moi.

— Milord, répliqua l'intendant avec une affectation de respect sous laquelle perçait une parfaite aisance, — je serais coupable si j'avais attendu jusqu'à ce moment, après les lettres si pressantes de Votre Seigneurie... J'ai déjà parlé bien des fois et de mon mieux.

Montrath regarda tour à tour les deux fermiers

irlandais qui se tenaient en avant de leurs collègues, et ramena son œil vers Crakenwell.

Il y avait une sorte de prière dans cette œillade. Mais l'intendant ne l'exauça point; il demeura froid et muet.

Les deux middlemen soutinrent vaillamment, chacun à sa manière, le regard du landlord. — Dirck-Mellyn roula ses petits yeux brillants, et Noll-Noose tourna son chapeau à bords étroits dans ses mains, en souriant tout doucement.

Derrière eux il se fit un murmure timide. — Les autres middlemen s'agitaient sur le tapis et avaient la fièvre du respect.

— S'il m'était permis de risquer un mot, murmura ISoose avec un salut gauche, — je dirais à Sa Seigneurie que je ne suis pas fâché de me trouver face à face avec elle... outre l'honneur de lui présenter mon respect... Les temps ne valent rien; n'est-ce pas, Mellyn?

— Oh? s'écria Dirck, — depuis que le monde est monde, on ne vit jamais misère pareille.

— Au grand jamais! appuya le chœur des middlemen.

— C'est bien vrai! reprit Noll, — et je présume que c'est le moment de demander à notre bon lord une petite diminution de redevance.

Dirck Mellyn toussa et regarda tout au fond de son chapeau, pour ne pas voir l'effet de ces paroles hardies.

Les agents subalternes soupirèrent à l'unisson et se firent petits dans l'ombre.

Noll, au contraire, continua de fixer sur le lord ses prunelles ternes et niaises.

L'intendant Crakenwell s'étudiait à réprimer un sourire.

Lord George bailla.

— Combien êtes-vous de middlemen sur le domaine de Montrath? demanda-t-il.

— Huit, pour le compte de Votre Seigneurie, répondit Noll, — depuis la mort du pauvre Luke Neale.. Quant à la partie de vos terres qui est gérée par les banquiers de Londres, je crois bien qu'il y a dessus une demi-douzaine d'agents pour le moins... M. Crakenwell sait mieux cela que nous.

— Et combien vous faudrait-il de diminution? dit encore lord George.

Dirck-Mellyn fit un geste de surprise et cessa de contempler le fond de son petit chapeau.

Le front étroit de Noll Noose eut comme un rayonnement d'espoir.

— Que Dieu bénisse Votre Seigneurie! murmura-l-il d'un accent dévot ; — je ne sais pas ce qu'il faudrait à Olivier Turner, noire confrère qui est riche, riche! et qui pourrait bien faire un petit sacrifice à son landlord... Il n'est pas ici, le bon garçon!... mais Dirck Mellyn et les autres... et moi surtout, par mon salut! nous sommes plus pauvres que Job... une centaine de guinées me ferait grand bien pour ma part.

— Je n'en demanderais ni plus ni moins, dit Mellyn avec un sourire inquiet.

Les autres dirent :

— Il ne nous en faudrait pas davantage! Toutes ces bonnes gens, qui avaient le costume

ordinaire des fermier» d'Irlande, faisaient tout

doucement leur fortune en pressurant sans pitié l'indigence de leurs voisins. — Ils tenaient à bail une partie considérable du domaine de Montraih, qu'ils sous-louaicni, subdivisée en microscopiques tenances, à des centaines de malheureux.

En cela consiste le métier de iniddlemun ou d'agent intermédiaire entre le seigneur et son fermier.

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