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on distance sur une Loue plus liquide que du mortier.
Ce lac de fange esl formé par le cours d'un petit ruisseau nommée le Doon , qui prend sa source vois le comté de Roscommon et va se jeter dans le lac Corrib. — Forcé de traverser le terrain plat des bogs, le ruisseau élargit son lit outre mesure; il n'a plus de cours : ce sont de petits filets d'eau presque imperceptibles qui se frayent un passage lent parmi la terre délayée.
Hors du marais le ruisseau se reprend à couler entre deux rives que sépare à peine la largeur d'une enjambée; dans le marais il s'étale sur une étendue de plusieurs centaines de pieds.
A cet endroit, la chaussée de planches tremble sous le moindre poids; les bonnes gens du pays prétendent que les troncs d'arbres la font plus solide sur ce point que partout ailleurs; mais c'est chose effrayante que de voir ce sentier mobile qui gémit et ondoie au-dessus du fangeux précipice.
Quelques heures après le tumultueux conseil tenu dans la galerie du Géant, a la pointe de Hanaeh, on aurait pu voir un nombre considérable de paysans armés de scies et de pioches qui se dirigeaient vers le cours du Doon.
Ils venaient de différents côtés , mais la plupart tournaient le dos au lac Corrib.
Ils se réunirent sur un tertre couvert de pins et y tinrent une sorte de conseil. — Le soleil commençait à percer le brouillard; c'était à peu près l'instant on la petite Su et son frère Paddy arrivai! ni a la ville de Tuam.
I es paysans irlandais rassemblés >ur le tertre
avaient l'air fort peu rassurés. Ils jetaient leurs regards à droite et à gauche, comme s'ils eussent craint d'être surpris. Leurs outils les embarrassaient; ils eussent voulu le soleil moins clair et le brouillard plus épais.
Néanmoins, après une courte délibération, dans laquelle dix ou douze garçons armés de mousquets jouèrent le rôle d'orateurs, l'indécision eut un terme. — Quelques paysans qui portaient sur le dos, en bandoulière, des cornets à bouquins, se détachèrent du groupe principal et s'éloignèrent dans diverses directions.
On les vit s'avancer avec précaution, sauter ça et là les flasques de boue les inoins larges, puis se cacher entin dans quelques bouquets de bogspines.
Les uns se tenaient en deçà, les autres au delà du cours du Doon. C'étaient comme des sentinelles chargées de surveiller le passage dangereux.
Le gros du groupe se mit en marche à son tour, après qu'une demi-douzaine de larges bouteilles eurent circulé de rang en rang et reçu l'accolade de chacun.
Ils descendirent du tertre où ils s'étaient tenus jusqu'alors et poussèrent vers le passage du Doon , aussi directement que le leur permettaient les difficultés du terrain.
Us atteignirent la chaussée de planches et mirent leurs jambes nues dans la vase , le long de ses bords vermoulus.
Le plus grand nombre était à cheval sur les troncs d'arbres, afin de ne se point noyer dans l'océan de boue qui s'étendait autour deux.
Les hommes armés de mousquets restaient sur la chaussée et faisaient office du corps de réserve qui , dans toute expédition bien menée, protège les travailleurs.
Le Rubicon était franchi; le premier mouvement de frayeur avait cédé au désir de la vengeance. — On entendit bientôt de toutes parts le bruit des scies et le son plus éclatant des haches, attaquant les madriers de la chaussée.
C'était un rude travail. Les pièces de bois épaisses reposaient la plupart du temps à plat sur la terre délayée , et la scie ne pouvait point jouer. D'un autre côlé, le cornet à bouquin des sentinelles retentissait à chaque instant, annonçant l'approche d'un témoin suspect. — Il fallait s'arrêter et attendre.
Mais le témoin était toujours un homme du pays qui , obéissant aux ordres des sentinelles, consentait à passer au large, et qui parfois même poussait la J)onne volonié jusqu'à se joindre aux travailleurs.
Ceux-ci étaient pour le plus grand nombre composés de nos nocturnes connaissances de la galerie du Géant. — Il y avait là le grand Mahony, armé d'une hache énorme, et qui achevait ordinairement d'un seul coup ce que la scie n'avait pu faire.
Il y avait Mac-DulT qui portait son shillelah attaché derrière le dos et sciait de son mieux, en chantant un lilliburo pour se donner courage; — le pauvre Pat, qui ne faisait pas grande besogne, mais qui en revanche tremblait de tous ses membres.
Ce bon garçon avait tout à craindre; sa vie se
passait en de légitimes angoisses : d'un côie, lev Mol ly-Maga ires c| u i le surveillaient, et pour qui toute faute était s:ms pardon; de l'autre, les gens de lord Montrath dont il mangeait le pain, — et quel bon pain!
Au moindre soupçon, sa charge lui eût été à coup sur enlevée, — sa chère charge qui lui donnait bien quelquefois a tremblera cause du monstre enfermé dans les ruines de Diarmid, mais qui en définitive était bien douce et permettait au pauvre Pat de manger, de dormir et de boire mieux et plus longtemps que pas un Irlandais.
Chaque fois que le cornet à bouquin des sentinelles retentissait, Pat se sentait perdre le cœur. Il se voyait battu, assommé, pendu, et quand ses idées prenaient une tournure moins sombre, il se voyait chassé de ce bon nid qu'il s'était fait dans les ruines de Diarmid, et réduit au lamentable étal de travailler beaucoup pour raanuer très-peu.
Lui qui aimait tant à manger beaucoup«et à ne travailler guère!...
Gib Roe était aussi parmi les ouvriers de destruction; sa bêche tranchante attaquait le bois vermoulu avec une sorte de fureur. — Au fond de l'âme Gib P»oe pensait bien contribuer à une œuvre pie, et il se disait, le malheureux, que le meurtre des dragons prolestants compenserait ou à peu près dans la divine balance le meurtre de Mac- Diarmid catholique
Les hommes armés de mousquets s'échelonnaient U; long de la chaussée et veillaient. Un seul parmi eux portait le voile noir sur son visage. C'était un grand jeune homme aux formes élégan-
les el souples. Sa tête se penchait >ui sa poitrine
dans une attilude d'hésitation et de tristesse. II était appuyé sur son mousquet et demeurait
immobile depuis que le premier coup avait attaqué la chau
— Hardi, mes bons garçons! disait Mahony le Brûleur, dont la hache tranchait le bois comme du fromage. — Ce sont ici les apprêts du bal!... à bientôt la danse!
— Och! criait Mac-Duff, qui poussait et relirait sa scie avec effort; — nous méritons bien de voir quelque chose de joli, car la besogne est rude.
— Mon pauvre corps est tout en sueur, murmurait Pat.
— îN'aie pas peur, reprenait Mac-Duff; — quelque jour, mon vieux coquin de Pat, nous te sécherons avec un fagot de bog-pine.
La sueur de Pat devenait froide, el ses mains ne pouvaient plus tenir la scie.
Le travail avançait; mais le soleil montait à l'horizon et dissipait peu à peu le brouillard.
Le temps pressait; car l'occasion était unique, et il ne fallait pas laisser la besogne inachevée.
Le géant redoublait d'efforts. Sa grande ligure, rougie par la chaleur, s'élevait au-dessus de toutes les autres tètes; il frappait sans relâche; sa hache émoussée ne coupait plus le bois, elle le broyait.
— Halle! dit Mac-Duff; causons un peu avec le potteen, ou nous mourrons comme des chiens sur la place!
Le géant, malgré son ardeur, n'avait point d'argument sérieux a opposer a cette proposition. Le
silence succéda pour un instant au grincement des scies et aa fracas de la hache; des cruches de pot* leen , mises en réserve, circulèrent dans les rangs des travailleurs.
Durant ce court moment de silence, on entendit comme un bruit vague aux alentours.
— Qui diable avons-nous là? demanda le Brûleur en interrogeant la brume d'un regard inquiet.
Pat, qui devançait tout le monde lorsqu'il s'agissait d'avoir peur, laissa tomber la cruche qu'il tenait à la main.
Le vase lourd s'enfonça lentement dans la fange délayée et disparut peu à peu.
C'était comme un a\ant-goût du sort qui attendait les dragons de la Reine...
Mais personne n'y lit attention en ce moment; la panique est tôt venue dans le cœur des paysans irlandais.
Ils s'arrêtèrent tous , et prêtèrent l'oreille en tremblant; la plupart avaient bonne envie de déguerpir.
Le bruit continuait cependant; on eût dit des chuchotlements et des éclats de rire étouffés.
— Oh! oh! s'écria Mae-Duff en se louchant le front, — j'avais trop bu cette nuit dans la galerie, et je crois que j'ai dit quelques mots à Madge , ma femme, en passant...
Un éclat de rire qui partait de la touffe de bogpine la plus voisine répondit à cet aveu.
En même temps tous les petits bouquets de pins, aussi loin que la brame laissait pénétrer le regard, semblèrent s'animer; partout apparurent
— iOl —
des létes rouges <>u blanches. — La femme de Patrick Mac Duff travail point été plus discrète que son mari; tout ce qui portait un jupon dans Knockderry et dans le bourg de Corrib s'éiait donné rendez-vous autour de la chaussée de plan- Le spectacle promettait d'être curieux : les bonnes femmes avaient à choisir entre la noyade desdragons 1 1 les élections de Galway; elles avaient opté pour les dragons, quittes à regagner après la ville au pas de course. .
Sj bien que chaque buisson cachait une mante .<■, et comme il n'y avait point de sentinelle entre le lac et la chaussée, les bonnes femmes ayaient pu s'approcher jusqu'à une centaine de pas des travailleurs dont elles n'étaient séparées (lue par le lit fangeux du Doon.
Le géant regarda Mac-Duff d'un air menaçant, et peu s'en fallut que ce dernier ne payât son indiscrétion de sa vie; — c'était le droit. — Mais Muc-buff, fanfaron et bavard, avait beaucoup d'amis dans cette foule bavarde et fanfaronne; chacun était d'ailleurs si content de n'avoir plus pur, que le vent tournait à la clémence.
Un cri de pardon s'éleva , la hache de Brûleur, qui tournait autour de sa tête, au lieu d'aller vers Mac-Duff, retomba sur le bois et broya du coup tin énorme madrier.
— Si c'avait été moi, murmura le pauvre l'at . — Dieu sait où je serais maintenant!
— A tous les diables, mon fils, répliqua Mac- Dttflf, qui, déconcerté un instant, reprenait son and i ;eaprès le péril. — A l'ouvrage, vpus autres!... il faut que les dragons nous payent cela.
— La première femme qui parlera — «lit la grosse
voix du Brûleur, — fera un plongeon dans !«' but;. Le silène répondit à celle menace; mais il est
à croire que les bonnes femmes prirent leur revanche dès que le bruit du travail eut recommen<
La scie mordit de nouveau le bois, la hache lit rage. Durant une demi-heure encore, ce fut un assourdissant fracas, interrompu seulement de temps à autre, lorsque le cri d'un cornet à bouquin sonnait l'alarme.
Le brouillard achevait de se lever; le soleil resplendissait au ciel; on voyait encore la brume comme une barrière circulaire et lointaine, qui laissait à découvert un large rond de verdure à reflets fauves.
— C'est fini, dit le Brûleur en essuyant du revers de sa main son front tout ruisselant de sueur, — je vais essayer ça.
Les madriers étaient coupés de distance en distance, de manière à pouvoir basculer sur les troncs d'arbres qui leur servaient d'appui. — Mahony monta sur un de ces troncs d'arbre dont l'extrémité dépassait le rebord de la chaussée; il mit son pied sur la planche que le poids de son corps fit tourner lentement.
Une acclamation générale accueillit celte épreuve.
■ — Le Brûleur est bien lourd, dit Mac-Duff, — mais les chevaux des Saxons sont aussi lourds que lui.
— C'est pourtant moi qui ai scié la planche à
cetle place, murmura le pauvre Pat; — et dire que personne ne m'en sait gré!...
Le jeune homme au masque noir était toujours appuyé d'une main sur son mousquet; — son autre main soulevait un coin de son voile.
Sous la toile était la figure pâlie et fatiguée de Jermyn Mac-Diarmid.
11 regardait l'œuvre de destruction d'un œil morne et alourdi.
Il y avait sur son visage une amère détresse, et une tempête était dans son cœur. — Son âme, que Dieu avait faite généreuse, se révoltait d'instinct énergiquement contre ce meurtre lâche.
A cet instant suprême, une voix s'élevait au dedans de lui et lui criait : Arrête! — Il hésitait. — Il avait comme un vague désir de s'élancer sur la route de Tuam et de crier à son rival : La mort est là, n'avancez pas!
Mais cet homme! oh! cet homme qui lui enlevait le cœur d'Ellen! il le haïssait d'une haine fougueuse et profonde autant que son amour.
II était emporté par une puissance mystérieuse; sa volonté muette ne lui parlait plus; il y avait un épais bandeau sur sa raison; — il n'était plus lui-même; — c'était comme une folie...
Ellen! Ellen! ce nom emplissait son cœur; cette pensée était sa pensée unique, incessante; il ne voyait rien qu'Ellen; Ellen était son seul désir en ce monde et dans l'autre.
Et cet homme était venu lui voler le cœur de la noble lleiress!
Jermyn restait cloué à la même place, regardant toujours l'endroit où la planche avait basculé,