‹ Quittance de minuitChapitre 4 sur 32 · MAC-DIARMID · texte numérisé non relu

MAC-DIARMID

la maison noire.

Ceci est une histoire d'hier. Les événements que nous avons racontés aux précédents chapitres se passaient à la fin de 1844.

Plusieurs mois se sont écoulés, nous sommes en juin 1845.

Le fait palpite encore. L'oubli n'a pas eu le temps de tisser le voile qui recouvre chaque événement tour à tour...

Durant ces quelques mois, les choses ont marché. — En ces pays de grandes luttes, où il semble que la volonté d'un seul homme soit entre le courroux contenu des partis et la plus implacable de toutes les guerres civiles, chaque jour amène son progrès con lesté, sa bataille perdue ou gagnée; une bataille gagnée presque toujours, car l'étoile

de l'Irlande grandit et monte à l'horizon politique, (es huit millions d'esclaves qui ont eu tant de peine à devenir un peuple, se dressent pauvres, mais forts, vis-à-vis des suppôts à demi vaincus de la tyrannie protestante*

Ils ont encore, dit-on, les vices et. les faiblesses que mène avec soi la servitude, — mais ils prêtent l'oreille aux leçons vaillantes d'une voix libre; leur cœur apprend à battre. Ils vont s'éveiller hommes...

Et tandis que les uns courbent encore la tète sous la puissance fatale de la misère, tandis que d'autres, voués à de mystérieuses vengeances, poursuivent durant les nuits noires leurs batailles inutiles et cruelles, quelque chose s'agite au dedans' et au dehors de la nation. L'Angleterre, émue, écoule la voix longtemps muette de sa conscience. O'Connell, captif, trouve un arc de triompe au delà des portes ouvertes de sa prison; Robert Peel, le noble et ferme génie, musèle son propre parti, et ensemence de ses mains le champ où va croître la moisson catholique.

Et l'Europe regarde, attentive, les fantastiques évolutions du Libérateur, sa lutte patiente, ses déroutes éhonlées, ses magnifiques victoires.

Elle écoute le pamphlet unique et furieux de cet homme étrange, dont la colère calcule, qui n'a peur de rien, si ce n'est d'une épée, et qui manie en se jouant le courroux docile dun n.uion adolescente.

Elle voit, derrière cet homme, la misère grandir et demander, impatiente, le pain promis, la victoire annoncée.

Elle s'étonne, déroulée, devant la comédie du Rappel, qui enfile l'un à l'autre ses actes interminables et semble défier la patience commune.

Elle apprend çà et là quelques noms néfastes qui s'écrivent avec du sang sur des ruines toutes neuves. — Hier elle entendit pour la première fois ce nom de Molly-Maguire, qui est entouré aujourd'hui déjà d'une funeste renommée ..

C'est une tragédie qui se joue devant nos yeux et qui mêle à des efforts gigantesques la farce bizarre. 11 y a du sang, des larmes et des rires. Ce peuple est comédien. Il trouve moyen de grimacer dans son indicible détresse II meurt de faim, il tue et il fait des cabrioles.

El, parmi vingt actions dirigées en sens contraire, la destinée s'accomplit...

Ces convulsions vont s'apaiser. La convalescence s'annonce. Quelques années encore, et les nuits sans lune ne s'éclaireront plus au feu de l'incendie. Le sang ne coulera plus; le whiteboysme aura déchiré son masque et brisé son poignard.

On ne se rappellera plus les burlesques francsmaçons orangistes; on aura oublié les ventes terribles où se réfugiait la misère courroucée du catholique expulsé de sa chaumière.

Alors viendra l'histoire avec son pinceau respectable, l'histoire honnête, et digne, et prude, dont chaque mensonge vaut dix vérités inscrites aux pages frivoles du roman

Le gai soleil de juin enfilait la voie étroite de Donnor-street à Galway; ses rayons, frappant

obliquement la ligne irrégulière des maisons, mettaient alternativement de grandes ombres et de vives lumières à leurs façades sculptées.

Galway est la perle de l'Irlande; c'est la cité romanesque , la ville épique, gardant au fronton de ses demeures les belles fantaisies que le moyen âge taillait partout dans la pierre.

En passant par certaines rues, vous diriez quelque quartier transporté d'une ville castillane. Les maisons, qui se louchent presque, s'élèvent sveltes et fières, ouvrant sur la voie discrète leurs longues fenêtres en ogive. — Le dessus de chaque porte se découpe en sculptures capricieuses. Ça et là, entre les fenêtres, des écussons symétriques étalent leurs vieux émaux que le temps aurait dû respecter.

Donnor-street est un de ces passages où l'architecture gothique et le style de la Renaissance alternent sans aucun mélange de constructions modernes.

Chaque maison est un château, petit ou grand, aux murailles criblées d'armoiries, qui ferme fièrement les battants guillochés de son portail.

Mais ces châteaux sont depuis longtemps veufs de leurs nobles hôtes; ceux qui ne sont pas inhabités servent d'asile aux professions les plus bourgeoises, et encore ont-ils peu de faveur auprès (\es industriels, à cause de l'incommodité de leurs distributions intérieures.

A l'angle de Donnor-street et de la ruelle sans nom qui mène au Claddag, cette pairie des matelots et des pêcheurs de Galway, une grande maison d'architecture éminemment curieuse et carac-

téristique avait été transformée en auberge, sous le patronage de Saunder Flipp, Écossais et presbytérien.

Il y avait au-dessus de la porte principale, entre deux écus sculptés dans la pierre où la harpe d'Irlande s'écartelait de diverses pièces chevaleresques, un beau tableau composé de pâtés de couleurs bleue, jaune et rouge, qui représentaient le bon roi Malcolm.

Au-dessous on lisait : Aie d'Ecosse, potteen , pension pour hommes et pour chevaux.

C'était un des principaux public houses protestants de Galway. A différentes époques; les orangistes y avaient tenu les séances de leur club. Quoique presbytérien, Saunder Flipp avait une tendresse de frère pour les gens de l'Eglise établie qui venaient boire à son auberge.

11 était allé une fois, dans son zèle enthousiaste, jusqu'à proposer a ses pratiques orangisles de mettre bas l'enseigne du roi >ialcolm, qui avait été en son temps un partisan du pape; mais la grandeur d'âme des anglicans avait dédaigné cette offre soumise, et les pâtés de couleurs bleue, rouge et jaune continuaient de représenter sans encombre le vieux monarque écossais.

C'était un bon temps pour Saunie; les voyageurs abondaient en la ville de Galway. On était à la veille des élections, et les deux partis, qui se préparaient à une lutte acharnée, avaient convoqué le ban et Tarrière-ban de leurs amis.

L'Ulster (1) avait envoyé un nombreux contin-

(1; Des quatre provinces qui composent l'Irlande , trois

gent de protestants pour tenir avec avantage le marché aux voles et travailler les consciences indécises. Des gens de Londres étaient venus dans le même but, et du midi de l'Irlande affluaient des bandes bruyantes qui n'étaient certes pas là pour appuyer le candidat tory.

En outre il y avait à Galway un autre appât pour la foule, — un grand procès de whiieboysme; — c'était assez pour emplir jusqu'aux combles toutes les hôtelleries, et de fait, la vieille cité, trop petite, déversait une partie de ses hôtes sur Tuam et les autres villes environnantes.

Ce procès de whiteboysme, qui était en train de se juger, piquait la curiosité très-vivement. L'accusé, que le grand jury avait renvoyé devant les assises, était, disait-on, l'un des principaux chefs de l'armée des Molly-Maguires.

Cet homme, qui jouissait d'une grande influence dans la partie occidentale du comté, entre la mer et les deux lacs, avait trouvé dans la population une telle sympathie, qu'aucun témoin ne s'était rencontré pour déposer contre lui à la dernière session.

Lors de son arrestation , il y avait eu de terribles émeutes dans le Connaught. Des bandes étaient venues, de nuit, jusqu'au milieu de la ville de Galway, et si le prisonnier avait voulu y mettre un peu du sien, il ne fût pas resté quarante-huit heures sous les verrous de la reine. — Mais le

le Lcinster, le Munster e! le Connaught, sont presque exclusivement catholiques. — La quatrième. l'Ulster, est composée d'une manière à peu près égale de protestants et de catholiques.

prisonnier demeurait calme au fond de sa cellule. Il désavouait 1 émeute, et prétendait faire triompher légalement son innocence.

Au lien de l'acquitter purement et simplement, faute de preuves, on avait renvoyé l'affaire à deux mois, comme cela se fait assez généralement en Irlande.

Le bruit public était que, pendant ces deux mois, on avait découvert enfin ce qu'il dallait de témoins pour faire condamner le vieux Mill's Mac-Diarmid...

De l'autre côté de la rue étroite, et justement vis-à-vis de l'auberge du Roi Malcolm, s'élevait une grande maison noire, délabrée, chancelante, dont les fenêtres gothiques, veuves de leurs vitraux, laissaient passer le vent et la pluie.

Dégagée des habitations qui la pressaient, cette maison eût été une belle ruine. Ses murailles, couvertes de sculptures féodales, brisaient leurs courbes avec grandeur, et s'ouvraient à leur milieu, ménageant un portail sarrasin digne du palais d'un prince. Elle était beaucoup plus large de façade que l'hôtel de Saunder Flipp; mais elle avait seulement deux étages, surmontés d'une haute toiture a pic.

Sa forme était celle d'un château : un corps de logis et deux ailes, séparés entre eux par de profondes échancrures.

Elle était inhabitée. — On la laissait tomber en poussière, comme tant de palais en Irlande, et nul n'allait s'inquiéter de rimminence de sa chute...

11 était deux heures de l'après-midi ; le soleil,

entrant par une grande fenêtre ogive, «clairait joyeusement les cloisons rougeàtres du parloir de l'auberge du Roi Malcolm

It y avait çà el là, dans les compartiments de cette salle, destinée aux membres importants de la société orangiste, quelques gentlemen attablés et buvant du toddy.

La loge la plus voisine de la fenêtre était occupée par quatre personnages, deux hommes et deux femmes qui s'entretenaient paisiblement.

MistressFenella Daws, l'aînée des deux femmes, pouvait bien avoir quarante ans. Elle était trèsmaigre, très-blafarde, et coiffée à l'enfant. Ses cheveux, d'un blond ardent, décimés par l'âge, élageaient leurs petites bouclettes pommadées autour d'un front étroit où il n'y avait pas trop de rides. Ses yeux blancs avaient d'étonnantes façons de se mouvoir de bas en haut et de rouler avec détresse, chaque fois qu'elle ouvrait sa mince bouche contenant de grandes dents, — de ces dénis larges, blanches, cruelies, menaçantes, qui déchirent des tranches de bœuf inconcevables.

Manifestement, sa ferme volonté était d'avoir un charmant sourire. Quand elle souriait, son nez long et mince se busquait doucement. Ses yeux, garnis de franges roussàtres, se fermaient à demi; ses larges dents se montraient éblouissantes et terribles.

Elle était grande, toute en jambes, et habillée suivant la dernière mode d'Almack : — une robe de mousseline claire, dont le frêle tissu était menacé de ruine par les angles aigus de ses épaules,

rabattait ses plis sur la plus austère de toutes les poitrines. Un iichu éclatant tournait nonchalamment autour des vertèbres puissamment accusées de son cou. — De beaux souliers vernis, emplis par des pieds plats, relevaient orgueilleusement sa jupe trop courte.

Elle avait du vague dans l'esprit et des romans dans le cœur. La noble poésie était sa nourriture...

A côté d'elle s'asseyait une charmante fille de dix-huit ans, sa nièce, miss France» Roberts.

Miss Francés ne ressemblait vraiment point à sa tante : — elle avait de beaux yeux limpides et sérieux; son front pur s'encadrait de fins cheveux blonds, dont les boucles abondantes tombaient avec profusion le long de ses joues.

Les filles de l'Angleterre ont le privilège de ces admirables chevelures dont la nuance douce chatoie, et dont les ondes perlées ruissellent sur la blancheur sans rivale de leur peau transparente.

Les sourires de Francès étaient aussi rares que ceux de sa tante s'épanouissaient fréquents. — Mais, quand elle souriait, c'était comme un suave rayon qui réjouissait l'œil et chauffait le cœur.

Elle avait un petit air de dignité sévère qui contrastait singulièrement avec les airs langoureux de Fenella Daws. On eut dit vraiment que la tante et la nièce avaient changé de rôle, ou que la jolie fille, par une muette moquerie, mettait sur son gracieux visage le masque qui convenait à la vieille femme.

Cette austérité n'avait, au reste, nui rapport avec la timidité de nos vierges. La modestie

i. QU1TT. DE ■IlfDIT. i)

change d'allures en passant le détroit, et les belles filles d'Albion n'entendent point comme nous la pudeur.

Peut-être l'entendent-elles comme il faut.

Le regard de Francès, ferme et hardi, ne se baissait point à tout propos. Le rose délicat de sa joue ne passait point au pourpre de minute en minute. Elle était calme et à son aise comme un homme.

Et cette assurance donnait à sa physionomie ce qu'il faut à la femme de fierté douce. Il y avait autour d'elle comme un reflet attrayant de digne sérénité.

Dans la manière dont la traitait sa tante, on aurait pu reconnaître un singulier mélange de déférence étudiée et de dédain très-franc. Fenellane pouvait voir en effet dans cette petite fille qu'une créature évidemment inférieure, mais Francès était la fille de feu sir Edmond Roberts, knight et membre du parlement. Cela méritait considéralion.

Fenella se faisait honneur volontiers de cette parenté. Elle parlait avec emphase des belles connaissances de sa nièce, qui avait été élevée dans une maison d'éducation fashionable et qui était l'amie, — mais vraiment l'amie, — de plusieurs grandes dames, parmi lesquelles il fallait compter lady Georgiana Montra th.

De ces nobles amitiés, Fenella recevait comme un lointain reflet de distinction, qui lui était cher plus que nous ne saurions le dire.

Sans cela sa supériorité eût écrasé bel et bien miss Roberts.

Mistress Fenella Daws et sa nièce prenaient le thé assises du même côté de la table et adossées à la fenêtre.

En face d'elles les deux hommes buvaient et s'entretenaient.

Ils étaient tous les deux à peu de chose près du même âge. Celui d'entre eux qui avail le plus d'apparence était un personnage gros, court, au front chauve et plat, flanqué sur les tempes de deux mèches de cheveux gris. Il avait une longue figure enmanchée à un cou trapu, et son menton sans barbe descendait en pointe sur sa poitrine. Ses yeux à demi fermés affectaient une dignité sévère. Ses lèvres remuaient avec lenteur pour prononcer d'emphatiques paroles.

Il tenait le plus roide qu'il pouvait son torse obèse, couvert d'un habit noir.

(le n'était rien moins que Josuah Daws, esq., sous-intendant de la police métropolitaine de Londres, époux de Fenella Daws et oncle de miss Francès Roberts.

Il était en Irlande avec une mission du gouvernement, — disait-il, — et paraissait avoir au degré suprême la conviction de son importance.

Son compagnon, qui avait nom Gib Roe, était un homme de taille moyenne, grand et maigre, qui semblait mal à l'aise sous son habit de gentleman. Sa figure anguleuse, aux traits profondément fouillés, offrait en ce moment le type le plus parfait de la servilité aux abois. — On s'étonnait de ne point voir des haillons sur ces épaules courbées, et cette main jaunie, aux jointures calleuses, qui tressaillait et tremblait au moindre bruit, devait

avoir touché bien souvent le denier de l'aumône.

Gib avait mis son chapeau à côté de lui sur la table, ce qui éloignait toute idée qu'il pût être un homme comme il faut. Eu Irlande, en effet, de même qu'en Angleterre, le chapeau d'un gentleman doit être rivé soigneusement à son crâne, et se découvrir est le fait d'un manant.

Gib avait des cheveux crépus, mais rares, qui s'ébouriffaient autour de sa tête pointue. Ses veux déteinls et caves disparaissaient presque derrière les poils inégalement hérissés de ses sourcils. Sa joue était bave, ce qui faisait ressortir la tache rouge, signe menaçant, que la misère ou la maladie avait imprimée sur la «allie aiguë de ses pommelles.

Le reste de ses traits était aquilin : un long nez mince, recourbé sur une bouche pincée, autour de laquelle errait un sourire triste, matois et soumis.

Il regardait en dessous de temps à autre Josuah Daws, et, chaque fois que Josuah Daws parlait, il courbait l'échiné et renforçait son sourire d'esclave.

— Buvez un coup, Gibbie, pauvre créature! dit Josuah Daws avec on geste protecteur.

— Oh! Votre Honneur, grand merci! répliqua Roe, qui avala une large rasade de toddy.

— Il est entendu, reprit l'homme de police, — que vous êtes à nous, mon garçon.

— C'est entendu, Votre Honneur.

— Parlez plus bas, Gibbie!. .. Je ne vois point la nécessité de mettre ces dames dans notre se-

cret... bien que notre secret n'ait rien que d'honorable, mon garçon, et de chrétien, et de...

— Oh! Votre Honneur, je crois bien, murmura Roe.

— JNous disions que vous viendriez chez le juge avec moi, demain malin, pour faire votre déposition contre ce scélérat de papiste...

— Oui, Votre Honneur.

— Et que vous amènerez vos enfants...

— Oui, Voire Honneur.

— Quels ont été les témoins de l'incendie?...

. — Oh! Votre Honneur!.., soupira Gib en baissant les yeux.

Puis il ajouta :

— Sans doute, sans doute... et je bois un verre, Votre Honneur... J'ai vu; ils ont vu, les chères créatures... Arrahl nous étions à Kilkenny tous les trois, mais il n'importe, puisque Votre Honneur nous paye...

— Etquec'esl pour le bien de la vraie croyance, Gibbie... Où sont les enfants à présent?

— Ils coupent de la tourbe dans les bogs, s'il plaît à Votre Honneur.

— Et quel âge ont-ils, Gibbie?

— Ma bouchai! les innocents!... Paddy a onze ans; sa sœur Su va sur sa treizième année; que Dieu les protège!

— A merveille! grommela le sous- intendant de police.

Puis il ajouta entre ses dents, en se frottant les mains joyeusement :

— Il a fallu que je vienne de Londres pour mettre ordre à tout cela!... Ah! ah! ces magistrats

de la verte Erin ont le bras court et les oreilles longues!... Je demande pardon à Dieu de ce mouvement d'orgueil.,.

Josuah Daws se prit à réfléchir.

Gib garda un respectueux silence.

La tante et la nièce, cependant, poursuivaient leur entretien. Elles causaient d'une récente excursion faite, à l'accasion de la Saint-Patrich, sur les bords enchantés des lacs Mask et Corrib.

— Que je voudrais être à Londres, Francès, disait la tante; — à Londres, dans le Strand, pour raconter toutes ces merveilles! .. Je donnerais un thé, miss, un grand thé, ma fille... peutêtre un raout, si mister Blount le juge à propos, afin de me faire honneur de cet incroyable voyage!... Quels sites! quelles eaux! quels bois! quelles prairies! quels costumes! quels horizons! que de pittoresque! que d'imprévu! que de poésie!...

Fenella s'arrêta essoufflée.

— C'est un beau pays, dit Francès.

— Beau n'est pas le mot, je pense, miss Fanny!... C'est étonnant, prodigieux, diabolique!... des sauvages à longs cheveux... des filles à manteaux rouges... des enfants nus... Et quand on pense, Fanny, que toutes ces choses appartiennent à Satan!

Francès secoua sa blonde tête.

— Croyez-vous donc, madame, répliqua-t-elle, — que ces beaux enfants qui nous souriaient si doucement le long des rives du lac Mask, étaient possédés du malin esprit?... et ces jolies jeunes

filles, dont nous admirions les grands yeux noirs?...

— Parlez pour vous, miss Fanny, je vous prie, interrompit Fenella, — je n'aime pas les yeux noirs chez les femmes.,.

— Et ces fiers garçons, reprit Francès, — à l'air si franc, si brave!...

Les yeux de Fenella s'allanguirent.

— C'est vrai! — murmura-t-elle, — et je n'aurais jamais cru trouver de si beaux hommes dans ce pays damné!... Ils ont quelque chose de robuste, Fanny, ne le pensez-vous pas ? et de poétique... Mais que Dieu nous protège, ma nièce! l'Irlande est au pape... et le pape est l'antechrist.

Francès rêvait.

— Et que peut être l'antechrist, déclama Fenella Daws, — sinon Satan, le grand ennemi?...

— Assurément, murmura Francès avec distraction.

Mistres Daws la regarda en dessous.

— Quel a été le sentiment de ces sauvages , pensa-t-elle, — en nous voyant glisser, ma nièce et moi, sur le gazon des rives du lac?... Ils ont la poésie du Nord... leurs bardes nous ont sans doute chantées déjà sur la harpe héroïque... et leurs vers nous comparent, je le crois, à deux divinités descendues des nuages... Je voudrais bien voir leurs vers.

— A quoi pensez-vous, Gibbie? demanda en ce moment avec brusquerie le sous-intendant de police.

Le pauvre Roe avait penché sa tête rêveuse sur son sein. Peut-être songeait-il à ces jours de mi-

sère insoucieuse où il allait par les grands bogs du Connaught, défiant la faim, défiant le froid et chantant les vieux airs des bandes de l'île Verte...

Son regard se fixait à travers les carreaux de la croisée, sur la façade sombre de la maisou ruinée.

L'œil de Daws se tourna curieusement du même côté; — mais Daws ne vit que la muraille enfumée et les lignes confuses des vieilles sculptures rongées par la mousse.

La joue pâle de Gib s'était couverte de rougeur.

— Oh! Votre Honneur!... murmura-t-iï en tremblant.

Puis, voyant que la grave figure de son nouveau patron n'exprimait aucun soupçon, il ajouta :

— Je songeais que Paddy, l'innocent, n'a rien p< ur couvrir ses pauvres épaules,... et que la petite Su ne peut pas se présenter devant la justice, toute nue comme elle est, la jolie créature.

— C'est juste! c'est juste! s'empressa de répondre Daws qui mit sa main à sa poche et en retira plusieurs couronnes.

Les yeux caves de Roe brillèrent à la vue de l'argent dont le tintement affecta délicieusement ses oreilles.

— Och ! murmura-t-il en reniflant avec énergie cette exclamation irlandaise; — och!... och!

— C'est pour toi, dit Daws; — tu achèteras des vêtements aux petits.

Roe s'empara de l'argent et le fit disparaître dans les poches de son habit de gentleman.

— A la santé de Votre Honneur! dit-il avec enthousiasme; — arrah! à la santé de la belle

darne et de la jolie demoiselle!... och! les enfants ont vu l'incendie, les pauvres chérubins!... De Kilkenny a la Moyne il n'y a guère que cent milles, après tout!

— Chut! mon garçon, chut! dit Josuah.

Gib remit son verre et se tut avec la docilité d'un automate.

De temps à autre cependant la porte du parloir s'ouvrait et quelque grave personnage faisait solennellement son enirée. La plupart des nouveaux arrivants portaient d'énormes bibles sous le bras et. saluaient l'assistance avec cette affectation de grave pruderie qui disùngue le cagotisme prolestant.

Les stalles du parloir s'emplissaient l'une après l'autre.

Il y avait là déjà le procureur O'Kir, gros saint, dont la bible avait des marges grasses et qui écorchait impitoyablement ses clients pour la plus grande gloire de la vraie foi; — le juge Mac-Fool, auteur du Traité des Visions dans la veille et des Abstractions de la chair; — le bailli Payne, homme édifiant qui avait toujours un texte saint en réserve pour donner aux pauvres qui lui demandaient l'aumône; — le sous-bailli Munro, le lieutenant Peters, l'enseigne Dickson, l'intendant Crackenwel...

La crème enfin des notables et freemen de Galway !

On buvait dru, mais le toddy n'avait pas eu le temps? d'échauffer les tètes. Chacun gardait encore son masque de pudibonde gravité.

On parlait du procès du vieux Mac-Diarmid, —

le misérable coquin! — On parlait des derniers méfaits de miss Molly-Maguire, — des élections prochaines, et de la faiblesse condamnable du ministère tory...

Les chances du poil étaient vraiment douteuses. Qui serait victorieux? James Sullivan, — un saint devant le Seigneur, — le protégé du noble lord Montrath, — ou ce scélérat de Derry, créature d'O'Connell, patron de Mac-Diarmid, papiste enragé, papiste honteux, papiste, papiste, papiste?...

Fenella Daws en était a sa sixième tasse de thé, dans lequel elle trempait de larges tartines beurrées. — Ce que mangent ces créatures d'élite, à part la poésie, est quelque chose de prodigieux !

Tout en mangeant elle donnait carrière à son éloquence, qui était un mélange assez original de poésie mystique et de commérages bourgeois. Elle parlait de la fête de saint Patrick, des danses bizarres de la montagne, du tir au fusil, des énormes roches soulevées par la main des jouteurs.

Francès, doucement complaisante, lui donnait la réplique.

— Sans doute, sans doute, Fanny, disait mistress Daws en tournant ses yeux blancs avec beaucoup de charme; — vous avez vu tout cela comme une bonne fille que vous êtes... mais il vous manque, ma chère enfant, ce je ne sais quoi que je possède à un si haut degré... cette faculté d'extraire le vrai beau de toute chose, ce sens divin, ce feu sacré... vous m'entendez bien?...

— Oui, madame.

— La nature est pour vous de la terre et de

l'herbe... La vie passe devant vos yeux comme un drame sans passion... Tenez! cette scène poignant*' à laquelle nous assistâmes sur la montagne, le soir de la fête, vous laissa presque froide!

Franeès essaya de sourire, — mais elle ne put, et une émotion profonde se peignit sur ses traits.

— Je me souviens! murmura-t-elle; — oh! je me souviens... quel noble courage!...

— Et quel magnétique regard, miss Fanny!... Comme il dominait la foule sauvage qui rugissait autour de lui... On entendait le bois de shillelahs choquer la chair, et les plaintes se mêlaient aux malédictions...

— Et il était seul contre tous! dit Franeès.

— Seul, ma fille !... seul avec son casque d'or, sa ceinture de soie brodée et son justaucorps de pourpre!...

Franeès la regarda étonnée.

— Vous parlez du major Percy Mortimer? demanda-t-elle.

— Et de qui donc parlerai- je?...

— Moi, répliqua Franeès, sans baisser les yeux, — je parle de son sauveur, Morris Mac- Diarmid.

— Cet homme au carrick gris! s'écria Fenella en riant, — ce rustre au bâton!... ce paysan!...

L'œil bleu de Franeès étincela d'indignation.

— Lui-même, répliqua-t-elle, cet homme qui est venu mettre sa poitrine s.ins défense entre la mort et Percy Morlimer... Je n'ai point vu, madame, s'il avait une écharpe de soie ou des haillons... j'ai vu son œil élinceler, j'ai entendu sa voix tonner parmi les hurlements de la foule...

— Et le major! ma nièce... pas un muscle en mouvement sur son pâle visage...

— J'ai vu son shillelah vibrer comme une baguette magique... et la foule a reculé, madame, la foule irritée, furieuse! elle a reculé devant un seul homme !

— Mais le major!... Il se tenait droit et impassible... son œil était grand ouvert...

— Le major est un vaillant soldat, madame...

— Et il est si beau! et si poétique, Fanny!...

— Oh! il était beau vraiment et sublime celui qui l'a sauvé, s'écria Francès, emportée par un irrésistible mouvement d'admiration.

Fenella Daws la regarda, étonnée à son tour. — Elle vit son œil étinceler et son front, si calme d'ordinaire, se couvrir d'une rougeur ardente. •

Un sourire pincé vint à la lèvre de la dame entre deux âges.

— Comme vous vous animez, ma fille!... ditelle. — Ne vous ai-je pas entendue prononcer le nom de ce héros en carrick?

— Morris Mac-Diarmid, madame; — tout le monde le répétait autour de nous...

— Et vous l'avez retenu, miss Fanny?

— Et je ne l'oublierai jamais, madame!

Fenella pinça les lèvres davantage.

— Yest-ce pas le fils de Mill's Mac-Diarmid l'incendiaire?... dit-elle.

Francès baissa les yeux et garda le silence. Mi stress Daws se prit à considérer curieusement sa nièce.

Un instant elle fut sur le point de croire...

mais n'était-il pas invraisemblable qu'une miss comme il faut, — la propre nièce de Fenella Daws, — pût aimer un homme en carrick?...

Un rustre, moins qu'un rustre, moins qu'un mendiant, — un Irlandais!...

Josuah Daws et le pauvre Gib Roe continuaient d'échanger quelques paroles à de rares intervalles. Josuah donnait à Gib des instructions que celui-ci recevait avec un respect soumis.

Mais son attention n'égalait point, à beaucoup près, son respect. Sa prunelle errait distraite, et jetait à chaque instant de furtifs regards vers la sombre façade de la maison abandonnée.

Le grave Josuah buvait comme un Anglais et mettait à celte occupation tant de conscience qu'il ne prenait point garde à la nombreuse compagnie qui se réunissait peu à peu dans le parloir.

Sa femme et sa nièce, abritées au fond de la loge, ne voyaient rien.

Enfin le sous-intendant de police jeta les yeux autour de lui, et poussa un cri de surprise qui fit tressaillir Gibbie.

Le parloir s'était en effet rempli, et de tous côtés le bruit des conversations se croisait.

Il y avait là pour le moins une trentaine de gros bonnets proteslantsqui déblatéraient contre O'Connell, et affirmaient que l'Irlande ne se porterait point comme iWaut tant qu'on n'aurait pas pendu le dernier papiste.

On remarquait, parmi eux trois ou quatre uniformes d'officiers de dragons. Les porteurs de ces uniformes étaient le centre de plusieurs groupes,

et semblaient les personnages importants de la réunion.

On les entourait, on les choyait; tous les toasts étaient à leur intention, toutes les politesses convergeaient vers eux.

Eux se laissaient faire et buvaient sans trop de remords une notable quantité de punch orangisle. Ils se bornaient à porter de temps à autre la santé de sa très-gracieuse Majesté la reine, comme pour sauvegarder leur caractère officiel.

Et les bons marchands protestants de Galway les excitaient à bien faire, et leur conseillaient de briser nombre de tètes papistes à l'occasion, afin d'être agréables au vrai Dieu et de gagner sûrement le ciel.

Les dragons ne disaient point non. Ils étaient bons princes, et s'échappaient même parfois jusqu'à formuler une malédiction militaire contre la canaille catholique du comté.

Le punch coulait à flots abondants. L'éloquence orangisle ne tarissait guère. Le bruit montait. Les joues prenaient de gais reflets de pourpre. Les yeux s'allumaient.

— Lord Montralh et Sullivan! criait-on.

— Hurrahî pour Sullivan î

— Malédiction sur Derry , le misérable!

— Sullivan pour toujours!

— A bas le bill de Maynooth!

— A bas le bill des collèges!

Et mille autres choses.

Il régnait déjà dans le parloir une atmosphère d'orgie.

Mistress Fenella Daws , sortant enfin de sa ré-

verie, daigna donner son attention aux choses qui l'enlouraient.

Elle crut convenable de manifester aussitôt une extrême frayeur.

— Monsieur !s'écria-t-elle, retirons-uyjus! Veuillez , je vous conjure, nous frayer un passage !

Josuah Daws épiait en ce moment Gibbie, qui avait le visage tourné vers la fenêtre. Il sembla n'avoir point entendu la demande de sa femme; son regard était fixé avidement devant lui.

Une vague inquiétude se peignit dans les yeux de Francès, car la foule s'épaississait à chaque instant, et, pour gagner la porte , il fallait traverser le parloir tout entier. Quant à Fenella Daws, elle joignait les mains avec détresse et dardait au ciel ses yeux blancs comme si c'eût été fait de sa vie.

Malgré le tumulte croissant, nous devons dire cependant que rien n'annonçait parmi cette assemblée à moitié ivre le danger d'une insulte pour les deux dames : on ne les regardait point. C'était une débauche sérieuse, où la passion se cachait sous un vêlement burlesque de grave pruderie; c'était un bacchanale dévote où l'on citait la Bible à tout propos et où chaque bourgeois parlait de sang, honnêtement entre deux bribes d'un sermon mystico-amphigourique...

Josuah Daws cependant regardait toujours fixement devant lui.

Il se trouvait placé vis-à-vis de la fenêtre, et son œil tombait d'aplomb sur la noire façade de la maison voisine, que le soleil laissait dans l'ombre.

Cette maison, à demi ruinée, gardait son caractère de silencieux abandon.

Josuah Daws venait de découvrir ce qui attirait si obstinément l'attention de Gib Roe, de l'autre côté de la rue.

Longtemps il n'avait aperçu qu'un mur noir, percé de fenêtres dépouillées, mais enfin, en suivant patiemment la direction du regard de Gib, il avait distingué tout en haut de la fenêtre principale, et à la pointe de son ogive dégarnie de carreaux, une figure brune, inerte, immobile, qui semblait faire partie des vieilles sculptures de la façade poudreuse.

Celte figure 6'encadrait entre les nervures de pierre, destinées autrefois à soutenir les vitraux de la fenêtre. Soit que la réalité fût ainsi, soit qu'un bizarre jeu de lumière prêtât à l'illusion, elle apparaissait plus grande que le visage d'un homme.

Son regard fixe traversait la rue et tombait, lourd sur la croisée de l'hôtellerie du Roi Malcolm.

C'était cette grande figure immobile qui causait la distraction de Josuah Daws.

11 ne s'était point rendu compte d'abord de sa présence au haut de la fenêtre. Le soleil qui passait entre l'une des ailes de la maison ruinée et le corps de logis, frappait vivement les yeux du sousintendant de police et mettait du noir sur la muraille opposée. Mais à force de regarder, Josuah Daws distingua, derrière la dentelle de pierre qui fermait encore l'ogive, des bras de proportion gigantesque, puis un torse énorme, tout un corps

enfin qui dépassait de beaucoup la taille ordinaire de l'homme.

Josuah n'était pas un ami du merveilleux; néanmoins cette vision avait quelque chose de si extraordinaire et en même temps de si vague, qu'il se- tourna, ébahi, vers Gib Roe, s'alieiuiant à recevoir l'explication de quelque étrange mystère.

— Qu'est-ce cela? demanda-t-il.

Roe le regarda d'un air innocent.

— Quoi, Votre Honneur?

: — Cette tète?...

Gib ouvrit de grands yeux étonnés.

— Je ne vois point de tête, répondit-il.

— Monsieur, répéta en ce moment Fenella Daws avec un geste dramatique, — vous répondez de ce qui peut arriver à deux faibles femmes...

— Longue vie à James Sullivan! criait la foule.

— Longue vie h Sa Seigneurie lord George Montrath, son patron respectable!

— Monsieur!... oh! monsieur, murmurait la triste Fenella.

Francès, qui s'était levée, regardait curieusement la cohue agitée. Ses beaux yeux bleus ne donnaient aucun signe de frayeur.

El la foule hurlait :

— L'Union pour toujours!

— L'Union et la suprématie prolestante !

— A la santé du lieutenant Pelers!

— Et du digne enseigne Dickson!

— El de l'honorable cornette Brown !

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