QUITT. DR IINDIT
— Au diable O'Connell et ses aboyeurs!
C'était un concert assourdissant de clameurs et
de speechs, allongés par l'ivresse.
Au plus fort du tumulte, la porte d'entrée du parloir s'ouvrit brusquement, et un homme vêtu , lui aussi, du costume de dragon, parut sur le seuil.
C'était un officier supérieur en grande tenue, avec le casque et la ceinture brodée d'or, dont les glands tombaient presque jusqu'à terre.
Il portail le bras droit en écharpe, — ses épaulettes indiquaient le grade de major.
A son aspect, les officiers inférieurs, engagés dans l'orgie, cessèrent subitement de mêler leurs voix à celles de leurs compagnons.
Comme ils étaient les personnages principaux de celte débauche de famille, les autres convives imitèrent machinalement leur exemple, et il sent dans la salle un silence complet.
Mi stress Fenella Daws avait mis un terme à ses gémissements. Elle regardait le major avec un intérêt non équivoque, et sa bouche mince essayait en vain d'arriver à un joli sourire.
Il n'y avait dans les yeux de Francès que la curiosité de son âge.
— Och! grommela Gib Roe, — voilà un beau Saxon, ma sainte foi!
Josuah Daws s'arracha à la contemplation de cet être fantastique qui l'occupait depuis plusieurs minutes, se tourna vers l'entrée, et adressa au major, qui ne le voyait point, un salut respectueux.
Les officiers qui se trouvaient en ce moment
dans la salle étaient de différents grades. Il y avait un lieutenant, un cornette et un enseigne.
— M. Peters, leur dit le major d'un ton de commandement froid, — M. Brown et M. Dickson, je vous prie de sortir.
Les trois jeunes gens, malgré leur état d'ivresse, firent un mouvement pour obéir.
Mais les habitués de l'auberge du Roi Malcolm, qui les pressaient de toutes parts, ne pouvaient avoir à un si haut degré le sentiment de la discipline militaire. Au lieu de livrer passage, ils serrèrent leurs rangs , et l'impression de respect qu'avait produite l'arrivée du major alla s'affaiblissant à vue d'œil.
— Que veut cet homme? se demandait-on. — Avons-nous quelque maladie contagieuse qui donne peur aux soldats de la reine?...
— Ne peut-on boire avec nous un verre de punch et causer des affaires du temps sans se déshonorer?...
— Restez, mes chéris, restez, et laissez dire votre diable de major...
Les trois officiers subalternes baissaient la tête et se taisaient.
— U. Dickson, répéta le major, M. Brown et M . Peters, — sortez !
Un murmure confus s'éleva dans le parloir. Tous les yeux se tournèrent irrités vers cet homme dont l'impérieuse froideur n'avait point égard aux observations des notables bourgeois de Galway.
Fenella joignit ses mains et dut se préparer dès lors à s'évanouir si l'occasion s'en présentait. .
— Oh! lord!... murmura-t-elle; — rien n'est joli comme un bras en écliarpe!...
Josuah Daws hochait la têle et gardait son air d'importance sévère. — Gib Roe ouvrait de grands yeux, comptait les broderies d'or du nouvel arrivant, et enfilait tout le chapelet des exclamations irlandaises.
Le major cependant demeurait immobile à quelques pieds du seuil.
C'était un homme de trente ans a peu près, de taille moyenne, et dont les proportions parfaites laissaient deviner une remarquable force musculaire. Il n'avait pourtant rien d'athlétique en sa personne, et ses membres, dont son uniforme collant dessinait les formes pures, gardaient, en leurs contours fins et presque délicats, un caractère d'élégance aristocratique.
La jambe s'enfonçait jusqu'au genou dans les plis vernis d'une botte molle à éperons; le reste était serré par une culotte collante de Casimir blanc dont le devant disparaissait presque sous deux gerbes de broderies symétriques. Sur son frac rouge se nouait une ceinture de soie blanche à franges d'or, entre les plis de laquelle on apercevait les crosses sculptées de deux magnifiques pistolets.
Le rouge de son uniforme faisait ressortir énergiquemenl la pâleur mate de son visage.
Il avait de beaux traits régulièrement dessinés, un front noble et une coupe de figure hautaine.
Mais sur tout cela il y avait comme un voile de morne froideur.
A l'ordre répété deux fois par la bouche de leur supérieur, les trois officiers subalternes, dominés par leur habitude d'obéissance, demandèrent passage, et firent de leur mieux pour gagner la porte.
Mais toutes ces têtes irlandaises, pour qui l'austérité puritaine n'est jamais qu'un masque d'emprunt, étaient échauffées par le toddy outre mesure.
Les protestants ont d'ailleurs en Irlande une si haute idée de leur importance, et croient si sincèrement que les soldats anglais sont créés uniquement pour courir sus aux papistes, que les honnêtes freemen de Galway ne pouvaient supporter patiemment cet outrage manifeste. Un homme qui était leur allié naturel témoignait contre eux celte défiance offensante : c'était intolérable!
El ce n'était point la première fois que le major Percy Mortimer ordonnait à ses officiers de se tenir en dehors du club orangiste. 11 y avait récidive. Évidemment le major n'aimait pas le club; — d'où l'on pouvait conclure rigoureusement qu'il était un modéré, pour le moins; peut-être un neutre, peut-être un nécessitaire , — c'est-à-dire un de ces misérables qui ont l'infamie de se dire protestants, tout en admettant la nécessité d'une satisfaction plus ou moins complète à donner aux mécréants catholiques!
Tel était, nous ne pouvons point le cacher, l'épouvantable soupçon qui pesait sur le major Pim-cv Mortimer.
Et il y avait bien longtemps que les freemen de
Galway s'étaient dit pour la première fois que le gouvernement de la reine tombait en démence notoire, et qu'un tel choix, obstinément soutenu, était une preuve trop manifeste de l'incapacité de Robert Peel:...
On l'avait renvoyé à Londres une fois déjà, quand le brave colonel Brazer, — un fidèle, celuilà, tout prêt à sabrer pour la bonne cause! — avait demandé lui-même son changement.
Mais Brazer était trop bon Anglais pour être bien en cour auprès de Robert Peel ; — on ne l'écoutait guère.
Heureusement il était toujours le chef direct du major Percy, et H devait venir de Clare, à l'occasion des élections.
Ce jour-là, grâce à cet espoir et le punch aidant, les membres du club orangiste trouvèrent le courage de produire hautement leur opinion.
L'un d'eux prononça le mot de trahison, et tout aussitôt un chœur formidable de voix avinées répéta :
— Trahison! trahison!
On poussa trois hurrah pour M. Dickson, trois hurrah pour M. Brown, autant pour M. Peters, le double pour le brave colonel Brazer, et on prodigua, sans compter, les malédictions au major Percy Mort i mer.
Le visage de celui-ci demeurait froid et impassible vis-à-vis de cette bruyante tempête; son regard, qui tombait indifférent sur la foule courroucée des bourgeois, n'exprimait ni frayeur, ni colère, ni mépris.
Il semblait qu'il fût parfaitement étranger à ce qui se passait autour de lui.
Sa figure ressortait pâle entre les reflets métalliques de son casque et le rouge vif de son uniforme. On eut dit que la fantaisie d'un artiste avait revêtu quelque belle statue de marbre du brillant uniforme des dragons de la reine.
Pour la troisième fois, et sans élever la voix davantage, il ordonna aux trois officiers de sortir.
Et comme ceux-ci ne pouvaient vaincre la résistance des bourgeois ameutés, le major Percy Mortimer tira de sa ceinture brodée d'or un de ses riches pistolets qu'il arma et dont il examina soigneusement l'amorce.
Francès pâlit.
Sa tante se mit un flacon sous le nez et poussa deux ou trois gémissements.
— Soutenez-moi, Fanny, murmura-t elle; — nous allons assistera un drame affreux!...
— Faites place, messieurs, prononça lentement le major en élevant le pistolet qu'il tenait de la main gauche.
Il y eut un mouvement de recul dans la foule qui frémissait de colère, comme un seul bourgeois hargneux et couard.
Cela dura quelques secondes à peine; mais les trois officiers, que la gravité de leur position avait remis en leur assiette, saisirent ce moment et se frayèrent de force un passage vers la porte.
Ils sortirent sans prononcer une parole, domptés qu'ils étaient sous la rigueur de la discipline britannique.
Le major resta le dernier; il avait remis son
pistolet dans sa ceinture, et allait passer la porte à son tour, lorsqu'un cri furieux s'éleva derrière lui dans la salle.
L'ivresse était à son comble; il y avait réaction aveugle contre ce sentiment de peur qui naguère comprimait l'assemblée.
En définitive, les bourgeois de Galway étaient là quarante contre un seul homme qui avait un bras blessé. Ils pouvaient se montrer braves.
Huit ou dix d'entre eux, vociférant et blasphémant, s'élancèrent entre le major et la porte.
L'œil de Francès jeta un éclair. Tout ce qu'il y avait en elle d'instincts jeunes et généreux se révolta énergiquement contre cette lâche attaque. Sans réfléchir, elle fit un mouvement pours'élancer au secours de Percy Morlimer. — Mais la malheureuse Fenella la retint et lui dit d'une voix éteinte :
— Oh! Fanny!. . oh!... mon pauvre cœur se déchire... oh !... hélas!... ah!...
Et ses yeux blancs tournaient lamentablement.
Francès fut obligée de la soutenir entre ses bras.
Le grave Josuah Daws avala d'un trait le reste du toddy, et se leva pour mieux voir.
Gib Roe l'imita. — En se levant, il jeta un furlif regard vers la maison ruinée, où la grande figure brune apparaissait toujours.
11 régnait dans la salle un tumulte extraordinaire. Quarante voix, alignant les mots avec l'incroyable prestesse de la volubilité irlandaise, criaient, se croisaient et maudissaient.
Un cercle qui allait se rétrécissant toujours se formaient autour de Percy Mortimer.
Et chacun excitait son voisin à commencer l'attaque ; on se poussait. — Une seconde encore, et le major allait évidemment être écrasé par cette cohue ivre et follement exaspérée.
Il était seul au centre du cercle, debout, les bras croisés sur sa poitrine. — Il n'avait point jugé à propos de reprendre son pistolet, qui restait désarmé à sa ceinture.
Pas un muscle ne tressaillit sur cette physionomie pâle et pure , dont les belles lignes avaient l'immobilité de la pierre.
Sa tête était haute, son oeil calme et froid se reposait avec indifférence sur les assaillants qui hurlaient devant lui.
La colère de ceux-ci arrivait au délire. Ils vociféraient d'absurbes injures, et leur vocabulaire d'outrages s'épuisant rapidement,, ils arrivaient à traiter le major anglais de suppôt d'O'Connell et de papiste. — En même temps ils s'approchaient toujours.
Les plus furieux mettaient déjà la main sur le major qui gardait son immobilité de statue, lorsqu'un bruit aigu se fit entendre du côté de la fenêtre.
Un des carreaux de la croisé tomba brisé en mille pièces, et un objet lancé du dehors, passant par-dessus la tête des assaillants, vint rebondir contre la poitrine de Percy Mortimer, pour rouler ensuite sur le plancher.
L'un des assaillants se baissa pour le ramasser ;
mais à peine Peut-il touché qu'il le laissa retomber comme si c'eût été un charbon ardent.
Il poussa un cri de terreur.
Puis un silence profond se fit; et, comme si une puissance magique eût étendu tout à coup sa protection sur le major, le cercle s'élargit autour de lui.
L'objet lancé par la fenêtre demeurait à terre; c'était un caillou de la grosseur du poing, auquel une bande de papier était attachée.
Sur cette bande, on voyait empreint le terrible sceau des Molly-Maguires, — un cercueil.
Les bourgeois de Gahvay se tenaient immobiles et respirant à peine, car le nom de l'homme que la vengeance des payeurs-de-minuit condamnait à mort était en dessous et ne se voyait point.
Ce fut le major qui se baissa pour ramasser ce menaçant message.
Il retourna le papier et lut à haute voix :
— Au major Percy Mortimerî
C'était le moment de s'évanouir. Mistress Fenella Daws sut en profiter. Elle poussa un cri déchirant, et se laissa tomber pâmée sur sa banquette.
Gib Roe fit effort pour garder son air innocent , et grommela une exclamation de suprise.
Josuah Daws s'était tourné vivement vers la fenêtre et avait jeté son regard sur la noire façade de la maison voisine; — mais, à la place où apparaissait naguère cette grande figure bjrune dont l'œil inerte se fixait sur le parloir, l'ogive, dépourvue de ses vitraux , ne présentait plus maintenant qu'un trou sombre...
Lé major jeta le caillou et froissa le papier entre ses doigts de sa main qui restait libre.
Nul no se tût douté assurément que le nom écrit sur ce papier funèbre était le sien. Son visage ne trahissait pas la plus légère émotion. — Seulement il regarda d'un œil indifférent et stoïque Técharpe qui soutenait son bras droit blessé.
— e sera la septième fois , dit il.
Les bourgeois de Galway s'écartèrent en silence, et le major Perey Mortimer sortit sans que personne songeât désormais à lui disputer le pas-