H ITT. DE HIMJIT, V
années de son enfance. — Mais il aimait et il haïssait-
Trois fois Morris avait sauvé la vie de l'homme qu'il croyait son rival.
Et comme il n'y avait rien dans le cœur de Jermyn qui pût rester debout en présence de ce sentiment unique par son origine et double en ses effets, il marchait avec froideur désormais dans la voie indiquée par son frère.
— C'est bien parler, enfants, dit Mickey en relevant son regard sur Morris, — mais c'est parler trop tôt... Qui sait si Mac-Diarmid sera de notre avis?
Morris avait baissé les yeux; il n'y avait plus maintenant sur son pâle et noble visage aucune trace de colère, et l'on n'y aurait pu lire qu'une tristesse profonde.
— Jessy était ma fiancée, dit-il; — je l'aimais... oh! je l'aimais tant, que son souvenir gardera mon cœur contre tout autre amour... Elle était mon bonheur et mon espoir, cet homme me l'enleva...
Il s'arrêta , et son œil noir plein d'un enthousiasme grave se tourna vers le ciel.
— Et cet homme l'a tuée! dit Larry.
— Et vous n'avez pas encore dit : Je la vengerai, Mac-Diarmid! ajouta Sam.
Mickey eut un sourire, comme s'il eût été heureux d'entendre une autre bouche que la sienne exprimer «a pensée.
— Qui sait si je ne l'eusse point aimée plus que l'Irlande! reprit Morris dont la voix se baissa jusqu'au murmure, tandis que sa tète penchée s'ap-
puyait sur sa main. — Rien qu'à me souvenir du bonheur que je rêvais avec elle et pour elle, mon âme s'amollit, ma volonté plie et je sens des larmes sous ma paupière... Oh! frères, combien je l'aimais!... Tout à l'heure, emporté par cette passion revenue , j'ai senti des paroles insensées qui emplissaient ma bouche et voulaient s'éiancer au dehors... j'ai été sur le point de mettre une vengeance égoïste à la place de la vengeance de l'Irlande...
Morris s'arrêta encore.
Les fils de Diarmid écoutaient indécis; — ils cherchaient à comprendre.
— La volonté de notre frère, dit Mickey, dont le sourcil se fronça , '■ — est que le meurtre de Jessy soit oublié et que Mac-Diarmid, qui n'a pas su la protéger, se dispense de la venger...
Le regard de Morris pesa dur et perçant sur la paupière de Mickey, qui rougit et se détourna.
— Ma volonté est que Mac-Diarmid soit tout entier à l'Irlande, dit-il. — Mon avis est que Mac- Diarmid n'a pas le loisir de se venger tant que l'Irlande souffre...
Morris s'était redressé sur le siège paternel; — son front rayonnait une énergie sereine et un calme inspiré.
Il se fit un silence. — Sam le premier lendit sa main au jeune maître par-dessus la table.
— Mac- Diarmid, dit-il, — votre esprit voit plus loin que le nôtre... je vous crois et je ferai ce que vous ordonnerez.
Les autres frères suivirent l'exemple de Sam. Mickey tendit sa main à son tour.
— Mon frère Morris, dit-il avec un soupir, — je pense que j'ai eu tort... mais c'est que je songeais à la pauvre petite tombe où j'ai lu le nom de notre Jessy!
Le cercle se serra autour de la table. Morris se leva et réveilla le valet Joyce qui dormait sur la paille.
— Allez voir au dehors, lui dit-il, — si le feu est allumé au sommet de Kanach-Head.
Joyce sortit et revint un instant après.
— Le feu est allumé, répliqua-t-il.
— Avertissez Owen, notre frère, reprit Morris. — Aujourd'hui est expiré le premier mois de son mariage. Il faut qu'il redevienne un homme et que sa tâche soit accomplie.
Joyce entr'ouvrit la porte du petit bâtiment où dormait autrefois le vieux Mill's, et qu'habitaient maintenant Kate et Owen.
il prononça le nom de ce dernier.
Owen parut aussitôt et reçut les ordres de Moiris avec une résignation triste.
— Kate sera malheureuse, dit-il, car je ne puis lui apprendre où je vais... Elle croira que je ne l'aime plus... mais que votre volonté soit faite, Mac-Diarmid !
Morris lui donna sa main.
— Parions, reprit-il ; — vous, Jermyn, restez. Jermyn avait déjà le pied sur le seuil. Il s'arrêta et jeta à Morris un regard de défiance.
— Vous voulez encore sauver Morlimer! murmura-t-il en fronçant le sourcil.
— Ma Jette est acquittée, enfant, répondit Mnn-is, ei la vie de Mortimer est à ses ennemis.
— Pourquoi m'empêcher de vous suivre ?
— Parce qu'il ne reste que deux femmes dans la maison de Diarmid, mon frère, et que la fille des rois-, la noble Heiress, doit avoir une garde auprès de son sommeil.
Jermyn baissa la tête et s'éloigna de la porte.
Les autres frères passèrent, suivis de Joyce.
Au loin, du côté de la mer, et dans la direction de Kilkerran, brillait un feu rougeàtre qui semblait être parmi les nuages.
Les six frères remontèrent le Mamlurk en tournant le dos au lac, et redescendirent vers la mer.
Jermyn se coucha sur la paille et ferma les yeux.
Il était seul dans la vaste salle. — Une chandelle de jonc brûlait encore sur la table, éclairant vaguement les murailles enfumées et les saintes images qui les recouvraient. La voûte disparaissait complètement dans l'ombre, ainsi que les animaux qui dormaient de l'autre côté de la corde tendue.
Jermyn ne sommeillait point encore.
La lueur répandue dans la salle était si faible qu'on n'aurait point pu voir la porte de la retraite d'Ellen tourner lentement sur ses gonds.
Ce fut comme une blanche apparition qui se montra dans l'ombre.
La noble fille franchit le seuil sans bruit, et s'avança lentement vers Jermyn étendu sur la paille.
La lumière lointaine envoyait de vagues reflets à son pâle visage. — Elle était tête nue; — ses
longs cheveux noirs tombaient, dénoués, sur sa blanche dont les plis libre- laissaient deviner la grâce fière de sa taille de mue...
En un moment où la chandelle, ranimée par un
souille de vent, jetait une lueur plus vive, on aurait cru distinguer une larme qui se suspendait aux longs cils d'Ellen.
Mais la lueur se voila. Tout rentra dans la nuit grisâtre. — Était-ce bien une larme?...
La tète d'Ellen se dressait, huitaine. Son pas était calme. Son souffle égal soulevait doucement l'étoffe moelleuse de sa robe...
L HEIRESS.
La retraite cTEllen s'appuyait au mur occidental du logis des Mac-Diarmid. C'était une chambre beaucoup plus petite et moins élevée que la salle commune où nous avons assisté par deux fois au repas du soir de la famille.
Ses murailles, nues comme celles du logis principal, se cachaient çà et là sous des estampes grossières, mais une sorte de goût délicat avait présidé à leur arrangement, et la main qui les avait choisies avait donné constamment la préférence aux antiques légendes où la piété se colorait de poésie.
Pour meubles, il y avait une espèce de commode en bois noir sculpté, dont la forme massive et lourde parlait des siècles passés. Le temps avait
fait subir aux personnages représentés sur les panneaux de nombreux outrages; on ne connaissait plus guère le sujet des scènes, et l'amateur le plus habile n'y eût point su déchiffrer l'idée de l'artiste; mais néanmoins quelques figures restaient entières, et leur vigoureux relief accusait un art précieux.
Au-dessus de ce bahut, sur un socle enclavé dans le mur, se trouvait une Vierge de pierre qui tenait entre ses bras Jésus enfant, dont le front se couronnait de rayons d'or.
Celte sculpture semblait plus vieille encore que le meuble de bois noir. Elle portait les signes distinclifs de l'art barbare, et ses draperies ébauchées se roidissaient sur des contours à peine indiqués.
Une légende en caractères celtiques était gravée sur le socle et courait autour d'un écusson de forme ronde qui contenait une massue noueuse, un sceptre et un diadème.
C'était là l'unique héritage d'Ellen Mac-Diarmid.
C'était à la fois son blason et son histoire. — Ces vieux débris étaient à elle, et cela suffisait pour tracer autour de la noble tille un cercle mystique, commandant le respect à tous.
Ellen était la fille d'un pauvre homme qui avait labouré durant sa vie un champ étroit et aride, à peine suffisant pour lui donner la nourriture de chaque jour. Cet homme avait eu besoin bien souvent, pour ne point mourir de misère, des secours du vieux Mill's et de ses enfants. — Mais cet homme était de race souveraine ; il descendait en
ligne directe de Diarmid le Roux, roi des Iles, avant l'invasion danoise.
A un certain jour de l'année, tout ce qui portait le nom de Mac-Diarmid dans le Connaught se réunissait autour de la cabane du pauvre homme qui se nommait Bandai et qu'on appelait VHeir (l'Héritier). On dressait une table dans son champ : — il présidait, assis sur une siège élevé, au festin que lui donnaient les débris dispersés de l'antique tribu.
On parlait du passé lointain, des jours où le chef du clan portait une couronne; — des temps plus rapprochés où le même chef, descendu au titre de lord, possédait encore un domaine de prince et ne pouvait point apercevoir, en montant sur la plus haute tour du château de Diarmid, un pouce de terre qui ne fût de son héritage.
On se disait comment toutes ces richesses avaient passé une à une aux mains rapaces des protestants, — et l'on se demandait si le doigt de Dieu ne relèverait pas quelque jour une race jadis si puissante et tombée si bas sous le poids de son courroux !...
On allumait des cierges autour de la Vierge de pierre; on chantait de vieux cantiques et des hymnes de guerre qui avaient traversé de bouche en bouche des générations de guerriers libres et des générations d'esclaves...
Et l'on criait malédiction sur lord Montrath, le fils des spoliateurs, dont la maison moderne s'élevait à quelques pas des vieilles tours, et, opulente, semblait railler leur décrépitude abandonnée...
Ellen, à la mort de son père, avait été recueil-
lie par le vieux Mill's, son parent éloigné. Elle avait emporté la Vierge de pierre. — En Irlande, le pouvoir des traditions est sans bornes; Ellen, tombée jusqu'à la pauvreté, restait pour les habitants du pays, et surtout pour la famille, l'objet d'un culte pieux; elle était toujours la tille des puissants lords et YHeiress, — l'héritière unique de la branche royale de Diarmid.
Il ne serait jamais venu à l'esprit du vieux Mill's ou de ses enfants de lui demander compte de ses actions. Elle était libre; on eût regardé comme un crime, dans la maison de Diarmid, d'épier sa conduite ou de vouloir pénétrer ses secrets. — Elle était reine; chacun obéissait à ses moindres caprices.
Et pendant bien longtemps il y avait eu comme une auréole de j^.ie autour du front insouciant de la jeune fille. Mill's était son père respecté; les fils de Mills étaient ses frères; sa vie coulait paisible et douce; le repas commun s'égayait à ses radieux sourires.
Le jour, elle courait avec Jessy O'Brien, sa compagne aimée, jusque sur les crêtes blanches du Mamturk; elles allaient, causant et chantant, les deux belles filles, poursuivant l'ombre rare des bois ou perdant leurs limpides regards dans le lointain bleu du paysage.
D'autres fois Ellen avait fantaisie d'être seule; — elle s'asseyait sur le dos d'un poney rapide et dévorait l'espace, cherchant à tromper l'inquiétude vague de son âme de vierge qui s'éveillait.
Sa course l'emportait jusqu'à la mer. Elle gravissait les énormes masses basaltiques que la tra-
dition dit avoir été entassées par la main des géants. — Elle suivait ces féeriques colonnades et ces escaliers prodigieux dont la bizarre et gigantesque structure semble le produit d'une imagination de poêle; — elle franchissait ces ponts surnaturels dont l'arche tremble au-dessus de l'abîme.
D'autres fois encore, elle descendait au bord des grands lacs; sa main blanche maniait la rame, et, cachée dans la brume épaisse, elle voguait d ile en île, chantant à son insu et rêvant doucement.
Puis, le soir venu, elle remontait le Mamturck et s'asseyait à la table de famille auprès de Jessy O'Brien, la joyeuse enfant qui lui souriait et qui l'aimait...
C'étaient des jours bienheureux. — L'étranger pouvait posséder les riches domaines de Diarmid et asseoir sa demeure toute neuve auprès du vieux château qui chancelait.
Ellen n'allait point songer à ces splendeurs passées. Elle n'avait ni désirs ni regrets; elle était heureuse de vivre, heureuse d'être belle, et sa prière montait vers 9ieu le soir, comme un doux chant de reconnaissance et d'amour...
Maintenant Ellen était triste; ses grands yeux noirs avaient appris les larmes.
Tout avait changé autour d'elle : Jessy n'était plus là; le malheur s'asseyait à la table de Mac- Diarmid. — Il n'y avail plus que des visages sombres sous ce toit où régnait naguère un calme et souriant bonheur.
Mais ce n'était pas pour cela seulement qu'Ellen était triste
A droite de la Vierge de pierre se trouvait un lit étroit, sans rideaux, et qui louchait à la muraille. Ce lit, formé d'un bois grossier, sur lequel s'étendait un matelas unique, était blanc et frais. — Dans la ruelle, il y avait un crucifix de faïence surmontant un bénitier. — Au pied, un matelas de paille servait de couche à la petite ^eggy.
Deux chaises en forme de baquet et une harpe rustique complétaient l'ameublement de la chambre d'Ellen.
Vis-à-vis du lit, s'ouvrait une fenêtre basse qui donnait sur le versant de la montagne et d'où l'on apercevait, lorsque le soleil éclairait le paysage, la plaine cultivée, le Connemara, les vertes hauteurs de Kilkerran, Ranach-Head, les ruines échancrées de Diarmid, et, à l'horizon, l'azur foncé de la mer.
En quittant la salle commune, Elîen déposa son flambeau sur l'antique commode. Elle jeta loin d'elle sa mante rouge, humide encore de rosée, et dénoua ses longs cheveux noirs qui ruisselèrent, lourds et mouillés de sueur, le long de son visage.
Ses deux mains pressèrent son front qui brûlait. — Machinalement et sans y penser, sa bouche répétait les paroles latines de la prière du soir, qu'elle venait d'achever.
Le calme qu'elle avait montré durant le repas était un masque; ce masque tomba. — Les regards égarés de la jeune fille parcoururent la chambre, comme si elle eût cherché un objet invisible et mystérieux.
Son sein soulevé bondissait; on entendait sa
respiration pénible et précipitée; la sueur perlait sous ses cheveux.
Elle se laissa choir au pied de son lit et sa poitrine rendit un gémissement sourd.
Durant quelques secondes elle demeura immobile et comme affaissée sous le poids d'une détresse navrante; — puis elle se redressa tout à coup vivement, et gagna d'un saut la fenêtre qu'elle ouvrit.
La nuit était fraîche et calme; le regard d'Ellen interrogea avidement les ténèbres et se dirigea vers les hauteurs de Kilkerran, qui se rétrécissent et s'aiguisent pour former, vis-à-vis de l'île Mason, le cap de Ranach, dont l'extrême pointe est couronnée par les ruines du château de Diarmid.
La plaine, les montagnes, la mer, tout disparaissait dans la nuit.
Ellen joignit ses mains et leva les yeux vers le ciel en un mouvement de reconnaissance passionnée.
— Il n'y a pas de feu!... murmura-t-elle. — C'est un jour de répit. Demain Dieu m'inspirera peut-être un moyen de le sauver !
Elle revint lentement vers le lit, et s'assit sur la couverture.
Ses traits gardaient leur pâleur mate, et il y avait toujours dans ses yeux un insurmontable effroi; mais sa poitrine s'apaisait par degrés, et les convulsifs tressaillements qui l'agitaient naguère faisaient trêve.
Ses belles mains blanches se croisèrent sur ses genoux; sa tète se pencha, inondée par les ma>ses
ruisselantes de ses cheveux, jusqu'à toucher sa poitrine.
— Le sauver! répéta-i-elle d'une voix sourde. — Oh! il ne veut ni se défendre ni fuir!... Dieu a mis en sou cœur cet orgueilleux courage qui se plaît à défier la mort... Pitié, sainte Vie pitié de moi!... protégez-le, protégez-»*
Deux larmes brftlafftea roulèrent le long de sa joue et tombèrent sur sa main.
Elle releva lentement sa tête, rejetant en arrière d'un mouvement paresseux le voile que lui faisait sa chevelure , — Son noble visage apparut, suppliant et dévot; — son regard éteint se rallumait à l'ardeur de sa prière.
Elle était belle ainsi comme les saints anges de Dieu, et il vous eût fallu l'adorer. Ce qui dans sa nature était trop hautain et trop fier se courbait a cette heure de solitude et d'angoisses. Son âme s agenouillait devant le Seigneur et humiliait dans l'oraison l'orgueil indompté de sa peu-
C'était une pauvre femme brisée par la douleur. Ses yeux dardaient leur élan vers le ciel sourd, ou retombaient alanguis, et se baignaient dans les larmes...
Ou bien encore son cœur, révolté soudain, renvoyait le sang à sa joue. Elle se redressait dans sa vigueur éprouvée; son œil brûlait, farouche, sous la frange relevée de ses longs cils, el son front orgueilleux semblait défier l'excès de son martyre.
Et qu'elle souffrait, mon Dieu! — Elle aimait un Anglais, elle, la fille des grands lords, dépouillés par l'invasion anglaise; — elle aimait un
soldat protestant, elle, la servante exaltée de la Vierge mère, patronne da catholicisme; — elle aimait le major Percy Morlimer.
Elle l'aimait de toutes les forces de son âme; — elle l'aimait d'autant plus que c'était un amour insensé, coupable, impossible, et qu'elle avait plus vaillamment résisté à ses victorieuses atteintes.
Pauvre Ellen!...
Mais ne les vîtes-vous point fières quelque jour, et insouciantes et bravant les choses de l'amour? Ne vous sembla-t-il pas que la passion dût glisser toujours sur l'âme de ces dures enfants, comme glisserait la pointe d'une épée sur un bouclier de cristal poli?...
Il y avait tant de dédain dans ces sourires de vierges!...
Et, quelques mois plus tard, vous les retrouvâtes courbées. Elles pleuraient. Leurs joues étaient pâles. Leurs yeux mouillés priaient. Elles aimaient.
C'est que cette impénétrable égide de- cristal poli qui brise la pointe des épées laisse passer les chauds rayons du soleil...
Ellen, depuis les jours de son enfance, était au milieu de cette famille amie comme une idole chèrement vénérée. Le religieux respect du vieux Mill's et de ses fils l'avait mise sur un piédestal d'où elle dominait de trop haut ce qu'elle aurait voulu aimer.
Longtemps son cœur, qui cherchait où se prendre, n'avait trouvé autour de soi que froideurs timides et craintes agenouillées. Les fils du vieillard la regardaient d'en bas. Ils s'arrêtaient aux
bords du cercle fatal, tracé par le culte traditionnel. Aimer YHeiress autrement qu'une sainte du calendrier catholique leur eût semblé un sacrilège.
Jessy elle-même, sa sœur d'adoption, arrêtait souvent avec effroi les élans de sa douce tendresse. Elle avait peur d'aimer trop; chaque baisser donné ou reçu lui causait une soite de remords. — On eût dit qu'elle voyait encore au front de sa noble parente la couronne d'or de Diarmid-des-lles.
Il en est ainsi dans ce coin du Connaught où se réfugia, au temps des conquêtes, la vieille nation irlandaise. — Dix siècles ont passé sur ces souvenirs héroïques, et ces souvenirs restent debout.
Ils se dressent après tant d'années, comme ces tours rondes que garde çà et là l'antique sol hibcrnien et qui marquent, dit-on, la place où se livra quelque grande bataille aux jours oubliés de l'ère païenne. Les savants se disputent autour de leurs flancs de granit; les antiquaires mesurent leurs circonférences égales et comptent leurs quatre ouvertures qui regardent invariablement les quatre points cardinaux.
Qui fonda ces murailles éternelles? Sont-ce des observatoires, des temples, des sépultures?...
On ne sait plus; mais ils ne chancellent pas encore.
Nos neveux s'arrêteront comme nous devant ces tours mystérieuses et aussi impérissables que les traditions obstinées du peuple irlandais...
Ellen était seule au milieu de la gloire bizarre que lui faisait celle religion du passé.
Pauvre paysanne, son sort était comme une pa-
rodie mélancolique de ces royales destinées qui, trop hautes, coulent tristes et solitaires au-dessus de l'heureux niveau des communes affections.
Tout, autour d'elle, lui disait de fermer son cœur, — son cœur généreux et jeune qui devinait déjà les joies d'aimer.
Un seul, parmi les fils de Diarmid, plus faible ou plus ardent, laissait son âme rêver d'Ellen et mêiail en ses veilles les élans d'une tendresse fougueuse aux sourds déchirements du remords. — Mais c'était un enfant — Son amour se taisait. Il avait honte et frayeur. Il se reprochait sa passion comme un crime, il n'avait garde de la montrer, et ne savait que souffrir tout bas.
Ellen, en ce temps, n'avait jamais arrêté sa pensée sur Jermyn.
ïn jour, il y eut bien de la douleur sous le toit de Diarmid. Jessy O'Brïéti, la nièce chérie de AJill's et sa fille d'adoption, avait disparu.
C'était une pure enfant bien douce et gaie, et bien timide. Elle aimait Morris Mac Diarmid depuis qu'elle connaissait son cœur, et Morris l'aimait. Leur amour mutuel était de ceux que le temps cimente et affermit, amours pleins de dévouement sûr et de constance éprouvée, amours confiants, heureux, tranquilles, dont la racine est tout au fond de lame.
Jessy n'était point hardie comme Ellen. Elle ne savait point gravir ces merveilleux escaliers de basalte qui pendent au-dessus de la mer, le long des côtes occidentales de l'Irlande. — On ne chercha peint son cadavre au pied des hautes falaises.