‹ Quittance de minuitChapitre 9 sur 32 · I. 01 ITT. DF. Mi\MT · texte numérisé non relu

I. 01 ITT. DF. Mi\MT

Lord George Montrath était venu, pour la première fuis de sa vie, passer huit jours avec quelques compagnons de plaisir, dans ses terres d'Irlande.

Il n'avait jamais vu, — et telle -est la règle fashionable, — ni ses châteaux, ni ses parcs magnifiques, ni les splendeurs sauvages de ses domaines.

II trouva tout cela fort beau. 11 chassa. Il ne s'ennuya point trop.

Quelques pauvres familles pleurèrent après son départ, parce que les filles de l'ouest sont belles et que milord avait cru de son devoir de donner un peu de plaisir à ses honorables hôtes, en dehors de la chasse et des courses à cheval.

Ce fut le jour de son départ que Jessy O'Brien manqua pour la première fois au repas de famille.

Avec elles manquèrent Molly Mac-Duff, la perle de Knoekderry, Madeleine Lew, la reine du claddagh de Gahvay, — et d'autres.

Le vieux Mill's dit :

— Enfants, il faut sauver votre sœur.

Il avait des larmes dans les yeux.

Morris se leva, prit des armes et sortit.

Le soir, grâce aux poneys errants, il avait traversé les bogs entre Headford et Ballinasloe, II coucha dans quelque ferme du comté de Roseommon, et reprit au point du jour la route de Dublin.

Morris allait à Londres. — C'est là seulement qu'on est sûr de trouver les landlords irlandais.

Le vieux Mill's se rendit avec sa famille à Galway.

Il vendit une chaîne d'argent qui avait des siècles d'âge. Ellen vendit un bracelet d'or qui était tome sa fortune.

La famille entière s'embarqua sur un paquebot qui emportait à Londres le capitaine de dragons Percy Mortimer, rappelé sur les doubles plaintes des catholiques et des protestants.

.Percy Mortimer était venu en Irlande avec des instructions du ministre. On lui avait ordonné de tenir la balance égale, autant que possible, entre les deux partis, et de surveiller pareillement la folie orangiste et le désespoir catholique.

Il avait fait son devoir.

Il s'éloignait, écrasé sous la haine des deux camps rivaux. — O'Connell et lord George Montralh avaient demandé tous les deux sa destitution, et son supérieur, le lieutenant-colonel Brazer, avait vivement apostille la requête. — C'était un vieux soldat encroûté protestant, jaloux de la confiance accordée à un officier plus jeune. Il détestait Percy du meilleur de son cœur, et avait maintes fois envoyé contre lui des notes accusatrices, restées jusque-la sans effet.,.

Percy Mortimer avait la confiance d'avoir accompli sa lâche. C'était un homme fort. Devant ce coup qui brisait sa carrière brillamment commencée il demeura ferme.

Il y avait sur le paquebot des orangistes et il y avait des catholiques. — Chacun fuyait le soldat en disgrâce. L^s protestants s'éloignaient de lui avec tout le dédain de leur mordue boullie; les pa-

pistes s'enhardissaient, voyant -on calme austère, jusqu'à railler tout haut sa déconvenue.

l'ercy Mortimer ne prenait point garde aux raillerieset restait au-dessus du mépris.

Il se promenail sur le pont, seul et silencieux. Son maintien avait une réserve courtoise. Il n'y avait en (ui ni abattement ni hauteur.

Parfois, lorsque l'ombre descendait sur la nier, il allait s'asseoir à- l'écart contre le bordage. Il d<menrait là, pensif et absorbé, jusqu'à une heure avancée de la nuit.

Son visage i'roid s'éclairait alors "l'intelligence vive, et une tière audace venait parmi la pâleur de son front.

Il était beau comme un héros, beau et vivant et riche d'énergie. — Mais si un regard croisait le sien, l'auréole s'éteignait à son front. Son visage, blanc comme pelui d'une femme, reprenait l'immobilité du marbre.

Il va sans dire que les Mac-Diarmid le fuyaient comme les autres. — Un soir, Ellen alla s'asseoir auprès de lui.

Mills et ses fils, étonnés, la virent adresser la parole au proscrit et lui sourire. — C'était devant tous les passagers assemblés.

Ellen n'avait point de rongeur au front, et ses traits gardaient leur candeur fière.

Les Mac-Diarmid éprouvèrent une sorte d'horreur superstitieuse à voir la fille des rois descendre jusqu'à ce soldat saxon. Ils étaient partagés entre leur respect pour Ellen et le désir de rompre violemment cet entretien, qui était à leurs veux un scandale.

Mais le respect l'emporta. Ils se groupèrent à l'antre extrémité du pont et se bornèrent à épier de l'œil celle bizarre entrevue.

A mesure qu'elle se prolongeai!, la surprise du vieillard et de ses fils se chargeait de malaise davantage. — Ce n'était pas du malaise seulement ijuVprouvut lèrtnynl ; son regard brûlant jaillissait sous ses sourcils contrariés, et tombait sur Percy Mortimér comme une sanglante menace: ses tempes se mouillaient de sueur, et de convulsifs tressaillements agitaient les boucles blondes de ses cheveux.

L'enfant s'éveillait homme aux navrantes atteintes de la jalousie; une angoisse inconnue lui brisait le cœur, et il pouvait mesurer, à son martyre, la fougue passionnée de son amour.

Il restait cependant auprès de ses frères, anéanti par le sentiment de son impuissance. — li eût voulu s'élancer vers cet homme qu'il devinait son rival; il avait soif de son sang: mais frapper et se venger, c'était soulever un coin du voile qui couvrait sa téméraire pensée : il avait peur. Sa colère, contenue qu'elle était, lui semblait déjà un aveu, et il détournait la îète pour éviter le regard de ses frères.

Il y avait tant de distance entre lui et sa noble parente! — et un Mac-Diarmid était le dernier qui pût franchir ces barrières, imposées par la religion de famille.

Ellen et Percy Mortimér s'entretinrent jusqu'à l'instant où les ténèbres envahirent le pont du paquebot. — Au moment où ils se séparèrent, les traits du jeune capitaine exprimaient une admi-

ration émue; il baisa respectueusement la main de sa belle compagne, dont le front gracieux s'inclina en signe d'adieu.

Jermyn serrait son cœur à deux mains et se sentait défaillir.

Ellen revint d'un pas tranquille vers son père d'adoption; elle ne prononça pas une parole qui put avoir trait à ce qui venait de se passer. — MiH's et ses fils se turent également.

Cette nuit, Ellen dormit un calme sommeil ; les vagues inquiétudes qui commençaient à poindre en son cœur de jeune fille tirent trèvë. — Elle eut de bien beaux songes, et il lui sembla qu'une main surnaturelle relevait les murailles écroulées de son noble château de Diarmid...

Ellen avait une belle aine, pieuse et fière. Elle avait grandi, libre de tout frein, sans autres enseignements que les conseils timides de son père d'adoption et les leçons du pauvre prêtre catholique de Knockderry.

Celui-ci avait le droit de parler haut, môme à la fille des grands lords, parce qu'il parlait au nom du ciel; mais il ne savait \mn\ les choses du monde, et ses naïves exhortations n'avaient pu donner à Ellen ce fil conducteur qui guide dans les mille sentiers de la vie.

Une fois qu'Ellen eut perdu de vue les têtes

grises du Mamturk et les longues grèves de la côte

de Galway, tout fut nouveau pour elle. A part la

digne courtoisie que l'hospitalité du vieux Mill's

lui avait enseignée, elle ne savait rien du code

compliqué qui régit les relations mondaines.

Elle était habituée à dominer tout ce qui l'en-

tourait, et il y avait en elle une croyance dépouillée de tout orgueil qui la faisait supérieure aux autres créatures humaines.

Le respect en quelque sorte religieux des Mac- Diarmid , sa naissance si souvent exaltée autour d'elle, les souvenirs à chaque instant évoqués de la splendeur de ses aïeux, tout contribuait à lui faire un piédestal qui mettait au niveau de ses pieds les têtes de la foule.

Elle en était plus malheureuse que fière, mais elle croyait sincèrement à ces grandeurs illusoires dont on la berçait depuis l'enfance.

Elle avait vu le capitaine Percy Mortimer seul et entouré de l'aversion de tous. Son âme généreuse s'était émue, et elle ne savait pourquoi. Habituée à suivre sa première impulsion et à ne rendre compte de ses actes a personne, elle était allée, comme toujours, où son cœur l'appelait.

C'était une sorte d'aumône qu'elle avait cru faire, peut-être, au proscrit; — et quand elle lui eut donné quelques instants de sa présence secourable, elle ne sentit point de trouble au fond de sa conscience.

Le lendemain seulement, au réveil, le souvenir de cette soirée lui revint; elle revit cette belle et froide figure du soldat saxon qui s'était un instant animée à son sourire; elle crut entendre les sons de cette voix grave qui s'était faite si douce pour lui dire : Au revoir.

Et les façons de cet homme, à mesure qu'elle se souvenait, lui semblèrent si nouvelles!... Il y avait tant de différence entre l'intérêt des quelques

paroles échangées el l'ennui uniforme du culte domestique <jui l'ciiiinn;iit naguère?...

' lait lotit un horizon qui s'ouvrait devant elle.

Vers le coucher du soleil, Ellen retourna s'asseoir le long du bordage, auprès du capitaine Percy Mortimer.

Elle y resta bien longtemps, — si longtemps que Jerniyn en perdit patience.

La jalousie le rendait fou.

Au moment où Elles se levait polir se retirer, elle vit, entre elle et Percy, la forme d'un homme qui se dressait, le couteau à la main.

Ellen mit sa poitrine au-devant de l'arme, et Jermyn s'enfuit en pleurant.

Percy Mortimer avait reçu Ellen dans ses bras; — Ellen sentit ses membres se glacer et son front devenir brûlant...

Celte unit, au lieu de son sommeil de vierge, elle eut d'ardentes veilles, toutes pleines de joies sans motifs et de souffrances inconnues.

Le jour trouva ses beaux yeux ouverts; elle sourit à l'aube naissante, mais il y avait sous sa paupière des larmes à peine séchées.

Elle aimait; elle ne le savait point. — Avec l'amour un instinct nouveau s'était éveillé en elle.

Quelque chose lui disait de fuir cet homme qui avait chassé le repos de sa couche.

Mais en même temps un irrésistible attrait l'entraînait, à le revoir.

Il n'y eut en elle qu'un instant de combat entre ces deux sentiments contraires.

Il faut l'éducation pour rendre victorieux le

premier instinct de pudeur, et cette frayeur qui naît en même temps que L'amour est faible contre la passion ignorante.

Du combat, il ne reste rien, sinon un naïf besoin de mystère.

Ellen revit le capitaine Percy Mcrtimer, vers qui son cœur s'élançait malgré elle; mais elle fut plus prudente que les premiers jours, et les hôtes du paquebot n'assistèrent point à cette troisième entrevue.

Ce furent quelques mots échangés, de l'émotion et un silence qui parlait.

ïermyn était cloué à son lit par la fièvre.

Le paquebot entra dans la Tamise. — EUen et Percy ne s'étaient point dit qu'iis s'aimaient; mais il s'était fait entre eux un involontaire échange de confidences.

Ellen avait appris au capitaine ie motif du voyage de la famille; — Percy avait dit a Ellen que sa vie était vouée au labeur ingrat d'une entreprise qui dépassait peul-ètie les forces d'un houime.

Il avait dévoué sa jeunesse à l'accomidissement d'une grande pensée; il s'était fait le bras d'une vaste intelligence; il avait passé deux années en Irlande à préparer les bases d'un traité de paix entre les passions qui déchirent ce malheureux pays.

Prolestant, il avait opposé une digue aux furieux^envahissements des prétentions prolestantes.— Et en même temps il avait poursuivi, l'épée à la main, les ténébreux bataillons du whitebovsme.

Et il succombait déjà sous les haines liguées des deux partis extrêmes; son dévouement portait ses fruits...

Ellen comprenait vaguement et admirait qu'on put tirer l'épée pour conquérir la paix.

La tâche de Perev lui apparaissait grande et noble; elle la voyait a travers Bon amour ttrissàffl et s'habituait vile a chercher ailleurs que dans le triomphe absolu des catholiques le salut de sa chère Irlande.

Percv était pour elle le sauveur de son pays, — et qu'elle était heureuse d'avoir un prétexte de plus pour admirer et pour aimer î

Dès ce moment son cœur était donné sans réserve.

Morris avait traversé les comtés de l'Irlande et

ceux de l'Angleterre. Il était à Londres depuis un jour lorsque son père et ses frères quittèrent le paquebot.

11 les attendait devant la douane.

Percv Mortimer entendit prononcer le nom de Richmond. — 11 sut où il devait se rendre pour revoir FJIen.

Lord George Montrath possédait en effet une maison de plaisance au devant de Richmond.

Morris, en vingt-quatre heures, avait pris toutes les informations nécessaires; son plan était prêt.

Il était environ deux heures de l'après-midi, au moment de l'arrivée. Le vieillard et ses fils, accompagnés d'Ellen, traversèrent Londres pour prendre à pied le chemin de Richmond. La nuil

était presque venue lorsqu'ils atteignirent les premières maisons de la ville.

Morris leur montra du doigt une gracieuse demeure qui regardait la Tamise, du haut d'un coteau verdoya ni.

Et il leur dit :

— C'est là !

On s'arrêta. — Le vieux Mill's, appuyé sur son bâton, regarda longtemps ce noble manoir qui était la prison de sa fille adoptive. Le vent de la rivière soulevait les longues mèches de ses cheveux blancs. — Ses yeux étaient humides.

Le regard de Morris restait sec. — Il avait perdu air de santé robuste qui faisait de lui naguère un des plus joyeux garçons de Knockderry; sa joue était creuse et pâle; la lièvre brûlait dans ses yeux.

On se remit en marche.

Le voyage avait épuisé à peu près les ressources de la famslle. UHeiress eut néanmoins un lit dans l'un des hôtels de Richmond. — Mill's et ses fils s'étendirent sur la paille d'une écurie.

Le lendemain, avant le jour, les huit jeunes gens étaient debout.

— Ramenez-moi ma pauvre enfant, dit le vieillard d'une voix tremblante.

— Père, répliqua Morris, l'honneur de Mac- Diarmid sera sauvé.

Les huit jeunes gens, armés de leurs bâtons, se firent ouvrir les portes de l'hôtel et gagnèrent la campagne.

L'aube blanchissait parmi les brumes de la Tamise, au-dessus de Londres endormi.— Les Mac-

Diar'mid se dirigèrent vers cette noble demeure que Morris leur avait montrée du doigt la veille, en disant :

— C'est là...

Page 1