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CHAPITRE III

Vinicius ne pouvait se rendre comple non plus de ce qui s'était passé, et dans le fond de son âme il n'était pas moins stupéfait que Chilon. Que ces gens se fussent conduits avec lui comme ils avaient fait, et qu'au lieu de se venger de son agression, ils eussent soigneusement pansé ses plaies, il l'attribuait un peu à la doctrine qu'ils professaient, pour une grande part à Lygie, et aussi à l'importance de sa personne. Mais leur manière d'agir à l'égard de Chilon dépassait complètement sa conception de ce qu'était capable de pardonner un être humain. Et, malgré lui, cette question se présentait à son esprit : *< Pourquoi n'ont-ils pas tué le Grec ? »

Ils pouvaient pourtant le faire impunément. Ursus aurait enterré son corps dans le jardin, ou l'aurait jeté de nuit dans le Tibre, qui, à cette époque de crimes nocturnes perpétrés par César lui-même, rejetait des cadavres humains si souvent, que personne ne cherchait à savoir d'où ils venaient.

En outre, d'après Vinicius, les chrétiens non seulement auraient pu tuer Chilon, mais encore ils auraient du le faire. La pitié n'était pas, à vrai dire, absolument étrangère au monde auquel appartenait le jeune patricien: les Athéniens lui avaient même consacré un autel

ol s'étaiiuit loiiglciUj)s uppos<';s ù 1 inlroduclion chez eux des combats do <i;l ad i;i tours. On avait vu, à Home, des vaincus aux((uels la «ji^rAce avait été octroyée, — témoin ce (lallicrale, roi des Bretons, qui, tait prisonnier, avait été largement doté par (Uaudc et vivait libre dans la ville. Mais la vengeance pour une injure personnelle semblait à Vinicius, ainsi (juà tout le monde, équitable. Il avait bien entendu professer, à TOstrianum, que Ton devait aimer même ses ennemis ; mais c'était pour lui une théorie sans application dans la vie pratique.

H Pourquoi, se demandait-il encore, si les chrétiens ne voulaient eux-mêmes mettre à mort Çhilon, ne l'ontils pas remis entre les mains de la justice ? pourquoi l'Apôtre enseigne-t-il que, si quelqu'un a été sept fois coupable, on doit lui pardonner sept fois ? et pourquoi Glaucos a-t-il dit à Thilon : u Que Dieu te pardonne comme je te pardonne ! » Car enfin Chilon lui avait causé le tort le plus épouvantable. A la seule pensée de ce qu'il ferait, lui, Vinicius, à quelqu'un qui, par exemple, eut tué Lygie, il sentit son sang bouillonner. Il n'y avait pas de tortures qu'il n'eût infligées à l'assassin l Et celui-là avait pardonné I Bien plus, Ursus aussi avait pardonné, — cet Ursus qui, en réalité, pouvait impunément tuer à Rome qui il voulait, car il n'avait ensuite qu'à tuer le roi du bocage de Nemora et à prendre sa place. Est-ce que le gladiateur qui était revêtu de cette dignité, à laquelle on ne pouvait prétendre que par le meurtre du « roi » précédent, aurait résisté à cet homme auquel Çroton n'avait pu résister?

A toutes ces questions, il n'était qu'une réponse : s'ils ne tuaient pas, c'est qu'ils portaient en eux une bonté comme il n'en avait pas existé dans le monde, et un amour si infini de Ihumanité, qu'il leur commandait d'oublier les offenses, d'oublier leur propre bonheur, et

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d'oublier leurs misères, — un amour enfin qui leur commandait de vivre pour les autres. Et quelle récompense ces hommes espéraient-ils ? Vinicius l'avait entendu dire à rOstrianum, mais cela ne lui entrait pas dans la tt^te. En revanche, il trouvait que leur vie terrestre, avec l'obligation de renoncer, au profit des autres, à tout ce qui est bien-être et plaisir, ne pouvait être que misérable. Aussi, outre la stupéfaction, il y avait de la pitié et une nuance de mépris dans ce qu'il pensait des chrétiens. Il voyait en eux des brebis destinées tôt ou tard à être pâture aux loups, et son caractère romain n'admettait pas qu'on se laissât dévorer. Cependant une chose le frappa ; c'est qu'après le départ de Chilon une joie profonde rayonnait sur toutes les faces. L'Apôtre s'approcha de Glaucos, lui imposa les mains et dit :

— Le Christ, en toi, a triomphé!

Glaucos leva les yeux au ciel, comme si une félicité inattendue l'inondait. Vinicius, qui aurait plutôt compris la joie de la vengeance enfin assouvie, regardait avec des yeux dilatés, comme il eût regardé des fous. Il vit, non sans une indignation intérieure, Lygie appuyer ses lèvres royales sur la main de cet homme qui avait l'apparence d'un esclave , et il lui parut que le monde était renversé. Puis arriva Ursus, qui raconta comment il avait reconduit Chilon dans la rue et comment il lui avait demandé pardon des avaries qu'il avait fait subir à ses os, sur quoi l'Apôtre lui donna aussi sa bénédiction. Alors Crispus proclama que ce jour était un jour de grande victoire. A ce mot de victoire, Vinicius perdit complètement le fil de ses pensées.

Mais Lygie lui ayant présenté de nouveau une boisson rafraîchissante, il lui retint un instant la main et demanda :

— Alors toi aussi tu m'as pardonné ?

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— Nous soiiiim's «lu'éLiens, il iiuiis l'sl «iôreiKiii tU-, conserver de la raticiiuc dans nos cœurs.

— I^y^ic, dit alors Vinicius, quel que soit Ion Dieu, je lui otVrirai cent bieufs en sacrifice, pour cela seul qu'il est Ion Dieu.

Rllle répliqua :

— Tu riionoieras en Ion c(eur, lorsque tu auras appris à l'ainuM'.

— L'niquenicnt parce qu'il est Ion Dieu, répéta \'ini- «ius d'une voix étouirée.

11 ferma les yeux, une faiblesse l'ayant pris encore une lois.

Lygie sortit, mais revint bienlot ; elle s'approcha pour s'assurer qu'il dormait. La sentant près de lui, \'inicius ouvrit les yeux et sourit ; elle lui baissa légèrement les pau[)ières de sa main, comme si elle eût voulu l'obliger à dormir. Il se sentit alors envahi par une grande douceur, en même temps que sa faiblesse augmentait. La nuit, déjà complètement tombée, amenait avec elle une fièvre plus intense. Il ne pouvait s'endormir, et des veux il suivait Lysfie en ses allées et venues. De temps à autre, il tombait dans un demisommeil qui lui permettait de voir et d'entendre tout ce qui se passait autour de lui, mais dans lequel la réalité se mêlait aux visions de la fièvre.

Il lui semblait que, dans un vieux cimetière abandonné, s'élevait un temple en forme de tour ; Lygie était la prêtresse de ce temple. Il ne la perdait pas de vue. Il la voyait au sommet de la tour, un luth à la main, en pleine lumière, semblable à ces prêtresses qui, la nuit, chantent des hymnes en l'honneur de la lune, et qu'il avait vues en Orient. Lui-même gravissait avec peine les tortueux escaliers dans le but de l'enlever ; derrière lui rampait Chilon, claquant des dents de terreur, et

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répétant : « Ne lais pas cela, seigneur, car c'est une prêtresse, et Lui la vengera ...» Vinicius ne savait qui était ce Lui, mais il comprenait qu'il allait commettre un sacrilège et ressentait une immense terreur. Parvenu à la balustrade qui entourait le sommet de la tour, il apercevait soudain, à côté de Lygie, l'Apôtre à la barbe argentée, qui disait : « Ne porte pas la main sur elle, car elle m'appartient. » Et l'Apôtro entraînait Lygie sur les rayons delà lune, comme sur un chemin conduisant au ciel, tandis que Vinicius leur tendait les bras, les suppliant de l'emmener avec eux.

Là il se réveilla et regarda devant lui. Sur son haut trépied, le foyer dé tisé jetait encore quelques lueurs. Ils étaient tous assis devant le feu, et se chauffaient, car la nuit était fraîche, et dans la chambre il faisait froid. Vinicius voyait la buée qui s'échappait de leurs lèvres. Au milieu du groupe l'Apôtre ; à ses pieds, sur un bas tabouret, Lygie; plus loin Glaucos, Crispus et Myriam ; et aux extrémités, dun côté Ursus. de l'autre Nazaire, le fils de Myriam, jeune garçon à la figure charmante et aux longs cheveux noirs

Lygie écoutait, les yeux levés vers l'Apôtre; toutes les têtes étaient tournées vers lui. Il parlait à voix basse, Vinicius se mit à l'examiner avec une sorte de crainte superstitieuse, presque égale à celle qu'il avait éprouvée dans son rêve. L'idée lui vint que dans sa fièvre il avait vu la vérité et que ce vénérable étranger venu des rivages lointains lui enlevait effectivement Lygie et l'emmenait par des chemins inconnus. Il était en outre convaincu que le vieillard parlait de lui, et qu'il proposait un moyen de le séparer d'elle, tant il lui semblait impossible qu'on pût parler d'autre chose; faisant donc appel à toute sa présence d'esprit, il écouta ce que disait Pierre. L'Apôtre prononçait le nom du Christ.

oi n \ ADis 2.;'.«

— Ils nv vivent «juc <U' cv iioiii-lii, peiisii \ iniciiis. Le vieillard raconlail rariTslalion «lu Maître:

— Une troupe de soldats vint avec les serviteurs d«'s prtHres pour sVmparerdo Lui. Lorsque le Sauveur leur demantla qui ils chenhaienl, ils répondirent: « Jésus de Nazareth. » Mais lorsqu'il leur dit : « C'est moi ! » — ils tombèreni la face contre terre et n'osèrent porter !;• main sur Lui. Et ce n'est qu 'ai)rès lavoir questionné une seconde fois (ju'ils Le saisirent.

Ici l'Apùlre s'inlerrompit, étendit les mains vers le feu et dit :

— La nuit était fraîche comme aujourd'hui, mais mon c<eur bouillonnait. Je tirai mon glaive pour Le défendre et je coupai l'oreille au serviteur de l'archiprêtre. Je L'aurais défendu, mieux que ma propre vie, s'il ne m'avait dit : « Remets ton glaive au fourreau : ne dois-je pas vider le calice que m'a présenté mon Père?... » Alors ils s'emparèrent de Lui et Le hgotèrent...

L! Apôtre, ayant ainsi parlé, porta ses mains à son front et se tut, voulant, avant de continuer son récit, se rendre maître de ses souvenirs.

Mais Ursus, indigné, s'écria :

— Tant pis, quoi qu'il dût advenir... moi j'aurais... Mais il s'interrompit brusquement, car Lygie avait

posé un doigt sur ses lèvres. On n'entendit plus que la respiration haletante du colosse, et on sentait que la tempête grondait en son âme; quoique toujours prêt à baiser les pieds de lApôtre, il ne pouvait dans sa conscience approuver cette conduite. Si quelqu'un avait porté la main sur le Sauveur en sa présence, et s'il avait été avec Lui, cette nuit-là, oh I alors, soldats, serviteurs des prêtres^ et domestiques, il aurait tout pulvérisé. Et les larmes lui venaient aux yeux : c'était pour lui, en même temps que des regrets, un cas de conscience, car,

en agissant ainsi, il dût désobéi au Sauveur et empoché la rédemption du monde.

Un moment après, Pierre continua son récit, mais la fièvre avait replongé Vinicius dans un demi-sommeil, ('.e qu'il venait d'entendre se confondait dans son esprit avec ce que TApôtre avait raconté la nuit précédente à rOstrianum,à propos de cette journée où le Christ était apparu sur les bords du lac de Tibériade.

Il voyait une nappe d'eau immense sur laquelle llottait une barque de pécheur et dans cette barque Pierre et Lygie. Lui-môme nageait de toutes ses forces derrière eux, mais la douleur qu'il ressentait à son bras cassé l'empêchait de les rejoindre. La tempête lui jetait les vagues dans les yeux et il allait se noyer; et d'une voix suppliante il implorait du secours. Alors Lygie s'agenouillait devant l'Apôtre qui faisait virer la barque et lui tendait une rame ; Vinicius s'y raccrochait et, avec leur aide, se hissait dans le canot au fond duquel il tombait inerte.

11 lui sembla ensuite qu'il s'était redressé et qu'il voyait une foule de gens qui suivaient la barque à la nage. Les vagues leur couvraient la tête d'écume; de quelquesuns on n'apercevait plus que les mains. Mais Pierre sauvait tous ceux qui se noyaient, et les recueillait dans l'embarcation, qui s'élargissait comme par miracle. En peu de temps, elle se trouva remplie par une multitude aussi grande que celle qui s'était réunie à l'Ostrianum, et à la fin plus grande même. Lui se demandait avec étonnement comment tout ce monde pouvait y trouver place et il craignait qu'elle ne coulât. Mais Lygie le rassurait et lui montrait une lumière sur un rivage lointain vers lequel ils se dirigeaient.

Alors le rêve de Vinicius se confondit de nouveau avec ce qu'il avait entendu dire à l'O'strianum par

Ml (» \ \hl-- .'Il

l'Apùlic sur r;ij)j>arili()ii «lu C.lirisl an l>(>i<l «lu la<\ A pivscnt, dans <clto lurniorc, il voyait se dessiner une (if^urc vers lacjuelN» Pierre orientait la liarcjue. A mesure (ju'ils a|)proehaieul, Tair devenait plus doux, la mer plus calme et la lumière [)lus intense. La foule chantait un hymne très lent, TalmosplH're s'imprégnait de nard, l'eau s'irisait comme du retletdeslis et des roses enfouis dans ses. profondeurs. Knfin, les flancs de la barque louchèrent légèrement le sable. Lvgie prit alors Vinicius par la main et lui dit : <^ \'iens,je te conduirai, » et elle Tenl raina dans la lumière.

\ inicius se réveilla, mais il ne retrouva pas immédiatement le sentiment de la réalité. Il lui sembla encore, pendant un certain temps, (ju'il était près du lac, entouré de la multitude. Sans savoir pourquoi, il se mit à chercher Pétrone, s'étonnant de ne pouvoir l'y rencontrer. La vive clarté venant de la cheminée, près de laquelle il n'y avait plus personne, finit de le réveiller complètement. Les tisons d'olivier se consumaient lentement sous leur cendre rose, mais les bûchettes de pin qui venaient évidemment d'être jetées sur le brasier pétillaient en lançant des flammes, à la lueur desquelles Vinicius aperçut Lygie assise non loin de son lit.

Il se sentit ému jusqu'au fond de l'àme. Elle avait passé la nuit précédente à TOstrianum ; durant toute la journée, ell-e avait été occupée à le soigner; maintenant encore, tandis que les autres reposaient, elle veillait seule près de lui. Immobile sur son siège, elle fermait les yeux. \'inicius ne savait pas si elle dormait ou si elle était plongée dans ses pensées. Il contemplait son profil, ses cils abaissés, ses mains croisées sur ses genoux, et dans le cerveau du païen une conception nouvelle commençait à éclore. Ainsi, à côté de la beauté

grecque ou romaine, sûre delle-mèmo el si fière dans sa nudité triomphante, il existait au monde une autre beauté, une beauté nouvelle, absolument chaste, et dans laquelle résidait une àme nouvelle aussi.

Il ne pouvait se décider à donner k Lygie le nom de chrétienne, mais en pensant à elle il ne la séparait plus de la doctrine quelle confessait. Lygie seule, qu'il avait offensée, veillait sur lui pendant que les auj-res reposaient. C'était parce que sa doctrine le lui ordonnait : cette conviction, qui le pénétrait d'admiration pour l'enseignement du Christ, lui était, en même temps, pénible. Il aurait préféré que Lygie eût agi ainsi par amour de lui, de sa figure, de ses yeux, de ses formes sculpj^urales, en un mot pour tous ces motifs qui avaient décidé tant de Grecques et de Romaines à enlacer son cou de leurs bras brillants.

Brusquement, il sentit que, si elle avait été comme les autres femmes, il l'eût trouvée moins parfaite.

Cependant, elle avait ouvert les yeux et, remarquant que Vinicius la regardait, elle s'approcha et lui dit :

— Je suis auprès de loi.

Et il répondit :

— J'ai vu Ion âme dans mon rêve.

CIIAPITIîK IV

Le lendemain, il se réveilla 1res affaibli encore, mais sans fièvre ; il lui semblait avoir entendu le bruit d'une conversation ; mais, quand il ouvrit les yeux, Lygie n'était plus auprès de lui. Ursus, penché devant la cheminée, fouillait la cendre grise, y cherchant une braise ardente ; puis il attisa le charbon, et le souffle de ses poumons avait la force d'un soufflet de forge. Vinicius se rappela que cet homme, la veille, avait écrasé Croton, et il regarda, en habitué des arènes, ce torse cyclopéen et ces cuisses monumentales.

— Il ne m'a pas tordu le cou, grâces en soient rendues à Mercure ! pensa-t-il. Mais, par Pollux ! si les autres Lygiens lui ressemblent, ils donneront du fil à retordre à nos légions du Danube.

Il appela :

— Hé, esclave !

Ursus relira sa tète de la cheminée et dit, en souriant presque amicalement :

— Que Dieu t'accorde, seigneur, une bonne journée et une bonne santé ; mais je suis un homme libre, et non un esclave.

Vinicius, qui avait l'intention de le questionner sur la patrie de Lygie, éprouva quelque satisfaction à ces pa-

244 OLO VADIS

rôles, car une convcrsalion avec un homme libre, même de basse extraction, froissait moins sa dignité de Romain et de patricien qu'une conversation avec un esclave, que ni la loi ni les mœurs ne reconnaissaient pour un être humain.

— Tu ne fais donc pas partie des gens d'Aulus? demanda-t-il.

— Non, seigneur, je sers Callina, de même que j'ai servi sa mère, mais de mon plein gré.

Il réintroduisit sa tête dans la cheminée pour attiser les charbons sur lesquels il avait précédemment jeté du bois, puis il Ven retira et dit :

— Chez nous, il n'y a pas d'esclaves.

Vinicius lui demanda :

— Où est Lygie ?

— Elle vient de sortir, et c'est moi qui dois faire cuire ton déjeuner. Elle t'a veillé toute la nuit.

— Pourquoi ne l'as-tu pas remplacée ?

— Parce qu'elle Ta voulu ainsi : je n'avais qu'à obéir.

Ses yeux s'assombrirent, et il ajouta au bout d'un instant :

— Si je ne lui avais pas obéi, tu ne vivrais plus.

— Regrettes-tu donc de ne pas m'avoir tué ?

— Non, seigneur, le Christ n'a pas ordonné de tuer.

— Et Atacins ? et Croton ?

— Je n'ai pas pu faire autrement, murmura Ursus. Et il regarda avec un désespoir comique ses mains

qui visiblement étaient restées païennes, quoique son âme eût reçu le baptême.

Ensuite il posa une marmite près du feu, et, accroupi devant la cheminée, il fixa sur la flamme ses yeux pensifs.

Ol () VADIS 2ir»

— Cesl la faille, seigneur, diL-il (mliu ; pourquoi as-lu porté la main sur elle, sur une (illc de roi ?

Au premier moment, Vinicius frémit en entendant un rustre, un barbare, hii parler avec une telle; familiarité, et même oser \o bhlmer. A toutes les choses invraisemblables auxquelles il se heurtait depuis ravant-derni«*re nuit, venait se joindre celle-là encore! Mais le désir d'apprendre quelques détails sur la vie deLygiefut plus fort que l'irritation.

Il se mit à poser au géant des questions sur la guerre des Lygiens contre Vannius et les Suèves. Ursus s'exécuta sans se faire] prier, mais il ne pouvait ajouter grand'chose à ce qu'Aulus Plautius avait jadis narré à Vinicius. Celui-ci écoutait cependant avec plaisir, — son orgueil immense était agréablement llatté de ce qu'un témoin oculaire affirmât l'origine royale de Lygie. Comme fille de roi, elle pouvait occuper à la cour de César une situation aussi élevée que les descendantes des premières familles, d'autant plus que les Lygiens n'avaient jamais été en guerre avec Rome, et que, quoique barbares, ils étaient redoutables : ils comptaient, au témoignage d'Atelius Hister même, « une quantité innombrable » de guerriers, témoignage qui se trouva confirmé par ces paroles d'Ursus :

— Nous demeurons dans les forêts, mais notre pays est si vaste que personne n'en connaît la limite, et la population y est nombreuse. Au milieu de ces forêts s'élèvent des villes construites en bois, où l'on trouve de grandes richesses, car le butin que font ailleurs les Semnones,les Marcomans, les Vandales et les Ouades, nous le leur enlevons. Ils n'osent s'aventurer sur notre territoire, et ce n'est que lorsque le vent souffle de chez eux qu'ils mettent le feu à nos forêts. Nous n'avons pas peur d'eux, ni même du César romain.

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— Les dieux ont donné aux Romains la souveraineté sur toute la terre, dit sévèrement Vinicius.

— Les dieux sont des mauvais esprits, répondit Ursus avec simplicité, et là où il n'y a pas de Romains, il n'y a pas de souveraineté romaine.

Il attisa le i'eu et continua, comme se parlant à luimême :

— Lorsque César fît enlever Callina, je voulus partir là-bas, dans nos forêts, appeler les Lygiens au secours de la fille du roi. Et les Lygiens se seraient mis en marche vers le Danube, parce que c'est un peuple bon, quoique païen. Et puis je leur aurais porté « la bonne nouvelle ». Mais cela viendra un jour ; lorsque Callina sera rentrée chez Pomponia, je la saluerai et la prierai de me permettre d'aller les retrouver, car le Christ est né bien loin, et ils n'ont même pas entendu parler de Lui. 11 savait mieux que moi où il devait naître, mais s'il était venu au monde chez nous, dans la forêt, nous ne l'aurions certainement pas martyrisé,^nous aurions élevé l'Enfant, nous aurions eu soin qu'il eût toujours en abondance du gibier, des champignons, des peaux de castor, de l'ambre. Tout ce que nous aurions pillé chez les Suèves et les Marcomans, nous le lui aurions donné , afin qu'il vécût dans la richesse et le bienêtre.

Il rapprocha du jfeu la marmite avec le brouet destiné à Vinicius, et se tut. Sa pensée errait à travers les forêts lygiennes. Cependant la marmite bouillait, bouillait. Quand le brouet, enfin versé dans une écuelle profonde, eut suffisamment refroidi, Ursus reprit :

— Glaucos a dit que tu devais bouger le moins possible, que tu devais éviter de remuer même ton bras valide, et Calhna m'a ordonné de te faire manger.

S'étant assis auprès du lit, il puisa le brouet dans

oi (> \ \i)is 217

1 éciu'll(; avec un petit ^ohelel qu'il présentait aux lèvres (lu malade, bit il niellait dans cet acte une telle sollicitude, il y avait un si bon sourire dans ses yeux bleus, que Vinicius ne i)ouvait croire que ce fût là le terrible personnage de la veille.

Pour la première fois de sa vie, le jeune patricien se prit à réfléchir sur ce qui pouvait se passer dans la poitrine d'un rustaud, d'un serviteur et d'un barbare.

Cependant Ursus se montrait nourrice aussi maladroite que pleine d'attentions. Le gobelet disparaissait entre ses doigts herculéens, au point qu'il ne restait plus de place pour les lèvres de Vinicius. Après quelques essais infructueux, le géant fort embarrassé dit:.

— Il me serait plus facile de traîner un aurochs hors de son gîte.

Vinicius avait souvent vu dans les cirques ces terribles « uri » amenés des forêts du Nord, que les plus vaillants bestiaires ne chassaient qu'avec crainte et qui ne le cédaient qu'aux seuls éléphants pour la masse et la force.

— Aurais-tu donc essayé de saisir ces bétcs-là par les cornes ? demanda-t-il avec stupéfaction.

— Tant que vingt hivers n'eurent passé sur ma tête, je n'osai pas, répHqua Ursus ; mais ensuite cela m'est arrivé.

Et de nouveau il présenta le brouet à Vinicius, mais plus maladroitement encore.

— Il faut que je fasse venir Myriam ou Nazaire, dit-il. Une tête pâle, écartant la portière, se montra :

— Je viens vous aider, dit Lvoie.

Et elle sortit un instant après du cubicule, où visiblement elle se disposait à dormir, car ses cheveux étaient dénoués, et elle n'avait pour tout vêtement qu'un

capitium. Vinicius, dont le cœur s'était misa battre plus rapidement dès qu'il l'avait aperçue, lui reprocha de n'avoir pas encore songé à se reposer, mais elle répondit gaiement :

— J'allais justement dormir, mais je vais d'abord remplacer Ursus.

Elle prit le gobelet, s'assit sur le bord du lit et commença à faire manger Vinicius confus et heureux à la fois. Comme elle se penchait vers lui, il sentit la chaleur de son corps, les flots de sa chevelure lui frôlèrent la poitrine, et il pâlit d'émoi; mais, dans le trouble et l'emportement de la passion, il comprenait aussi que nulle tête au monde ne lui était aussi chère et que le monde entier n'était plus rien pour lui.

Naguère il convoitait Lygie, maintenant il l'aimait de tout son cœur. Naguère, dans sa manière de vivre et dans ses sentiments, il se montrait un égoïste aveugle et sans scrupule : maintenant, il pensait à elle aussi.

11 refusa bientôt de manger et, quoiqu'il eût une joie extrême à la regarder et à la sentir près de lui, il dit :

— C'est assez, va te reposer, ma divine.

— Ne m'appelle pas ainsi, répondit-elle: il n'est pas convenable que je t'entende me parler de la sorte.

Cependant elle lui sourit, puis elle prétendit qu'elle n'avait plus sommeil, qu'elle n'éprouvait plus de fatigue et qu'elle n'irait se reposer qu'après l'arrivée de Glaucos. Il écoutait ses paroles comme une musique, le cœur envahi par une émotion, une gratitude, un ravissement croissants, et il se creusait la tête pour trouver le moyen de lui témoigner sa reconnaissance.

— Lygie, dit-il après un court silence, je ne le connaissais pas auparavant. iMaintenant je sais que j'ai pris un mauvais chemin pour arriver jusqu'à toi. Je te dis

donc: Hclouinc chc/ l*oinponia (iia'cina, et sois convaincue qu'à l'avenir piusonne ne poiicra la main sur loi.

J.c visage dcLygie s'alhisla subilonicnl.

— Je serais lieureuse, répliqua-t-elle, de la voir, mcme de loin, mais je ne puis plus relournei- chez elle.

— Pourquoi ? demanda Vinicius avec élonnemenl.

— Nous, chrétiens, savons, par Acte, ce qui se passe au Palatin. N'as-tu donc pas entendu dire que, peu de temps après ma fuite, avant son départ pourNaples, César avait mandé Aulus et Pomponia, qu'il les avait menacés de sa colère, pensant qu'ils m'avaient aidée à fuir? Heureusement, Aulus put lui répondre : « Tu sais, seigneur, que jamais mensonge ne sortit de ma bouche ; je te jure que nous ne l'avons pas aidée â fuir et que, pas plus que toi, nous ne savons ce qu'elle est devenue. ■> César le crut, puis oublia tout; et moi, d'après les conseils des anciens d'entre nous, je n'ai jamais écrit à ma mère, afin qu'elle puisse toujours jurer ne rien savoir sur mon compte, car il ne nous est pas permis de mentir, même si notre vie est en jeu. C'est seulement par quelques échos lointains que Pomponia a appris que je suis vivante et en sûreté.

Au souvenir de Pomponia, ses yeux se remplirent de larmes ; mais bientôt elle se calma et dit :

— Je sais bien que Pomponia me regrette beaucoup, mais nous avons des consolations inconnues des autres hommes.

— Oui, répliqua Vinicius, votre consolation, c'est le Christ; moi, je ne puis vous comprendre.

— Pour nous il n'existe pas de séparations, il n'y a ni douleurs ni souffrances et, si elles adviennent, elles se changent en joies. La mort elle-même, qui pour vous est la fin de la vie, en est pour nous le commencement :

c'est l'échange d'un bonheur médiocre et trouble contre un bonheur immense, calme et éternel.

— Mais toi, réponds, es-tu heureuse ?

— Oui, réphqua Lygie. En confessant le Christ, je ne puis être malheureuse !

Vinicius la regarda comme si ce qu'elle venait de dire dépassait les bornes de l'entendement humain.

— Et tu ne voudrais pas retourner chez Pomponia ?

— Je le voudrais de toute mon âme : et j'y retournerai si telle est la volonté de Dieu.

— Je te dis donc : retourne chez elle ; et, je le le jure sur mes dieux lares, je ne porterai pas la main sur toi.

— Non. Je ne puis exposer mes proches au danger. César n'aime pas la famille des Plautius. Mon retour serait vite connu de toute la ville, et Néron ne manquerait pas de l'apprendre par ses esclaves. Alors il sévirait contre les Au lus, et tout au moins il m'arracherait à eux de nouveau.

— Oui, dit Vinicius en fronçant les sourcils ; cela pourrait arriver. Il le ferait, ne fût-ce que pour montrer que sa volonté doit être accomplie. Il est vrai aussi que, s'il t'a oubliée ou s'il n'a plus voulu penser à toi, c'est parce qu'il a jugé que l'offense était pour moi seul, et non pour lui. Mais peut-être... après t'avoir enlevée aux Aulus... te remettrait-il entre mes mains, et moi, je te rendrais à Pomponia.

Elle lui demanda tristement :

— Vinicius, voudrais-tu me voir de nouveau au Palatin ?

Il répondit en serrant les dents :

— Non. Tu as raison. J'ai parlé comme un sot ! Non I Après un silence, il reprit :

— Sais-tu que tu es plus heureuse que moi? Dans ta pauvreté, dans cette chambre unique, parmi ces rustres,

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lu possèdes la (locLriiic el Ion (llnisl, .Moi, je n'ai que loi seule au monde, cl lorsque lu m'as manqué, j'ai élé le misérable sans abri el sans pain. Tu m'es plus chère (pie le monde enlier ; je l'ai cherchée parce qu'il m'était impossible de vivre sans toi. N'était l'espoir de le retrouver, je me serais jeté sur mon glaive. Mais j'ai peur de la mort, parce que, mort, je ne pourrais plus le contempler. Te rappelles-tu nos causeries chez les Aulus? Une lois lu m'avais tracé sur le sable l'image d'un poisson; moi, je ne comprenais pas ce (jne cela signifiait. Te souviens-tu que nous avons joué à la balle ? Survint alors Aulus qui nous menaça de Libiline et interrompit notre conversation. Au départ, l\)mponia dit à Pétrone qu'il n'existait qu'un seul Dieu, qu'il était tout-puissant cl miséricordieux ; mais il ne pouvait nous venir à l'esprit que votre Dieu, ce fût le Christ. Qu'il te rende à moi et je l'aimerai, quoiqu'il me paraisse être le Dieu des esclaves, des étrangers el des misérables. Tu es ici, assise près de moi, el tu ne penses qu'à lui. Pense aussi à moi ; sinon je finirai par le détester. Pour moi, la seule divinité, — c'esl loi. Je voudrais embrasser tes pieds el l'adresser des prières, le donner toute mon adoration el mes offrandes, el mes génuflexions... à loi, trois fois divine I Xon, lu ne sais pas, tu ne peux pas savoir à quel point je l'aime...

Ces paroles parurent à Lygie autant de blasphèmes, et pourtant elle ne pouvait sempècher davoii- pitié de lui el de ses souffrances. Elle se sentait immensément aimée el adorée; elle comprenait que cet homme inflexible et dangereux lui appartenait comme un esclave; et, le voyant si humble, elle était heureuse du pouvoir quelle avait sur lui. En un instant, elle revécut tout le passé. Elle revoyait ce splendide Vinicius, beau comme une divinité païenne, qui lui avait parlé damour dans

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la maison dc^ Aulus, et avait réveillé, ainsi que d'un sommeil profond, son cœur à demi enfantin ; ceVinicius dont elle sentait encore les baisers sur ses lèvres, et des bras de (\uï Ursus l'avait arrachée au Palatin. Mais aujourd'hui, avec sa face aquiline où se lisait l'exaltation et aussi la douleur, avec son front pâli, avec ses yeux qui imploraient, brisé par son amour, blessé, tout adoration et humihté, il était tel que jadis elle eût voulu le voir, — tel qu'elle l'eût aimé de toute son âme... et il lui était plus cher que jamais !

Ki soudain elle vit que le moment pouvait arriver où l'amour de cet homme l'envahirait et l'emporterait comme un ouragan. Etait-ce donc pour cela qu'elle avait cherché le salut dans la fuite ? pour cela qu'elle s'était tenue si longtemps cachée dans les quartiers les plus misérables de la ville ? Qu'était donc ce Vinicius ? Un augustan, un soldat et un courtisan de Néron I Il paraissait changé, c'est vrai ; mais ne venait-il pas de lui dire que, .si elle pensait au Christ plus qu'à lui, il était prêt à Le détester? Lygie simaginait que la seule pensée de tout autre amour que lamour du Christ était un péché commis contre Lui et contre sa doctrine. Aussi fut-elle saisie d'effroi devant son propre avenir et devant sou propre cœur.

C'est pendant cette lutte intérieure qu'arriva Glaucos^ qui venait panser le malade et examiner son état. En un clin d'œil, la colère se peignit sur les traits de Vinicius. Il était furieux que l'on interrompît sa conversalion avec Lygie, et c'est avec impatience qu'il répondit aux questions que lui posait Claucos. A la^ vérité, il ne tarda pas à se raviser ; mais, si Lygie avait cru que les enseignements de l'Ostrianum avaient pu agir sur cette nature indomptable, son illusion devait s'évanouir. Il nétait changé que pour elle. A part ce seul

siMiliment, «laiis ccllr poilrine ballail toujours l'ancien cœur dur et (égoïste, ce («eur véritablement romain.

Jadis, dans sa pi-ière, elle olVrait au Clnisl un ccrur plein de sérénité et réellement pur comme une larme. Mainlenanl celle sérénité était troublée. Dans le calice de la fleur s'était introduit un insecte venimeux qui commençait à y bourdonner. Le sommeil, malgré deux nuits de veille, ne lui apporta pas l'apaisement. Klle rêva qu'à l'Ostrianum Néron, à la télc d'un cortège d'augustans , de bacchantes, de cory-bantes et de gladiateurs, écrasait, sous son char festonné de roses, des multitudes de chrétiens; que Vinicius la saisissait dans ses bras, l'attirait surson quadrige et lui murmurait en la pressant contre sa poitrine : <• Wous avec nous... »

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