‹ Quo vadis? (volume 2)Chapitre 31 sur 71 · CHAPITRE Mil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Mil

César était mécontent d'être revenu à Rome, et au bout de quelques jours il brûla de nouveau du désir de partir pour TAchaïe. Il publia môme un c^dit par lequel il annonçait que son absence serait courte et que les affaires publiques n'auraient pas à en souffrir. Puis, accompagné des augustans, parmi lesquels Vinicius, il se rendit au Capitole, pour sacrifier aux dieux et les remercier d'avoir favorisé son dernier voyage. Mais le lendemain, lors de sa visite au sanctuaire deVesta, survint un incident qui influa sur tous les projets. Néron ne croyait pas aux dieux, mais il les redoutait. La mystérieuse Vesta surtout le remplissait de crainte. A la vue de cette divinité et du feu sacré, ses cheveux se dressèrent subitement, ses mâchoires se contractèrent, un frisson parcourut tous ses membres et il s'affaissa entre les bras de Vinicius qui, par hasard, se trouvait derrière lui. On le transporta immédiatement hors du templeet on rentra au Palatin, où il garda le lit toute ha journée. II annonça, au grand étonnement de tous les assistants, qu'il remettait définitivement son voyage à plus tard, la divinité l'ayant mis secrètement en garde contre toute hâte. Une heure après, on proclamait publi-

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(|iUMMiMil, dans Home cnliôrt', <|nr (l<''sar, voyant les ligures attristées des citoyens, et guidé par son amour dr père, resterait parmi eux, pour partager leurs joies ou leurs peines. Le peuple, enchaidéde cette résolution, avanl-courrière de jeux et de distributions de hlé, s'asseuilda en l'oule devant la Forte Palatine, poussant des cris en l'honneur du divin César. Lui, jouait aux dés avec les auguslans.

— Oui, il a fallu remettre à plus tard mon voyage, disaitil. L'Egypte et la souveraineté de l'Orient ne peuvent m'échapper, d'après les prophéties, et par conséquent l'Achaïe non plus. Je ferai percer l'isthme de Corinlhe, et en Egypte nous élèverons des monuments, à côté descpiels les pyramides ne seront que des jouets. Je ferai construire un sphinx sept fois plus grand que celui qui, près de Memphis, contemple le désert, et je lui ferai donner mes traits. Les siècles à venir ne parleront plus que de ce monument et de moi.

— Par tes vers tu t'es déjà érigé un monument non pas sept, mais trois fois sept fois plus grand que la pyramide de Chéops, dit Pétrone.

— Et par mon chant ? demanda Néron.

— Ah ! si l'on était capable de t'élever une statue comme celle de Memnon, qui puisse, au lever du soleil, faire entendre ta voix, — pendant des milliers de siècles les mers qui bordent l'Egypte fourmilleraient de navires, sur lesquels des multitudes venant des trois parties du monde oublieraient tout, absorbées en ton chant.

— Hélas ! qui donc est capable d'une telle œuvre ? dit Néron.

— Mais tu peux faire tailler dans le basalte un groupe qui te représenterait conduisant un quadrige.

— C'est vrai ! Je ferai tailler ce groupe.

— Quel superbe cadeau à l'humanité !

— En Egypte encore, j'épouserai la Lune, qui est veuve, et alors je serai véritablement un dieu.

— Et tu nous donneras pour femmes des étoiles, et nous formerons une nouvelle constellation qui se nommera la constellation de Néron. Tu marieras Vitellius avec le Nil, pour qu'il enfante des hippopotames. Donne à Tigellin le désert, et il sera roi des chacals...

— Et moi, que me destines-tu ? demanda Vetinius.

— Que le bœuf Apis le bénisse 1 tu nous a organisé des jeux si splendides à Bénévent que je ne puis te vouloir du mal : fais une paire de bottes pour le Sphinx, dont les pattes s'engourdissent la nuit, à l'époque des rosées. Ensuite, lu fabriqueras des chaussures pour les colosses qui forment des allées devant les temples. Chacun trouvera là-bas une occupation appropriée. Domilius Af er, par exemple, sera trésorier, étant connu pour sa probité. Je suis charmé, César, que lu rêves à rÉgypte, et ce qui m'attriste, c'est que tu aies différé le voyage.

Mais Néron dit :

— Vos yeux de mortels n'ont rien vu, parce que la divinité reste invisible aux yeux profanes. Sachez que, dans le temple, Vesta elle-même s'est dressée à mon côté et m'a dit à l'oreille : « Surseois à ton voyage. » C'est arrivé si subitement que j'en ai été terrifié, encore que j'eusse dû être reconnaissant aux dieux d'une protection aussi évidente.

— Nous avons tous été terrifiés, dit Tigellin, et la vestale Rubria a perdu connaissance.

— Rubria ! dit Néron, quelle gorge neigeuse 1

— Elle a rougi, à la vue du divin César !...

— Oui ! moi aussi, je l'ai remarqué. C'est étrange ! une vestale... Ily a quelque chose de divin dans chaque vestale, et Rubria est fort belle.

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11 iclUM'liil un inuiiRMil, t'I «h'iiiarnla:

— Dites-moi pourquoi les hommes craignent Vesta plus (pio los autres diviiulrs? J'ai été saisi de peur, moi, ponliie suprême. Je mv rappelle seulement que j'ai <iél'ailli, et j'aurais roulé par terre si quel([u*un ne m'avait -outenu. (^)ui était-ce ?

— Moi, répondit X'inicius.

— Ah ! loi, « sévère Ares » ? Pourquoi n'es-tu pas \(Mui à Bénévent? On m'a dit que lu étais malade et, en t'iVol, lu es changé. A propos ! j'ai entendu dire que Crolon avait voulu l'assassiner? Est-ce vrai ?

- Oui ; el il m'a cassé un bras, mais je me suis défendu.

— Avec ton bras cassé?

— J'ai été aidé par un certain barbare, plus fort que ( '.rot on.

Xéron eut un regard étonné.

— Plus fort que CrotonI Tu plaisantes, sans doute? ( 'rolon était le plus fort de tous, et maintenant c'est Styphax TEthiopien.

— Je le dis, César, ce que j'ai vu de mes propres yeux.

— Où donc est celle perle? N'est-il pas devenu roi du bocage de Nemora ?

— Je ne sais, César, je l'ai perdu de vue.

— Tu ignores même de quelle nation il est?

— J'avais le bras cassé, je n'ai pas pensé à le questionner.

— Cherche-le-moi.

Tigellin dit :

— Je vais m'en occuper, moi.

Mais Néron continua de s'adresser à Vinicius :

— Je te remercie de m'avoir soutenu. J'aurais. pu me briser la tête en tombant. Autrefois tu faisais un bon

compagnon, mais depuis la guerre, depuis que lu as servi sous Corbulon, tu es devenu sauvage et je no le vois plus que rarement.

Après un court silence, il reprit:

— Comment se porte cette jeune fille... aux hanclies étriquées... dont tu étais amoureux et que j'ai retirée de chez les Aulus pour toi ?

Vinicius se troubla, mais Pétrone lui vint aussitôt en aide :

— Je parie, seigneur, dit-il, qu'il Ta oubliée. Tu vois son trouble? Demande-lui donc combien il en a eu depuis et je ne garantis pas qu'il puisse répondre à ta question. Les Vinicius sont de bons soldats, mais des coqs encore meilleurs. Il leur faut toute une basse-cour. Punis-le, seigneur, et ne l'invite pas à la fête que Tigellin promet de nous donner en ton honneur sur Fétang d'Agrippa.

— Non, je ne ferai pas cela. J'ai confiance en Tigelin, et bon espoir que cette basse-cour ne fera pas défaut.

— Les Grâces pourraient-elles manquer là où se trouvera l'Amour? répliqua Tigellin.

Mais Néron dit :

— L'ennui me ronge ! La volonté de la déesse m'a fait rester dans Rome, que je ne puis souffrir. Je partirai pour Antium. J'étouffe dansées quartiers étroits, au milieu de ces maisons qui tombent en ruines, de ces ruelles immondes. Un air empesté arrive jusqu'ici, jusque dans mes jardins. Ah ! si un tremblement de terre détruisait Rome, si quelque dieu dans sa colère la nivelait au ras du sol, je vous montrerais alors comment on doit bâtir une ville, tête du monda et ma capitale.

— César, répondit Tigellin, tu dis : « Si quelque

«lieu dans sa colère (Irliiiisnil lavilir ■ rCsl l»i«Mi cri;! '

— Oui! Et après?

— N'cs-lu (I(uir pas un dieu ?

Néron haussa les «'paulcs dun aii" dr lassitude, puis :

— i\ous verrons ce cpie lu vas nous organiser sur rélani^d'Agrippa ; je pari irai ensuite pour Anliuin. Vous ions, vous êtes vile satisfails el vous ne; eoniprenez pas (pu' j'aie soif de ^i-aniiiose.

Il iernia à moitié les yeux, laissant entendre qu'il avait besoin de re{)os; les auguslans prirent congé l'un après l'autre. Pétrone sortit avec \'inicius.

— Te voilà donc appelé à prendre part à la fête, lui dit-il. Barbe-d'Airain a renoncé au voyage; mais, en revanche, il fera plus de folies que jamais, il se vautrera dans la ville comme dans sa propre maison. Que diable! nous qui avons soumis l'univers, nous avons bien le droit de nous amuser. Toi, Marcus, lu es un fort beau garçon, et c'est à cela que j'attribue en partie la faiblesse que je ressens pour loi. Par Diane d'Ephèse ! si tu pouvais voir tes sourcils d'un seul arc, et ta figure où resplendit le vieux sang des quirites ! Les autres auprès de toi ont l'air d'affranchis. Sans cette doctrine sauvage, Lygie serait aujourd'hui chez toi. Essaye encore de me prouver que ces chrétiens ne sont pas les ennemis de la vie et des hommes... Ils se sont bien conduits à ton égard, tu peux donc leur être reconnaissant ; mais, à ta place, je détesterais cette secte, et je chercherais le plaisir là où on peut le trouver. Tu es beau, je te le répète, et Rome pullule de femmes divorcées...

— Je ne m'étonne que d'une chose, c'est que tout cela ne te fatigue pas encore, répondit Vinicius.

— Oui t'a dit cela? j'en suis fatigué depuis longtemps, mais je n'ai pas ton âge. D'ailleurs, j'ai d'autres goûts.

qui te manquent. J'aime les livres, que tu n'aimes pas, j'aime la poésie, qui t'ennuie, j'aime les vases, les pierres précieuses et une foule de choses que tu ne regardes même pas ; j'ai des douleurs rénales, que tu n'as pas; et enfin, j'ai Eunice, et tu n'as rien de pafeil... Je me complais parmi les chefs-d'œuvre; de toi jamais on ne fera un esthète. Je sais que dans la vie je ne trouverai jamais rien de meilleur que ce que j'ai trouvé, et toi, tu en es encore à espérer et à chercher quelque chose ; si la mort venait frapper à ta porte, lu serais étonné, malgré ton courage et tes chagrins, d'être obligé de quitter déjà la terre, tandis que moi j'accepterais cette fin inévitable avec la conviction qu'il n'y a pas au monde de fruits dont je n'aie goûté. Je ne suis pas pressé, mais je ne me ferai pas non plus tirer l'oreille. Je m'efforcerai seulement de vivre gaiement jusqu'au bout : les sceptiques sont gais. Les stoïciens, selon moi, sont des sots^ mais au moins le stoïcisme trempe les caractères, tandis que tes chrétiens apportent au monde la tristesse, qui est à la vie ce que la pluie est à la nature. Sais-tu ce que j'ai appris? Eh bien! pour les fêtes que donnera ïigellin, on élèvera surles bords de l'étang d' Agrippa des lupanars, où seront rassemblées les femmes des prc mières familles de Rome. Ne s'en rencontrera-t-il pas une assez belle pour te consoler ? Il y aura même des vierges, dont ce sera le début dans le monde... en costume de nymphes. Et voilà l'empire romain... Il fait déjà chaud : l'air, attiédi par le vent du sud, ne donnera pas la chair de poule aux nudités qu'il caressera. Et toi, Narcisse, sache qu'il ne s'en trouvera pas une seule capable de te repousser, pas une seule... fût-elle vestale.

Vinicius se frappa la tête.

— Faut-il que j'aie de la malchance pour être tombé stir Tunique exception !...

— A (|ui la faute, sinon aux chrétiens ? Mais des gens dont le syinhoio est la (lioix ne peuvent (Hre awlreinent. E<"oute-nioi : La (jrèce élail l)elle et elle a enfanté la sagesse ; nous, nous avons enfanté la force ; (jue peut enfanter celte doctrine, selon toi? Si tu le sais, éclairemoi. Par PoUux ! je ne m'en doute même pas.

Vinicius haussa les épaules.

— On dirait que lu as ])eur que je ne devienne chrétien.

— J'ai peur que tu negAcheston existence.Situnepeux être la Grèce, sois Rome : gouverne et jouis. Nos folies ont un certain sens, précisément parce que cette idée s'y fait jour. Je méprise Barbc-d'Airain qui singe les Grecs ; s'il se disait Romain, je reconnaîtrais qu'il a raison d'extravaguer. Promets-moi que si tu trouves un chrétien en rentrant chez toi, tu lui tireras la langue. Et si, par hasard, c'est le médecin Glaucos, il n'en sera même pas étonné... Au revoir sur l'étang d'Agrippa !

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