O» (> \ \I)IS
l>()iivaiil ni ccssiM" (le liiiiiKM-, ni NiMC s;uis elle, mon l)()nhem* sérail de l'avoir pour épouse. VA ponrlanl elle s'esl enfuie ! Pourcpioi ? plus rien ne la nienaeail. Si elle ne m'aimait [)as, elle [)ouvail me repousser.
u La veillej'avais fait (U)nnaissanee d'un homme étrange, un eertain l^aul de Tarse qui avait causé avec moi du Christ et de sa doctrine, et sa parole était si puissante, cpi'il me semblait que chacun des mots (pi'il prononçait ébranlî\t le monde. Ce m(Mne homme me rendit visite après le départ de Lygie : « Lorsque Dieu aura ouvert tes yeux à la lumière, me dit-il, lorsqu'il en aura fait tomber les écailles comme il a fait tomber les écailles qui recouvraient les miens, alors tu sentiras qu'elle a agi raisonnablement, el peut-être alors la retrouveras-tu. -• Ces paroles sont pour moi comme si je les avais entendues (le la bouche de la pythie, à Delphes. Mais non... il me semble parfois discerner quelque chose de leur signification. Tout en aimant les hommes, ils sont ennemis de notre manière de vivre, de nos dieux et... de nos crimes. Voilà pourquoi elle ma fui.
« Tu me diras que puisqu'elle pouvait me repousser, elle n'avait pas besoin de s'éloigner. Et si elle m'aimait aussi, elle ? Dans ce cas, elle fuyait devant l'amour. A cette pensée seule, je voudrais envoyer des esclaves crier au seuil de chaque maison : <> Lygie, reviens ! » .le ne lui aurais pourtant pas défendu de croire en son Christ, à qui moi-même j'aurais élevé un autel dans l'atrium. Que m'importe un dieu de plus, et pourquoi ne croirais-je pas en lui, moi qui ne crois guère aux anciens dieux? Je sais avec une complète certitude que les chrétiens ne mentent jamais, et ils disent qu'il est ressuscité : or un homme ne ressuscite pas.
" Ce Paul de Tarse, citoyen romain, mais qui est de race juive et connaît les anciens livres hébraïques, m'a
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dit que l'arrivée du Christ avait été prédite, de plus de mille ans, par les prophètes. Ce sont là choses extraordinaires, mais est-ce que l'extraordinaire ne nous entoure pas de toutes parts et a-t-on déjà cessé de parler d'Apollonius de Tyane? Ce qu'affirme Paul, qu'il n'y a pas toute une troupe de dieux, mais un seul, me semble raisonnable. Séiïèque paraît être de cet avis, comme, avant lui, beaucoup d'autres. Le Christ a existé, il s'est laissé crucifier pour le salut du monde et il est ressuscité. Tout cela est absolument certain. Je ne vois donc pas de motif à m'entéter dans l'opinion contraire : pourquoi ne lui dresscrais-je pas un autel, quand je serais tout prêt à en élever un à Sérapis, par exemple ? Je ne ferais même nulle difficulté pour renier les autres dieux, puisque aussi bien aucun esprit raisonnable n'y croit plus. Mais il paraît que cela ne suffit pas aux chrétiens. Ce n'est pas tout que de vénérer le Christ, il faut encore pratiquer sa doctrine; et ici on se trouve sur le rivage d'une mer que l'on vous ordonne de passer à pied. Si même je leur promettais de pratiquer cette doctrine, ils sentiraient que ce sont là vaines paroles. Paul ne me l'a pas dissimulé.
« Tu sais combien j'aime Lygie, et qujil n'est rien que je ne fasse pour elle. Mais, le demandât-elle, je ne pourrais soulever dans mes bras le Soracte ou le Vésuve, ni faire tenir le lac de Trasimène dans la paume de ma main, ni muer en des yeux bleus comme ceux des Lygiens mes yeux noirs.
i< Je ne suis pas un philosophe, mais je ne suis pas non plus aussi sot que j'ai pu te sembler plus d'une fois. Je te dirai donc ceci: Je ne sais pas comment les chrétiens s*arrangent pour vivre; mais, par contre, je sais bien que là où commence leur doctrine, là s'arrête la suprématie romaine, là s'arrête la vie, là «lisparaît la différence entre
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l(^ \;uii(jU(Nii- <'l le N.iiiicii, tMilrc le iic|j<" cl le j»;nivr<', cuire le Diaîlivcl Tcsclavc, là linil le «^ouvcnicnicul, l.'i liiiil Home, là liuil, (^ésar, là finit le <lr<)it ol joui l'ordre «lu monde, el au lieu de lout cela il n'y a plus «luc le Christ cl uiKî miséricorde inconnue de nous, el une bont«'» con- Iraire à lous les instincts de l'homme et à nos instincts romains. Je ravouc que Lygie m'intéresse plus que l^omeenlièreet sa domination, elle monde peut crouler pourvu que je l'aie, elle, dans ma maison. Mais il ne ^'agil pas de cela. Aux: chrétiens, il ne suffit pas qu'on soil d'accord avec eux en paroles. Or, il y a quelque chose dans ma nature qui répugne à leur doctrine, el quand même ma bouche la glorifierait, quand même je conformerais ma conduite à ses enseignements.ma raison et mon Ame me diraient que je le fais par amour pour Lygie, el que, sans elle, rien au monde ne me serailplus anlipalhique. Chose extraordinaire, ce Paul de Tarse devine cela, et aussi malgré son apparence deruslreel sa basse extraction, ce vieux théurge, Pierre, le plus grand d'entre eux, qui a été un disciple du Christ. Et sais-tu ce qu'ils font ? Ils prient, demandant pour moi une chose qu'ils appellenlla Grâce, mais je ne vois venir que l'inquiétude, et je languis de plus en plus après Lygie.
u Je l'ai écrit, n'est-ce pas ? quelle était partie à mon insu. Mais en partant elle m'a laissé une croix qu'ellemême avait faite avec de petites branches de buis. En m'éveillant j'ai trouvé cette croix près de mon lit. Je la garde dans mon lararium. et, sans pouvoir me rendre comptepourquoije m'en approche avec crainte et respect, comme si elle avait quelque chose de divin. Cette croix, je l'aime, parce que ce sont ses mains à elle qui en ont lié les branches, et la déteste en même temps, parce que c'est cette croix qui nous sépare. Il me semble parfois qu'il y a là dedans des sortilège^, et que le théurge
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Pierre, eiuoic qu'il se dise simple pécheur, est plus grand qu'Apollonius et tous ceux qui Tont précédé, et que c'est lui qui a jeté un sort sur Lygie, sur Pomponia, sur moi-même.
c< Lorsque, après avoir quitté les chrétiens,je revins chez moi, personne ne m'attendait plus. On me croyait à Bénévent. Je trouvai' donc le désordre dans la maison, et mes esclaves ivres autour d'un festin qu'ils sofl'raient dans mon triclinium. Plutôt qu'à mon apparition, ils s'attendaient à la mort et elle les eût moins troublés. Tous se jetèrent à mes genoux et ({uelques-uns s'évanouirent de terreur. Et moi, sais-tu ce que je fis ? Sur le premier moment, je voulais faire apporter des fers rouges et des verges ; mais aussitôt je fus pris d'une espèce de honte et, le croirais-tu ? d'une certaine pitié pour ces misérables ; il y a encore parmi eux de vieux esclaves que mon aïeul Marcus Vinicius a ramenés des bords du Rhin. Je m'enfermai dans la bibhothèque, et là des idées encore plus étranges m'assaillirent : par exemple, que je ne devais plus me conduire avec les esclaves comme j'avais fait jusqu'alors, et qu'eux aussi étaient des hommes. Eux, pendant deux jours, vécurent dans l'effroi, pensant que je remettais la punition à plus tard pour la mieux machiner, et moi je ne punissais pas et je n'ai pas puni, parce que je ne pouvais pas ! Je les ai réunis le troisième jour et leur ai dit : « Je vous pardonne; tachez, par un service diligent, de réparer votr faute. » A ces mots, ils tombèrent à genoux, ils fondirent en larmes, me tendant les bras et m'appelant leur maître et leur père ; et moi, j'ai honte de te le dire, j'étais ému aussi. Il me sembla qu'à ce moment j'apercevais la douce figure de Lygie et ses yeux inondés de larmes qui me remerciaient. Et je sentis que mes paupières aussi se mouillaienL.. Quant à mes esclaves, jamais la terreur ne
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les avait sliiimlc's coiiniic lil la gialilinir, .Non scult'iiiciil ils MKî servcMil . mais il semble (juc ce soil entre eux à qui dcsinera mes «lésirs. Je te parle de cela uni(|uement pîirce qu'un jour, à cette objection (|ue la ('onsérjucnco (le sa doctrine serait de l'aire éclater le monde comme un loMueau démuni de ses cerceaux, l'Apôtre l^aul m'avail ié()ondu : « I.'amour esl un Vum plus solide (|ue la terl'eur. ') Kt maintenant je vois (|ue, dans certaines circonstances, cette opinion peut être juste.
« .le l'ai contrôlée é«jfalenient dans mes rapports avec mes clients (pii, ayanl a{)pris mon retour, étaient accourus me saluer. Tu sais (jue je ne me suis jamais montré trop avare avec eux : mais mon père déjà les traitait avec hauteur, et je restais dans sa tradition. Eh bien! maintenant, à la vue de ces manteaux râpés et de ces faces faméliques, j'éprouvai de nouveau comme un sentiment de pitij}. .le leur fis donner à manger ; bien plus, je causai avec eux, j'en appelai quelques-uns par leur nom. j'en questionnai d'autres sur leurs femmes et leurs enfants, et de nouveau j'aperçus des larmes dans les yeux, et il me sembla encore que Lygie voyait cela et qu'elle s'en réjouissait... Est-ce mon esprit qui commence à déraisonner, ou l'amour qui trouble mes sens, je l'ignore; mais je sais bien que j'éprouve continuellement la sensation de ses regards fixés sur moi de loin, et que je n'ose rien faire qui puisse l'attrister ou l'offenser.
u Oui, Caïus, on a transformé mon àme. En certainscas je m'en trouve bien, et d'autres fois cette idée me tourmente. Je crains, en effet, qu'on m'ait enlevé tout mon ancien courage, toute mon ancienne énergie, et qu'on m'ait rendu inapte non seulement aux conseils, au tribunal, aux festins, mais encore à la guerre. Ce sont certainement des sortilèges !
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« Si Lyij;ie avait resseuiljlé à Mgidia, à Poppée, à Crispinilla, et à nos autres divorcées, si elle avait été aussi impudente, aussi impitoyable et aussi débauchée qu'elles, je ne Taurais pas aimée comme je Taime. Mais, puisque je l'aime à cause de ce qui me sépare d'elle, tu peux voir à quel point je suis désorienté.
« Je ne quitterai pas Rome. Je ne pourrais supporter la société des augustans, el, en outre, dans mon chagrin et dans mon inquiétude, seule me réconforte la pensée que je suis près de Lygie et que, par le médecin Glaucos, qui a promis de venir me voir, ou par Paul de Tarse, j'entendrai peut-être parler d'elle. Non, je ne quitterais pas Rome, même si vous m'offriez le gouvernement de l'Egypte. Sache aussi que jai fait faire par un sculpteur une pierre tombale pour Gulon que j'ai tué dans un moment de colère. Je me suis souvenu trop tard quil m'avait porté dans ses bras et que le premier il m'avait appris à bander un arc. Je ne sais pourquoi son souvenir se réveille en moi maintenant, semblable à un regret, à un remords... Si ce que je t'écris t'étonne, je te dirai que moi-même je n'en suis pas moins surpris, mais j^e t'écris la vérité. »
CIIAIMTIÎK VII
Vinicius ne rcrul pas de rt''|)unse : l*«'"lroiie n't'» rivail pas, espérant que César, d'un jour à laulre, donnerait Tordre de rentrer à Rome. La nouvelle s'en était répandue dans la ville et avait éveillé une grande joie dans la populace qui languissait en attendant et les jeux, et les distributions de blé et d'huile dont les réserves s'entassaient à Ostie. Helius, afl'ranchi de Néron, avait annoncé au Sénat le retour de l'empereur. Mais Néron, qui s'était embarqué avec sa cour au cap Misène, ne se hâtait pas, s'arrêtait dans les villes du littoral, soit pour se reposer, soit pour paraître sur les théâtres. A ^linturnes, où de nouveau il avait chanté en public, il était resté une quinzaine de jours, et il s'était même demandé s'il ne retournerait pas à Naples pour y attendre l'arrivée du printemps, qui s'annonçait chaud et plus précoce qu'à l'ordinaire.
Cependant, Vinicius vivait enfermé* chez lui. 11 ne voyait personne, que, de temps à autre, le médecin Glaucos. Ces visites lui étaient chères, car alors il pouvait causer de Lygie. Glaucos ne savait pas où elle avait trouvé refuge, mais il l'assurait que la sollicitude des anciens veillait sur elle.
Un jour, ému de la tristesse de Vinicius, il lui dit
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(jiie rapolre Pioire avait blûmé Crispus cl a voii reproché à Lygie son amour terrestre. Le jeune patricien pâlit démotion. Souvent, il avait cru ne pas être indifférent à Lygie, mais il retombait toujours dans le doute et dans l'incertitude. Maintenant, pour la première fois, il entendait la confirmation de ses désirs et de ses espérances, de la bouche d'un étranger, et cet étranger était un chrétien I
Il lui semblail aussi que, si Lygie l'aimait, tous les obstacles se trouvaient par cela même écartés, car il était prêt à honorer le Christ. Mais, tout en l'engageant fortement à recevoir le baptême, Glaucos n'osait assurer que par cela même Lygie serait sienne aussitôt; il lui di.sait que Ton devait demander le baptême pourle baptême même et pour l'amour du Christ, et non en vue de résultats terrestres. « Il faut d'abord avoir l'âme chrétienne, - ajouta-t-il, et ce Vinicius qu'irritait toute entrave commenc^ait à comprendre que Glaucos parlait comme devait faire un chrétien.
Fréquemment Vinicius éprouvait le désir de voir Paul de Tarse, dont la parole l'intriguait et l'agitait. Mais Pai^l était parti pour Aricie, et, les visites de Glaucos étant devenues de plus en plus rares, Vinicius se trouva dans une solitude complète. Il se mit à parcourir les impasses voisines de Suburre et les ruelles du Transtévère, dans l'espérance d'entrevoir Lygie, fut-ce de loin, et, cet espoir déçu, l'ennui et l'impatience l'envahirent. Enfin, un moment vint où son ancien naturel reprit le dessus encore une fois, avec la violence de la vague dont le ressac vient battre à nouveau le rivage. Il lui sembla qu'il avait été bien sot de s'encombrer la tête de choses qui ne lui avaient apporté que tristesse, et qu'il devait extraire de la vie tout ce qu'elle pouvait donner. Il résolut d'oublier Lygie, ou tout au moins de rechercher
Ml (» \ MHS rr.i
les plaisirs ol d'en user sans se soucier «Telle. H senhiil pourtant que ce serait sa (iemière tentative de litjération. Il se lança donc dans le lr)ur})illon de \;\ vie facile avec sa fougue coutumièie.
Tout semblait l'y encourager. La ville, morte et dépeuplée pendant l'iiivei*, eoniineneait à s'animer à l'espérance de l'arrivée prochaine de César, à qui on préparait une réception solennelle. Le printemps approchait : les neiges sur les sommets des Monts Albains avaient fondu au souffle des vents d'Afrique; dans les jardins, les gazons étaient parsemés de violettes. Les forums et le Champ de Mars grouillaient d'une multitude qui se chauffait à un soleil plus ardent. Sur la Voie Appienne, rendez-vous ordinaire des promeneurs, régnait un grand mouvement de chars richement décorés. On faisait déjà des excursions aux Monts Albains. Des jeunes femmes, sous couleur d'honorer Junon à Lavinium ou Diane à Aricie, se glissaient hors de chez elles pour chercher des émotions, de la société, des rencontres et le plaisir.
Et un jour, au milieu des chars de luxe, Vinicius aperçut le quadrige superbe de Chrysothémis, la maîtresse de Pétrone, précédé de deux molosses et entouré d'un groupe où se mêlaient aux jeunes gens de vieux sénateurs que leurs fonctions avaient retenus à la ville, Chrysothémis dirigeait elle-même le curricle attelé de quatre petits chevaux corses et distribuait à l'entour des sourires et de légers coups de sa cravache dorée. A la vue de Vinicius, elle arrêta les chevaux, le fit monter à ses côtés, puis le conduisit chez elle et le retint à un festin qui dura la nuit entière. Vinicius s'y enivra au point de ne pas même garder le souvenir du moment où on l'avait ramené chez lui. Il se rappelait cependant que Chrysothémis lui avait demandé des nouvelles de
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Lygie. qu il > en clait olîensé, el que, <léjà ivre, il lui avait répandu sur la tête sa coupe de falerne. A y penser, il sentait encore gronder sa colère. Mais le lendemain, Chrysothémis, oublieuse de l'injure, était venue le voir et lavait de nouveau emmené sur la Voie Appienne.
Elle resta à souper chez lui, avoua que depuis longtemps elle était lasse non seulement de Pétrone, mais aussi de son joueur de luth, et que son cœur était libre, Huit jours ils se montrèrent ensemble. Leurs relations toutefois ne promettaient pas dètre durables. Encore que, depuis l'incident du falerne, le nom de Lygie n'eût jamais été prononcé, Vinicius ne parvenait pas à la chasser de ses pensées. Il éprouvait toujours la sensation de ses yeux fixés sur lui. Il avait beau s'indigner contre lui-même, il souffrait à l'idée d'attrister Lygie. A la première scène de jalousie que lui fit Chrysothémis, au sujet de deux jeunes Syriennes qu'il venait d'acquérir, il la chassa sans égards.
Son train de vie n'en fut pas modifié. Même, il en accentua l'outrance, comme pour bafouer le souvenir tyrannique de Lygie. Mais il finit par s'apercevoir que la jeune chrétienne était la cause exclusive de toutes ses mauvaises comme de toutes ses bonnes actions et que, hors elle, rien ne l'intéressait. A sa stupéfaction de patricien, qui jugeait légitimes toutes ses fantaisies, le plaisir lui répugnait et ne lui laissait que remords. Le retour même de César ne le tira pas de son marasme, et il n'alla chez Pétrone que lorsque celui-ci l'envoya chercher dans sa propre litière.
Accueilli avec joie, Vinicius ne répondit d'abord aux questions de son ami qu'à contre-cœur. Mais à la fin^ ses sentiments et ses pensées, longtemps comprimés, s'épandirent en un torrent de paroles. Il refit avec plus de détails le récit des événements qui
(H (> \ \i>is
l'aviiicnl boulcvcM'Si', cl il sr l.'mitMil.i d'^'^li'i^ loiiilx'; <l;ms un cliaos ou il avnil |km'<Iii, mnoc la liaii([uiliil(', le don do dislinj^neilos cliosos cl de les apprrcici' à lonr valoni*. Hic'ii no ralliro, il ne trouve «^ofil à i-ien, il ne sait ni à (juoi se décider ni comment procéder. 11 est à la t'ois pnH î\ honorer le Christ et j^i le persécuter ; il comprend l'élé\alion de sa doctrine et il ressent en même temps pour elle une invincible répulsion. 11 se rend compte que, si même il arrivait ù posséder Lyj^ie, il ne la posséderait pas tout entière, parce qu'il devrait fa partager avec le Christ. En un mot, il vit comme s'il ne vivait pas : sans espérance, sans lendemain, sans foi dans le bonheur. Il se sent entouré de ténèbres, il cherche à talons une issue...
Pétrone observait les traits altérés de \'inicius, ses mains étendues ttltonnantes comme pour chercher un chemin dans l'obscurité, et il rétléchissait. Tout à coup il se leva, s'approcha de Vinicius et lui ébourilîant les cheveux derrière l'oreille :
— Sais-tu, lui demanda-l-il, que tu as aux tempes quelques cheveux gris?
— C'est possible, répondit Vinicius, et je ne serais pas étonné de les voir bientôt blanchir tous.
Un silence pesa. Pétrone plus d'une fois avait médité sur la vie. Mais, en général, cette vie, dans leur monde à tous deux, pouvait être extérieurement heureuse ou malheureuse, intérieurement elle n'était pas troublée. Comme la foudre ou un tremblement de terre renversait un temple, ainsi le malheur pouvait bouleverser une existence. Mais cette existence, prise en elle-même, ne se composait que de lignes pures, harmonieuses et simples. Les paroles de Vinicius renfermaient tout autre chose, et Pétrone se trouvait pourla première fois en face dune série d'énigmes intellectuelles que personne n'avait
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cherché à résoudre. Il était assez sensé pour eu saisir l'importance, mais, malgré toute sa subtihlé d'esprit, il ne trouvait nulle réponse aux questions qu'il se posait. A la fin, après un long silem^e, il dit :
— Ce ne peuvent être que des sortilèges.
— Je l'ai pensé aussi, répondit ^'inicius. Bien des lois il m'a semblé qu'on nous avait jeté un sort.
— Et si tu t'adressais, dit Pétrone, aux prêtres de Sérapis. Certainement, il y a parmi eux, comme parmi tous les prêtres, beaucoup d'imposteurs, mais il en est cependant qui ont approfondi d'étranges mystères.
Il parlaitsans conviction etd'une voix mal assurée, car il sentait combien ce conseil, dans sa bouche, pouvait paraître vain et même ridicule.
Vinicius se frotta le front et dit:
— Des sortilèges !... J'ai vu des sorciers qui savaient utiliser les forces souterraines et en tirer profit. J'en ai vu d'autres qui les employaient pour nuire à leurs ennemis. Mais les chrétiens vivent dans la pauvreté ; ils paidonnent à leurs ennemis ; ils prêchent l'humilité, la vertu et la miséricorde. Ouel bénéfice tireraient-ils des sortilèges ? pourquoi jetteraient-ils des sorts ?
Pétrone commençait à s'irriter de ce que son intelligence ne trouvât rien. Mais, ne voulant pas en convenir, il dit, pour donner une réponse quelconque :
— C'est une secte nouvelle...
Peu après, il ajouta :
— Par la divine souveraine des bosquets de Paphos ! comme tout cela gâte la vie ! Tu admires la bonté et la vertu de ces gens, et moi je te dis qu'ils sont méchants, car ce sont des ennemis de la vie au même titre que les maladies et la mort même. Nous en avons pourtant assez sans cela ! Nous n'avions pas besoin des chrétiens! Compte un peu les maladies, - César, Tigellin,
ni () VMUS 111
les vers <le César, les inarcliaiids do < r«''|)iiis «jui coiiiiiiandenl aux descendants des anciens (luiriles, les af- IVancliis ([ui siè^enlau Sénat. ParC'astorl c'en est assez, (^esl une secte pernicieuse cl détestable. As-lu au moins essayé de secouer toutes ces tristesses et d'user un peu de la vie?
— J'ai essayé, répondit \'inicius.
Pétrone riait.
— Ah! traître! On apprend vite les nouvelles par les esclaves: tu m'as escamoté Clirysolhémis!
. Vinicius avoua, d'un signe dégoûté.
— En tout cas, je te remercie, continua Pétrone. Je lui enverrai une paire de souliers brodés de perles. En mon langage amoureux, cela signifie: c< \'a-t'en. » Jeté suis doublement reconnaissant : d'abord tu n'as pas accepté Eunice, et puis tu m'as débarrassé de Chrysothémis. Écoute-moi bien: Tu vois devant toi un homme qui se levait de bon matin, se baignait, festoyait, possédait Chrysothémis, écrivait des satires, qui même, parfois, agrémentait sa prose de vers, mais qui s'ennuyait comme César et souvent ne savait comment chasser ses idées lugubres. Et sais-tu pourquoi il en était ainsi ? Parce que j'allais chercher au loin ce que j'avais sous la main... Une belle femme vaut toujours son pesant d'or, mais une femme qui, de plus, vous aime, n'a pas de prix, tout simplement. Cela ne peut s'acheter pour tous les trésors de Verres. Voici donc ce que je me dis maintenant : Je remplis ma vie de bonheur, comme je remplirais d'un vin illustre une coupe, et je bois jusqu'à ce que ma main devienne inerte et que blêmissent mes lèvres. Puis, advienne que pourra, — voilà ma nouvelle philosophie.
— • Tu l'as toujours professée. Elle ne renferme rien de nouveau.
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— fcllle reiilcrme un programme qui lui manquait. Ayant ainsi parlé, il appela Eunicc. Elle entra drapée
de blanc, souriante sous ses cheveux d'or. Pétrone ouvrit les bras, disant :
— Viens.
Elle accourut et, s'étant assise sur ses genoux, posa la tôle sur sa poitrine. Vinicius voyait les joues d'Eunice s'empourprer peu à peu, et ses yeux se voiler dun brouillard. Ainsi réunis ils formaient un groupe merveilleux d'amour et de bonheur. Pétrone étendit la main vers un plateau, y puisa une poignée de violettes et les répandit sur la tète, la poitrine et la robe d'Eunice ; ensuite il lui dégagea les épaules.
— Heureux celui qui comme moi a rencontré l'amour enfermé dans un corps pareil! Il me semble parfois que nous sommes deux divinités... Regarde : Praxitèle, Miron, Scopas, Lysias ont-ils jamais imaginé lignes plus parfaites? Existe-l-il à Paros ou au Pentélique un marbre aussi chaud, aussi rose et aussi voluptueux?
Ses lèvres erraient sur les épaules et sur le cou d'Eunice. Elle frissonna , ses paupières battirent. Pétrone se tourna vers Vinicius :
— Et maintenant, réfléchis à ce que valent tes mornes chrétiens, et compare ! Si tu ne saisis pas la différence, eh bien 1 va les rejoindre. Mais ce spectacle t'aura guéri...
Les narines de Mnicius se gonflèrent au parfum des violettes qui s'épandait par la salle. Il pâht, et songea que s'il avait pu promener ses lèvres sur les épaules de Lygie, il eût, pour ce bonheur presque sacrilège, consenti à laisser le monde crouler. Habitué déjà à se rendre compte rapidement de ce qui se passait en lui, il s'aperçut que, même en ce moment, il pensait à Lygie, à elle seule.
• i o s \li|>
— I']iiii.«('. III.) (Iisiiir. <lil INMioiM'. l.l:^^-llous ()rrj)aror lo. <l<'jeuiior cl (in'on nous apporte dos couronnes.
El s'adrossani à ^'i^i(•ills :
— .rai vonlu l'allVanelnr, cl sais-hi ce (pi'clle m'a répondu ? <- .le préférerais être Ion esclave que l'épouse de C.ésar. » Alors je l'ai allVant-liie à son insu. Le préteur a bien voulu, pour moi, ne j)as exiger sa piésence. Klle ne sait pas qu'elle est libre, de même qu'elle ne sait pas que, si je meurs, celle maison et tous mes bijoux, sauf les pierres jirécieuses, lui appartiennent.
11 se leva, marcha parla salle :
— L'amour, ajouta-t-il, transforme les gens, ni plus ni moins. Aloi aussi, il m'a transformé. Autrefois j'aimais le parfum de la verveine, mais comme Eunice préfère les violettes, je me suis mis à les aimer plus que toute autre senteur.
Il s'arrêta devant Vinicius et lui demanda :
— Et loi ? lu t'en liens toujours au nard?
— Laisse-moi, répondit le jeune homme.
— J'ai voulu te montrer Eunice et je le parle d'elle, parce que lu cherches peut-être bien loin ce qui est tout près. Un cœur fidèle et simple bal peut-être pour toi dans la poitrine dune de les esclaves. Applique ce baume sur tes blessures. Tu dis que Lygie t'aime ; c'est possible, mais qu'est-ce qu'un amour qui se refuse? Cela ne signifie-t-il pas qu'il y a quelque chose de plus fort que lui? Non, moucher : Lygie n'est pas Eunice.
— «Tout n'est qu'un même tourment, répliqua Vinicius. ,1e t'ai vu couvrir de baisers les épaules d'Eunice ; aussitôt j'ai pensé que si Lygie m'avait ainsi découvert les siennes, j'aurais assez vécu. Mais à celle idée, j'ai été saisi d'une sorte de crainte, comme si je m'étais attaqué à une vestale, ou comme si j'avais voulu souiller une divinité... Lygie n'est pas Eunice... Mais
tl^O QVO VADIS
moi, je comprends leur différence autrement que lu ne la comprends. L'amour t'a modifié le nez, aussi préfèrestu les violettes à la verveine. Moi, il m'a transformé l'Ame. Et, malgré ma misère et ma passion, je préfère cfue Lygie ne ressemble pas aux autres femmes. Pétrone haussa les épaules. '
— Alors tu ne perds rien à ton abstinence. Mais je ne comprends pas.
Vinicius répondit avec précipitation :
— Oui ! Oui 1 nous ne pouvons plus nous comprendre. Il y eut un silence.
— Que le Hadès engloutisse tous les chrétiens! s'exclama Pétrone. Ils t'ont rempH d'inquiétudes, et ils ont détruit chez toi le sens de la vie. Que le Hadès les engloutisse ! Tu te trompes en croyant que leur doctrine est bienfaisante : cela seul est bienfaisant qui nous donne le bonheur, c'est-à-dire la beauté, l'amour et la force ; — et ces choses, ils les appellent des vanités. Tu te trompes aussi en croyant qu'ils sont justes : si nous rendons le bien pour le mal, que rendrons-nous pour le bien ? et si, pour l'un comme pour l'autre, la sanction est identique, pourquoi les hommes seraient-ils bons ?
— Non : la sanction n'est pas identique ; mais, d'après leur doctrine, elle commence dans la vie future, qui est éternelle.
— Je n'entre pas dans ces considérations, attendu que nous ne pourrons les vérifier que plus tard, si toutefois nous pouvons vérifier quelque chose... quand nous n'aurons plus nos yeux. En attendant, ce sont simplement des nigauds, et l'avenir ne peut appartenir à des nigauds.
— La vie pour eux ne commence qu'avec la mort.
— C'est comme si quelqu'un disait : le jour commence avec la nuit. As-tu l'intention d'enlever Lygie?
QVO VADIS 281
— Non. Je ne puis lui rendre le mal pour le l>ien, et jai juré.
— As-tu l'intention d'adopter la doctrine chrétienne? ^ Je le voudrais, mais toute ma nature s'y oppose.
— Enfin. . . es-tu capable d'oublier Lygie?
— Non.
— Alors, voyage.
A ce moment les esclaves vinrent aiinoiKeniue le déjeuner était prêt, et Pétrone continua pendant qu'on se l'endait au triclinium.
— Tu as parcouru une partie de la terre, mais en soldat (|ui se hAte vers son lieu de destination et ne s'arrête pas en chemin. Viens avec nous en Achaïe. César n'a pas encore renoncé à ce projet de voyage. Il s'arrêtera partout, il chantera, il récoltera des couronnes, il dévalisera les temples, et à la fin il rentrera ici en triomphateur. Ce sera quelque chose comme la procession d'un Bacchus et d'un Apollon en une seule divinité. Des augustans I des augustanes ! des milliers de citharistes î Par Castor! cela vaut d'être vu.
Il s'étendit sur la couchette aux côtés d'Eunice. Un esclave vint lui poser sur la tête une couronne d'anémones.
— Ou'as-tu vu au service de Corbulon? Rien I As-tu convenablement visité les temples grecs, ainsi que je l'ai fait, durant deux années, passant des mains d'un guide aux mains d'un autre ? As-tu été à Rhodes où s'élevait le colosse? As-tu vu à Panopie, en Phocide, l'argile dont se servit Prométliée pour créer les hommes? As-tu vu à Sparte les œufs pondus par Léda, ou à Athènes la célèbre cuirasse sarmate faite de sabots de cheval, ou en Eubée le vaisseau d'Agamemnonou la coupe qui fut moulée sur le sein gauche d'Hélène? As-tu vu Alexandrie, Memphis, les Pyramides, le cheveu qu'Isis s'arracha en pleurant Osiris? As-tu entendu les gémissements de
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Memnon ? Le monde est vaste el tout ne finit pas au Translévère ! J'accompagnerai César, et. sur le chemin du retour, je le quitterai et partirai pour l'île de Cypre : ma divine aux cheveux d'or désire qu'à Paphos nous préi?enlions ensemble des colombes en offrande à Cypris, et il faut que tu saches que tout ce qu'elle désire s'accomplit.
— Je suis ton esclave, interrompit Eunice.
Mais lui. posant la tête sur son sein, dit en souriant :
— Alors je suislesclave d'une esclave. Je t'admire, ma divine, des pieds à la tête.
Puis, s'adressant à Vinicius :
— Viens avec nous à Cypre. Mais auparavant souviens-toi qu'il faut que tu voies César. C'est mal que jusqu'à présent tu ne te sois pas rendu chez lui ; Tigellin serait capable d'exploiter cette circonstance pour te nuire. Il est vrai qu'il n'a aucune haine personnelle contre toi, mais il ne peut pas t'aimer : tu es mon neveu... Psous dirons que tu étais malade. Il faudra que nous réfléchissions à la réponse que tu devras faire à Néron s'il t'interroge sur Lygie. Le mieux sera de hausser les épaules en disant que tu l'as gardée jusqu'à ce que tu en aies eu assez. Il comprendra. Tu ajouteras que la maladie t'a retenu à la maison, que ta fièvre a augmenté à cause de ton chagrin de n'avoir pu te rendre à Naples pour écouter son chant, et que l'espoir de l'entendre bientôt a hâté ta guérison. Ne crains pas d'exagérer. Tigellin annonce qu'il prépare pour César quelque chose non seulement de grand, mais encore d'énorme. Je flaire cependant un piège. Je me méfie aussi de la disposition d'esprit...
— Sais-tu, dit Vinicius. qu'il y a des gens qui n'ont pis peur de César, et qui vivent aussi tranquilles que s'il n'existait pas.
— Je sais (jiii lu \;is noinmcr : les rliiclien^.
— Oui. Vins, seuls... Ml notre vi<\ qu'e^t-elle, sinon lin clVroi perpétuel?
— Laisse-moi doue la paix a\(( lo i:linlirn>. il>~ ne icdouteul point César, parce (]u'il nu peul-éire jamais entendu parler d'eux. Kn tout cas, il ne sait rien sur leur compte, et il s'intéresse à eux autant qu'à une feuille morte. Je le dis que ce sont des nigauds, que tu le sens toi-même et que si ta nature répugne à suivre leur doctrine, c'est justement parce que tu vois leur imbécillité. Tu es un homme pétri d'une autre argile: n'y pense plus, et ne m'en parle plus. Nous saurons vivre et nous saurons mourir, et eux, que sauront-ils faire ? Le sait-on ?
Ces paroles IVappèrent Viniciiis <|ui, de retour chez lui, se prit à penser qu'elïectivement cette bonté et cette miséricorde n'étaient peut-être que la preuve de la faiblesse de leurs âmes. Il lui sembla que des hommes forts et bien trempés ne pourraient pardonner ainsi. De là sans doute la répugnance de son âme de Romain pour leur doctrine. « Nous, nous saurons vivre et nous saurons mourir, ^) avait dit Pétrone. Et eux ? Ils ne savent que pardonner, mais ils ne comprennent ni le véritable amoîir, ni la haine véritable.