CHAPITRE XII
Dans le polil jardin, Vinicius racontait à la jeune fille, avec des mots venant du cœur, ce qu'un instant auparavant il avait avoué aux Apôtres : le trouble de son âme, les transformations qu'elle avait subies, et enfin cette tristesse immense qui avait assombri sa vie depuis qu'il avait quitté la demeure de Myriam. Il l'aimait chez les Aulus et au Palatin, il l'aimait lorsqu'il l'avait vue àl'Ostrianum, écoutant les paroles de Pierre, et lorsqu'elle veillait près de son lit, et lorsqu'elle l'avait quitté. Chilon venait de découvrir sa demeure et lui avait conseillé de l'enlever, mais il avait châtié le Grec, préférant demander aux Apôtres la parole de vérité, et sa main à elle... Que béni fût l'instant où cette inspiration lui était venue, puisqu'il était maintenant près d'elle et qu'elle ne le fuirait plus !
— Ce n'est pas toi que je fuyais, dit Lygie.
— Pourquoi donc as-tu fui ?
Elle leva sur lui ses yeux de pâle iris, puis, la tête baissée, répondit :
— Tu le sais...
Suffoqué par l'excès du bonheur, Vinicius ne parvenait pas à lui exprimer clairement ce qu'il éprouvait. Aussi bien ne s'en rendait-il pas compte lui-même. Mais
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il sentait qu'avec elle faisait son apparition dans le monde une beauté nouvelle, point une statue seulement, mais une âme. Il lui dit, et cela la combla de joie, qu'il Tavait aimée davantage quand elle l'avait fui, et qu'au foyer domestique elle serait pour lui une sainte.
Puis il lui prit la main, silencieux ; il la regardait avec ravissement, et il répétait son nom comme pour s'assurer qu'il l'avait retrouvée, qu'il était près d'elle.
— O Lygie ! Lygie !
11 finit par lui demander ce qui se passait dans son âme, et elle avoua qu'elle l'aimait déjà dans la maison des Aulus, et que si, du Palatin, il l'avait reconduite chez eux, elle lui aurait fait connaître son amour et aurait essayé d'apaiser leur colère.
— Je te jure, dit Vinicius, que je n'ai même pas eu la penséede t'enlever aux Aulus. Pétrone te le racontera un jour : déjà je lui avais déclaré que je t'aimais et que je désirais t'épouser. Je lui avais dit : « Qu'elle enduise ma porte de graisse de loup et qu'elle prenne place à mon foyer, » mais il s'était moqué de moi et avait inspiré à César l'idée de te réclamer comme otage pour te remettre entre mes mains. Combien de fois, dans mes peines, ne lai-je pas maudit! Mais c'est peut-être un heureux hasard qui en a ainsi disposé : je n'aurais pas connu les chrétiens et ne t'aurais pas comprise.
— Crois-moi, Marcus, répondit Lygie, c'est le Christ qui a voulu t'amener à lui.
Ils passèrent près d'une tonnelle couverte d'un lierre touffu et s'approchèrent de l'endroit où Ursus, après avoir étranglé Croton, s'était jeté sur Vinicius.
— Ici, sans toi, je serais mort.
— Xe me le rappelle pas, répondit Lygie, et n'en garde pas rancune à Ursus.
— Pournus-jc mo vcngor sur lui <l« l'avoir (Irfc^nduc ? Si ('/(Hait uu esclave, je lui donnerais irnin(''dialenieiit la libertin
— Si e'(Hait un esclave, il y a longtemps (jue les Aulus l'auraient allranchi.
— Te rappelles-tu que je voulais te rendre aux Aulus ? mais lu m'as répondu (pie C(^sar pourrait en ('Ire informé et se venger sur eux. Eh bien 1 maintenant, tu les verras aussi souvent que tu le voudras. Ouand tu seras à moi, si César me demande ce que j'ai fait de l'otage qu'il m'a confiée, je lui dirai : « Je lai épousée et elle voit les Aulus avec mon consentement. >« Il ne restera pas longtemps à Antium, car il lui tarde d'aller en Achaïe, et d'ailleurs, je ne suis pas tenu à le voir chaque jour. Lorsque Paul de Tarse m'aura enseigné votre vérité, je me ferai baptiser et rentrerai à Rome ; je regagnerai l'amitié des Aulus qui reviennent à la ville un de ces jours, et il n'y aura plus d'obstacles. Alors j'irai te prendre et je t'installerai à mon foyer. O très chère ! très chère !
Lygie leva sur lui ses yeux rayonnants et répondit :
— Et alors, je dirai : « Oi^i tu seras, Caïus, je serai, Caïa. »
Ils s'arrêtèrent sous un cyprès, à l'entrée de la chambre. Lygie s'appuya au tronc, tandis que Vinicius disait d'une- voix tremblante :
— Ordonne à Ursus d'aller chez les Aulus chercher tes meubles et tes jouets d'enfant et de les transporter chez moi.
Et elle, rougissante comme une rose ou comme l'aurore, répondit :
— L'usage commande d'agir autrement...
— Je sais, c'est la pronuba qui les apporte ordinairement derrière la fiancée, mais fais cela pour moi. Je les
emporterai dans ma villa d'Antium, el ils me parleront de toi.
Les mains jointes, il répétait :
— Pomponia va revenir un de ces jours. Fais cela pour moi, divine, fais-le, très chère!
— Que Pomponia fasse ce qu'elle voudra, répliqua Lygie, rougissant plus encore à la pensée de la pronuba.
Ils se turent de nouveau, carl'amour brisait le souffle de leurs poitrines. Lygie était adossée au cyprès ; sa blanche figure se détachait dans l'ombre comme une fleur ; ses yeux étaient baissés et sa gorge se soulevait plus fréquemment, tandis que Yinicius pâlissait et que ses traits s'altéraient. Dans le silence de midi, ils entendaient les battements de leurs cœurs^ et, dans leur ivresse commune, ce cyprès, les buissons de myrte et la tonnelle s'étaient transformés pour eux en un jardin d'amour,
jMais Myriam se montra à la porte et les invita avenir partager le repas. Ils prirent place entre les Apôtres qui les regardaient avec ravissement, voyant en eux la nouvelle génération qui, après leur mort, continuerait à semer le grain de leur doctrine.
Pierre rompit et bénit le pain ; sur toutes les figures se peignait la quiétude ; un bonheur immense emplissait la chambre.
— Vois donc, dit enfin Paul en se tournant du côté de Vinicius, si nous sommes les ennemis de la vie et de la joie...
Vinicius répondit :
— Jamais je n'ai été aussi heureux que parmi vous.
CHAPIÏRK Xll
Le même soir, en passant par le Forum pour rentrer chez lui, Vinicius aperçut, à l'entrée du Viens Tuscus, la litière dorée de Pétrone portée par huit Bithyniens. Les ayant arrêtés d'un signe, il s'approcha des rideaux.
— Je te souhaite un rêve exquis et favorable I s'écria-t-il en riant à la vue de Pétrone endormi.
— Ah ! c'est toi! dit Pétrone. Oui! je me suis assoupi, j'ai passé la nuit au Palatin. .J'allais acheter de quoi me distraire à Antium. Quoi de neuf?
— Tu cours les libraires? demanda Vinicius.
— Oui, je ne veux pas mettre en désordre ma bibliothèque. On dit qu'il a paru quelque chose de nouveau de Musonius et de Sénèque. Je suis également à la recherche d'un Perse, et d'une certaine édition des églpgues de Virgile que je ne possède pas. Oh I que je suis fatigué et que les mains me font mal à force de retirer les rouleaux de leurs cylindres... C'est que, une fois entré dans une librairie, la curiosité vous prend de tout voir. Je suis allé chez iVviranus, chez Atractus sur l'Argiletum, et auparavant chez les Sosius dans leVicus Sandalarius. Par Castor! comme j'ai sommeil !...
— Tu as été au Palatin : c'est donc moi qui te de-
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manderai ce qu'il y a de nouveau? ou plutôt, sais-tu, renvoie ta litière et tes caisses de livres et viens chez moi : nous parlerons d'Antium et d'autre chose encore.
— Bien, repartit Pétrone en sortant de la litière. Après-demain nous nous meltons en route pour Antium. Sois prêt. Les pois à Thuile d'oUve, pas plus que le foulard enroulé autour de son gros cou, n'ont garanti Barbe-d'Airain : il est enroué. Dans ces circonstances, on ne peut songer à remettre le voyage. Il maudit Rome et l'air qu'on y respire , il voudrait la raser ou la détruire par le feu, il a soif de la mer. Il dit que ces odeurs que le vent apporte des ruelles étroites le conduiront au tombeau. Aujourd'hui on a fait de grands sacrifices dans tous les temples à l'intention de sa voix... et gare à Rome et surtout gare au Sénat, si elle ne s'éclaircit incontinent.
— Il n'y aurait plus de motif pour aller en Achaïe.
— Penses-tu donc que notre divin César possède cet unique talent? répliqua Pétrone. Il se produira dans les jeux olympiques, comme poète, avec son Incendie de Troie , comme conducteur de chars , comme musicien, comme athlète, bah ! même comme danseur, et chaque fois il raflera toutes les couronnes. Sais-tu pourquoi le singe est enroué ? Hier n'a-t-il pas voulu égaler notre Paris ; il nous a dansé l'aventure de Léda, ce qui l'a mis en sueur ; et il a pris froid. Il était trempé et visqueux comriie une anguille fraîchement sortie de l'eau. Il changeait de masque à chaque instant, il tournait comme une toupie, agitait les bras comme un matelot ivre, et le dégoût vous prenait à regarder ce vaste ventre et ces jambes grêles. Paris lui donnait des leçons depuis quinze jours ; te figures-tu Ahénobarbe en Léda ou en cygne-dieu ? En voilà un cygne! Parlons-en! .Mais il veut se produire en public
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dans cetic jtMiilinniinc, à Aiiliiiiii, d'îihord onsuilc à Homo.
— Ou'il clianlûl (mi pul)lic, (U'jà on son s<"andalisail ; mais penser que le César romain paraîtra sur la scène comme mime, non ! Rome ne le tolérera pas !
— Mon cher, Rome tolérera tout, et le Sénat votera des remerciements au ^ père de la patrie ». La multitude est même fière d'avoir un empereur pour boufîon.
— Dis-le, peut-on s'avilir davantage ?
Pétrone haussa les épaules.
— Tu vis chez toi, plongé dans tes méditations, tantôt au sujet de Lygie, tantôt au sujet des chrétiens. Rien il'étonnantque tu ne saches pas ce qui s'est passé, il y a quelques jours. Néron a épousé publiquement Pythagore. Il jouait le rôle de la jeune mariée. Cela semble le comble de la folie, n'est-il pas vrai? Eh bien, les flamines sont venus et les ont unis solennellement. J'assistais à la cérémonie. Je suis capable de tolérer bien des choses, et cependant je me suis dit que les dieux, s'il y en a, devraient se manifester par un signe quelconque. Mais César ne croit pas aux dieux, et il a raison.
— Alors il est, en une seule personne, grand-prêtre, dieu et athée, dit Vinicius.
— C'est exactement cela, dit Pétrone en riant. Quelle trinité I Quel monde I
— Tel monde, tel César ! Mais cela ne durera pas. Devisant, ainsi ils arrivèrent chez Vinicius, qui réclama
gaiement le repas du soir.
— Oui, mon cher, le monde doit se réformer, renaître !
— Ce n'est pas nous qui le réformerons, répondit Pétrone, fût-ce pour ce seul motif que, sous le règne d'Ahénobarl)0, l'homme est semblable au papillon ; U
vit au soleil de la faveur et, au premier vent de froideur impériale, il périt. Par le fils de Maïa ! je me demande parfois comment ce Lucius Saturninus a pu arriver à quatre-vingt-treize ans et survivre à Tibère, à Caligula et à Claude. Mais peu importe. Me permettras-tu d'envoyer ta litière chercher Eunice ? Mon envie de dormir est passée et je voudrais me réjouir. Fais venir pour le repas le joueur de cithare, et ensuite nous parlerons d'Antium. Il faut y penser, surtout toi.
Vinicius donna Tordre d'aller chercher Eunice, mais déclara quil n'avait nullement l'intention de se casser la tète à propos d'Antium.
— Le monde ne se borne pas au Palatin, surtout pour ceux qui ont autre chose dans le cœur et dans l'âme.
Il disait cela si négligemment et si gaiement que Pétrone le regai^da et dit :
— Que se passe-t-il donc en toi ? te voilà aujourd'hui tel que tu étais alors que tu portais encore au cou la bulle d'or.
— Je suis heureux, répondit Vinicius, et c'est pour te le dire que je t'ai invité à venir chez moi.
— Que t'arrive-t-il ?
— Quelque chose que je ne céderais pas pour l'empire romain.
Il s'appuya au dossier de la chaise, posa sa tête sur son bras et commença à parler, la figure rayonnante :
— Te souviens-tu du jour où nous sommes allés ensemble chez Aulus Plautius ? Là tu vis pour la première fois une divine jeune fille à laquelle tu donnais toi-même les noms d'Aurore et de Printemps ? Te rappelles-tu cette Psyché, cette incomparable, la plus belle des vierges et de toutes vos divinités ?
— Quelle langue paiies-tu ? Évidemment je me rappelle Lygie.
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— Je suis son fiaiu'-r.
— Hein?
Mais Vinicius homiil «l«!soii sirj^c('l ,i|)|k'I;i I inlciMiaiil.
— F'ais onlrcr ici tous les rsclavcs sans cxccplion ; tons, à rinslant!
— Tn os son fianco ? répéta Pétrone.
Avant qu'il l'ùt icvi'nu de son étonnement, l'énorme atrium fourmilla dosclaves.
Vinicius se tourna vers Demas l'anVanchi :
— C4eux qui ont servi dans ma maison pendant vingt ans auronfà se présenter denuiin chez le préteur où on leur accordera la liberté. Les autres recevront chacun trois pièces d'or et double ration durant une semaine. ()u'on expédie l'ordre aux ergastules de province de lever les punitions, de désenchaîner les prisonniers et de les nourrir convenablement. Ce jour est un jour de bonheur pour moi, et je veux que la joie règne dans ma maison.
Eux restèrent un moment silencieux, comme s'ils ne pouvaient en croire leurs oreilles, puis toutes les mains se levèrent ensemble et toutes les bouches s'écrièrent :
— Aah, aah! seigneur. Aah, aahl
Vinicius les congédia d'un signe, et quoiqu'ils eussent envie de le remercier et de tomber à ses pieds, ils sortirent à la hâte remplissant la maison d'allégresse depuis les sous-sols jusqu'au toit.
— Demain, dit Vinicius, je les réunirai dans le jardin et je leur ordonnerai de tracer devant eux les signes qu'ils voudront. Ceux qui dessineront un poisson seront affranchis par Lygie,
Mais Pétrone, qui ne s'étonnait jamais longtemps de rien, avait déjà repris son sang-froid :
— Ou poisson...? Ah ! je me souviens de ce que disait Chilon : c'est le signe des chrétiens.
Puis il ajouta en tendant la main à Vinicius :
— Le bonheur est toujours là où chacun le voit. Que Flore pendant de longues années parsèmede fleurs votre
roule ! Je le souhaite tout ce que tu peux te souhaiter.
— Je te remercie, je pensais que tu allais me blâmer, et, vois-lu, tu aurais perdu ton temps.
— Moi, te blâmer? Pas le moins du monde. Au contraire, je te dis que tu fais bien.
— Ah 1 girouette, répliqua Vinicius. as-tu donc oublié ce que tu mas dit autrefois, comme nous sortions de chez Grjpcina?
— Non, mais j'ai changé d'avis... Mon cher, à Rome, tout change. Les maris changent de femmes, les femmes de maris : pourquoi donc ne changerais-je pas d'avis? Peu s'en est fallu que Néron n'épousât Acte, à qui l'on avait fabriqué une origine royale. Eh bieni quoi! il aurait une honnête épouse, et nous, nous aurions une honnête Augusta. Par Protée et par ses solitudes submergées ! je changerai d'avis chaque fois que je le croirai convenable et commode. Quant à Lygie, son origine royale est plus certaine que l'histoire des ancêtres troyens d'Acte. Mais toi, à Antium, prends garde à Poppée, car elle est vindicative.
— Je n'y pense même pas ! Pas un cheveu ne tombera de ma tête à Antium.
— Si tu t'imagines m'étonner encore une fois, tu te trompes ; mais d'où le vient cette certitude ?
— L'Apôtre Pierre me l'a dit.
— Ah I c'est l'Apôtre Pierre qui te l'a dit ! Contre cela il n'est pas d'argument. Permets cependant que je prenne quelques précautions, pour le cas où l'Apôtre Pierre se montrerait faux prophète, car, si par hasard l'Apôtre Pierre s'était trompé, il perdrait ta confiance, qui sûrement pourra, dans la suite, être utile à l'Apôtre Pierre.
yuo VA lus 'i'-i'-i
— Fnis ce que tu voudras, mais moi, jin foi on lui, cl si tu t'iinaj4:inos me drcouragcr en m(; répétant facétieusement son nom à loiil propos, tu te trompes.
— Alors une (piestion : es-lu déjA eliréti<'n ?
— Pas encore, mais l*aul de Tarse part ascc moi pour m'cxpli([ucr la doctrine du Christ. Ensuite je recevrai le baptême... (lar il est faux ([u'ils soient les ennemis de la vie et de la joie, comme lu le disais.
— Tant mieux pour toi et pour Lygiel
Puis, haussant les épaules et comme se parlanl à soi-même :
— Lliabileté de ces' gens à gagner des adeptes est stupéfiante. El comme celle secte se répand!
— Oui ! Ils sont des milliers et des dizaines de mille à Rome, dans les villes dTtalie, en Grèce et en Asie. Il y a des chrétiens dans les légions et parmi les prétoriens; il y en a dans le palais môme de César. Des esclaves et des citoyens, des pauvres et des riches, la plèbe aussi bien que les patriciens professent leur doctrine. Sais-tu que Ton compte des chrétiens parmi les Cornélius, quePomponia Gr^ecina est chrétienne, qu'Oclavie Tétait aussi, paraît-il, et qu'Acte l'est certainement? Oui, cette religion envahit le monde, elle est seule capable de le rénover. Xe hausse pas les épaules, car qui sait si, dans un mois ou dans un an, lu ne l'adopteras pas toi-même?
— Moi? dit Pétrone. >s'on, parle fils de Latone, je ne l'adopterai pas, renfermât-elle la vérité et la sagesse humaine aussi bien que divine... Cela exigerait de la fatigue et je naime pas me fatiguer; des renoncements et je n'aime renoncer à rien dans la vie. Avec ta nature enflammée et bouillonnante, on pouvait toujours s'attendre à ce qui arrive; mais moi? j'ai mes pierres précieuses, mes camées, mes vases et mon Eunice. Je ne
crois paç à l'Olympe, mais je me l'arrange sur terre, et je tâcherai de fleurir jusqu'à ce que les flèches du divin archer me transpercent, ou bien que César m'envoie Tordre de m'ouvrir les veines. J'aime trop le parfum des violettes et untriclinium confortable. J'aime jusqu'à nos dieux... comme figures de rhétorique. J'aime aussi TAchaïe. où je m'apprête à aller avec uolre entripaillé aux jambes grêles, l'incomparable et divin César-Auguste Périodonicès, Hercule, Néron!
Et il éclata de rire à la seule supposition qu'il pût adopter la doctrine des pêcheurs galilécns et chantonna à mi-voix :
— De myrtes verdoyants j'enguirlanderai mon épée, A lexemple d'Harmodios et d'AHstogiton.
Il s'interrompit, car l'introducteur annonçait Eunice.
Aussitôt on servit le souper. Après plusieurs morceaux chantés par le joueur de cithare, Vinicius raconta à Pétrone la visite de Chilon.
Pétrone, que le besoin de sommeil reprenait, porta la main à son front et dit :
— L'idée était bonne, étant donné le résultat. Quant à Chilon. je lui aurais remis cinq pièces d'or; mais du moment que tu avais ordonné qu'on le fustigeât, il fallait le faire mourir sous les coups, car sait-on si, un jour, les sénateurs ne s'inclineront pas devant lui comme ils s'inclinent aujourd'hui devant notre chevalier de Talène, Vatinius. Bonne nuit.
Ayant déposé leurs couronnes, Pétrone et Eunice prirent congé. Vinicius se rendit dans sa bibliothèque et écrivit à Lygie :
« Je veux qu'en ouvrant tes jolis yeux, ma divine, tu trouves un bonjour dans celte lettre. C'est pourquoi je t'écris ce soir, quoique je doivete voir demain. César part dans deux jours pour Antium, et moi, hélas! je suis