‹ Quo vadis? (volume 2)Chapitre 5 sur 71 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Pétrone était chez lui. Le portier n'osa pas arrêter Vinicius, qui se précipita dans l'atrium, puis dans la bibliothèque. Pétrone écrivait, Vinicius lui arracha de la main le roseau, qu'il brisa, enfonça ses doigts dans le bras de son oncle et, d'une voix rauque :

— Qu'as-tu fait d'elle? où est-elle?

Pétrone, ce Pétrone si efféminé, saisit la main que le jeune athlète lui incrustait dans le bras, saisit l'autre également, et, les tenant toutes les deux dans l'étau d'une seule des siennes :

— Moi, vois-tu, c'est le matin seulement que je suis impotent ; le soir, je retrouve ma vigueur. Essaye de dégager tes mains ! C'est un tisserand qui t'aura enseigné la gymnastique et un forgeron les usages.

Il lâcha les mains de Vinicius, qui resta devant lui honteux et furieux.

— Tu as une main d'acier, mais par tous les dieux infernaux, je jure que, si tu m'as trahi, je te plongerai un couteau dans la gorge, fût-ce dans les appartements de César.

. — Causons tranquillement, répondit Pétrone. Je souffre de ta grossièreté, et si l'ingratitude humaine

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pouvait encore m'étonner, jemétonnerais de la tienne.

— Où est Lygie ?

— Au lupanar, c'est-à-dire chez Xéron.

— Pétrone !

— Du calme, et assieds-toi. Jai demandé à César <leux choses, qu'il m'a promises : d/abord, de retirer Lygie de la maison des Aulus et ensuite de te la remettre. jN'as-tu pas un couteau dans quelque pli de ta toge ? Tu vas peut-être me frapper ? Mais je te conseille d'attendre plutôt quelques jours, parce qu'on te mettrait en prison et cependant Lygie se morfondrait chez toi.

Un silence. Vinicius regarda Pétrone d'un air stupéfait, puis dit :

— Pardonne-moi ; je l'aime, et l'amour me trouble l'esprit.

— Admire-moi, Marcus. Avant-hier, voici ce que j'ai dit à César : u Mon neveu Mnicius est si amoureux d'une maigre fillette élevée chez les Aulus, que ses soupirs font de sa maison un bain de vapeur. Toi, César, — toi et moi, qui n'aimons que la véritable beauté, nous n'en donnerions pas mille sesterces, mais ce garçon-là a toujours été aussi sot qu'un trépied... »

— Pétrone !

— Si tu ne comprends pas que je parlais de la sorte pour préserver Lygie, je suis prêta croire que j'ai dit la vérité! J'ai donc convaincu Barbe-d 'Airain qu'un esthète comme lui ne pouvait tenir pareille fille pour une beauté ; Néron, qui n'ose voir que par mes yeux, ne la ■convoitera pas. Il fallait bien se mettre à l'abri de ce singe et le tenir en laisse. Je continuai en disant négligemment à Barbe-d'Airain : « Prends Lygie et remets-la à Vinicius : tu en as le droit, car c'est une otage, et, en même temps, tu joueras un bon tour à Aulus. »

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— (Vesl bien vrai? I^ien ne la menace dans la maison de César ?

— Si elle devait sy fixer à demeure, I\jp[)ee parleiail d'elle à Locuste ; mais pour quelques jours, rien à craindre. Il y a dix mille personnes dans le palais de César. Il se peut que César ne l'aperçoive même pas. Tout à l'heure, un centurion est venu mapprendre de sa part qu'on avait amené la jeune fdle au palais et qu'on l'avait remise aux mains d'Acte. Une bonne ame, cette Acte ; c'est pourquoi je la lui ai fait confier. Pomponia Graecina est, évidemment, <lu même avis, puisqu'elle lui a écrit. Demain il y a ini festin chez Xéron. Je t'ai fait garder une place auprès de Lygie.

— Caïus, pardonne-moi mon emportement, je pensais que tu l'avais enlevée pour toi ou pour César.

— Ton emportement, je puis te le pardonner; mais ces gestes vulgaires, ces cris grossiers et cette voix de joueur de mora, voilà ce que je n'aime pas, Marcus. C'est Tigellin qui est l'entremelleur de César. Moi, si je voulais prendre cette fille, je te dirais tout de suite en te regardant bien en face: " Vinicius, je l'enlève Lygie, et la garderai tant que je n'en serai pas fatigué. »

Il fixait sur les yeux de Vinicius ses prunelles couleur de noisette, avec une expression froide et insolente qui accrut la confusion du jeune homme.

— C'est moi qui suis coupable, dit Vinicius. Tu es gé-

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néreiix et je le remercie. Permets seulement que je te pose encore une question. Pourquoi n'as -tu pas fait envoyer Lygie chez moi directement?

— Parce que César veut sauver les apparences : l'aventure va faire du bruit dans Rome, on en parlera : mais puisque nous reprenons Lygie comme otage, tant qu'on en parlera, elle restera dans le palais de César. Ensuite on te l'expédiera sans bruit. Barbe-d'Airain est un chien peureux. Il sait que sa puissance est illimitée, et pourtant il cherche une excuse à chacun de ses actes. Es-tu suffisamment calmé pour philosopher un peu ? Je me suis souvent demandé pourquoi, fût-il puissant comme César et stjr comme lui de l'impunité, le crime se donne laborieusement le masque du droit, de la justice et de la vertu... Selon moi tuer son frère, sa mère et sa femme est chose digne d'un roitelet asiatique et non d'un empereur romain ; mais si cela m'arrivait, je ne me donnerais pas la peine d'écrire au Sénat des lettres justificatives... et Néron en a écrit. Néron veut sauver les apparences, parce que Néron est un poltron ; mais Tibère n'en était pas un, et cependant il a cherché à justifier chacun de ses attentats. Pourquoi cet hommage insolite dii crime à la vertu ? Sais-tu mon opinion ? C'est que le crime est laid, tandis que la vertu est belle. Donc, le véritable esthète est en même temps un homme vertueux. Donc, moi, je suis un homme vertueux. Je ferai aujourd'hui une légère libation aux ombres de Protagaras, de Prodicus et de Gorgias. Les sophistes mêmes peuvent servir à quelque chose. Mais je continue. — J'ai enlevé Lygie aux Aulus pour te la donner. Or. Lysippe eùX. fait de vous des groupes admirables. Puisque vous êtes beaux tous deux, mon action aussi est belle, et, étant belle, de saurait ètie mauvaise. Ouvre bien les yeux, Marcus !

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'l'ii vois, assise «Icvaiil loi, h» \'(m-Iu incarner en Péliono !

Vinicius, en honmieciuo la réalilc des choses inléressait plus que les théories, lui dit alors :

— Demain je verrai Lygie, et ensuite je Taurai dans ma maison tous les jours, sans cesse et jusqu'à ma mort !

— Toi, lu auras Ly^ifie, et moi j'aurai Aulus sur le dos. Il me vouera à tous les dieux inl'ernaux. Si au moins l'animal prenait d'ahord une bonne leçon de déclamation!...

— Aulus est venu me voir. Je lui ai promis de lui donner des nouvelles de Ly^ie.

— Écris-lui que la volonté du « divin » César est la loi suprême, et que ton premier fils s'appellera Aulus. Il faut bien que le vieux ait quelque petite consolation. Si je demandais à Barbe-d'Airain de l'inviter demain à son festin? Il te verrait au triclinium à côté de Lygie.

— Non, pas cela, dit Vinicius. Ils me font de la peine, surtout Pomponia.

Il s'assit et écrivit la lettre qui devait enlever au vieux chef son dernier espoir.

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