CHAPITRE VII
- Los tètes les plus altières s'étaient jadis inclinées devant Acte, alors la maîtresse tic Néron.
Elle avait mérité la gratitude de beaucoup, et ne sétait point fait d'ennemis. Octavie elle-même n'était pas parvenue à la haïr. Maintenant, on la jugeait trop insignifiante pour lui porter envie. Elle continuait à aimer Néron d'un amour triste et douloureux^ d'un amour sans espoir, alimenté du seul souvenir des heures à jamais disparues ; et Poppée n'exigea même pas son renvoi du palais.
On invitait de temps en temps Acte à la table de César, en vertu de ce précédent que jadis Pallaset Narcisse — des atrranchis comme elle — assistaient à tous les festins de Claude, où, ministres puissants, ils occupaient des places d'honneur. Et puis sa beauté était un ornement pour les festins impériaux.
Du reste, César était depuis longtemps sans scrupules quant au choix des convives. Des sénateurs s'asseyaient à sa table, principalement ceux qui consentaient à jouer le rôle de pitres; des patriciens vieux et jeunes, altérés de plaisirs, de luxe et (]c stuj)res ; des femmes qui portaient de grands noms et qui, le soir venu, s'affublaient de perruques fauves, pour courir les aventures par les
nicllr^ mal crlaiiccs ; «les noiiliIVs «jni. la «-(hiim' lianir. laillaionl les <li(Mix. Puis <• riail iiii ramassis do chanteurs, (lo mimes, de musiciens, <Ie «lanseurs el de danseuses ; de poèliîs ([ui, (oui en disant leurs vers, songeaient aux seslerces dont seraient rélribuées leurs jouanges aux vers de (lésar; de philosophes faméliques qui reconduisaient les plats avec des yeux goulus ; de cochers l'ameux, de preslidigitaleurs, de thaumaturges, de conteurs d"anec<loles, de ljala<lins, dune foule de gueux que la mode ou la sottise avait dotés d'une (-('débrité éphémère, et parmi lesquels, il n'en manquait pas qui, sous des boucles un peu longues, cachaient, signe d'esclavage, des oreilles percées.
Les plus notoires prenaient place à la table; le menu fretin servait aux interludes, guettant le moment où les gens du service livreraient à son avidité les restes des mets et des boissons. Ce dernier genre d'invités était recruté par Tigellin, Vatinius el Vilellius, qui avaient plus d'une fois été forcés de fournir à leurs invités des accoutrements à peu près dignes du faste impérial. César, du reste, aimait cette compagnie. Et le luxe de la cour vêtait tout de splendeur...
Ce jour-là, Lygie devait prendre place au festin. Tout chancelait en elle. Elle avait peur de César, elle avait peur des hommes, elle avait peur de ce palais en brouhaha, elle avait peur de fêtes dont l'ignominie lui était connue par les conversations d'Aulus, de Pomponia et de leurs amis. Encore que fort jeune, elle n'était pas une ingénue : la notion du mal parvenait tôt, en ces temps troubles, aux oreilles mêmes des enfants.
Elle savait ainsi que dans ce palais on comploterait sa perte. Mais, en son âme enthousiaste d'une haute doctrine elle jura de ne pas se laisser vaincre. Elle le jura à sa mère adoptive, à elle-même, et à ce Divin
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Maître que non seulement elle adorait, mais qu'elle chérissait rie tout cœur, pour la douceur de son enseignement, pour ramertume de sa mort et pour la gloire de sa résurrection.
Gomme ni Aulus ni Pomponia ne pouvaient plus être rendus responsables de ses actes, elle se demandait maintenant sil ne valait pas mieux résister à la volonté de César, ne point paraître au festin. Naissait en elle le désir de prouver son courage en s'exposant au supplice et. à la mort. Le Divin Maître n'avait-il pas donné l'exemple? Et Pomponia ne disait-elle pas que les plus ardents parmi les adeptes désiraient cette épreuve, la demandaient dans leurs prières?
Lygie, encore chez Aulus, avait été possédée parfois d'un senthlable désir. Elle se voyait déjà martyre, mains et pieds saignants, blanche comme la neige, belle dune beauté surnaturelle, portée vers l'azur par des anges.
11 entrait dans ces spéculations beaucoup d'enfantine rêverie, mais aussi une certaine complaisance pour soimême, que Pomponia avait tenté de réprimer. Maintenant que la résistance pouvait provoquer quelque horrible châtiment et que les tortures entrevues dans les rêves pouvaient se muer en réalités, aux belles visions, aux complaisances égoïstes venait s'ajouter une espèce de curiosité mêlée d'efîroi, — la curiosité de savoir comment on pourrait bien la punir et quel genre de supplice on inventerait pour elle.
Ainsi son ame flottait irrésolue. Mais Acte, à qui elle confiait ses hésitations, la regarda avec stupeur.
Se mettre en travers de la volonté de César et, dès le premier jour, s'exposer à sa fureur? — pour agir de la sorte, il fallait être une enfant, ne pas comprendre la portée de ses actes... De tout ce que venait de dire Lygie, il ressor-
hiil ([u'ollc n('*lail poini, à piopivinriil j»arln', iim» ola^e, mais iino iillcllo oublirc |>ar ses coinpalriotes. — donc iiullonKMil protô'jjôc; |)ar le droit «les *i;('ns : et, en loiil élal, do causo, César clail assoz puissant |)()m" se pcrmollrc, dans un moment de colère, de foulrr aux |>ieds toutes le's lois. 11 avait plu à César de la prendre ; il dis|)osait d'elle dorénavant ; elle était le jouet de la volonté de César, au-dessus de cpioi n'e\ist<' rien au luonde.
— Oui, eonliiiua-t-elle, moi aussi j'ai lu les h'ttres de Paul de Tarse, et je sais que par delà la terre il y a Dieu, et le Fils de Dieu (jui lessuscita denti-e les morts... Mais sur terre il n'y a ([ue César. Xe l'oublie pas. Lygie. Je sais aussi que ta doctrine te défend d'ètie ee (jue j'ai ô\c moi-même, et qu'entre le déshonneur et la mort, vous autres — comme les stoïciens dont me parla souvent Épictète — ne pouvez choisir que la mort. Mais es-tu sûre (jue ce soit la mort qui t'attende, et non le déshonneur encore? Ne sais-tu pas que, par ordre de Tibère, respectueux de la loi qui interdit de faire périr des vierges, la fille de Séjan, une enfant à peine, fut violée avant d'être mise à mort. Lygie, Lygie, n'irrite point César! Quand viendra le moment décisif où tu seras forcée de choisir entre le déshonneur et la mort, tu agiras ainsi que te le commande ta Vérité... Mais ne provoque pas ta perte, et craii^is d'irriter pour une cause futile un dieu terrestre qui est un dieu sanguinaire.
Un peu myope, elle rapprochait son exquis visage de celui de Lygie, comme pour constater mieux l'etïet de ses paroles.
Lygie mit ses bras autour du cou d'Acte :
— Tu es si bonne, Acte !
— Mon bonheur est passé, el ma joie a disparu ; mais je ne suis point méchante.
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Elle se mit à marcher dans la pièce à pas précipités, se parlant à elle-même et comme avec désespoir.
— Non, lui non plus n'était point méchant. Il se croyait même bon, et il voulait être bon. Je le sais, et mieux que personne. Le changement n'est venu que plus tard... (juand il a cessé d'aimer... D'autres l'ont amené là, — oui, d'autres et Poppée.
A ses cils des larmes perlèrent.
— Tu le plains donc, Acte ?
— Si je le plains... répondit-elle dune voix sourde. De nouveau, elle marcha, les mains crispées, le visage morne.
— Tu 1 aimes encore. Acte ? questionna timidement Lygie.
— Je l'aime... Personne ne l'aime... que moi. Quand, enfin, son visage eut repris son expression
quotidienne, elle dit :
— Parlons de toi, Lygie. Ce serait lobe de combattre la volonté de César. Et d'ailleurs tes craintes sont vaines : je connais bien cette maison, et, de la part de César, nul péril, je pense, ne te menace. S'il lavait fait enlever pour son propre compte, on ne t'aurait pas amenée au Mont Palatin. Le maître ici, c'est Poppée; et Néron, depuis qu'elle lui a donné une fille, est plus que jamais sous son influence. Non... il a donné des ordres pour ([ue tu assistes au festin; mais il ne t'a pas vuç encore, et n'a questionné personne : donc, il n'a pas d'intentions à ton égard. Pétrone me prie de te prendre sous ma protection: et comme Pomponia m'a écrit, elle aussi, il est probable qu'ils se sont concertés. Oui sait si Néron persuadé par Pétrone ne te renverra pas chez Aulus? Je doute fort qu'il ait pour Pétrone un amour sans bornes, mais il ose rarement ne pas être de son avis.
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— Ail I ivj)un<lil Lyj^ic, l^clmiic csL venu chez nous avant qu'on nicniincnAl, ol ma mère est convaincue qup c'est i\ son insli^alion (juc Néron m'a réclamée.
— l*eut-élrc IVHrone a-t-il simplement raconté, en présence do Néron, à ({uelque souper, avoir vu chez les Aulus l'otage des Lydiens. Et Néron jaloux de ses prérogatives t'aura réclamée uniquement parce que les otages appartiennent à César. Et puis, il n'aime pas Aulus et l^omponia... Non, je ne pense pas que Pétrone, s'il eût voulu l'enlever, eût usé d'un moyen semblable. Je ne sais s'il est meilleur ({ue le reste de l'entourage de (^-ésar, mais il est diiï'éreiit. Peut-être, enfin, trouveras-tu, outre Pétrone, quelqu'un encore, qui consente à intercéder en ta faveur. N'as-tu pas connu, chez les Aulus, un des familiers de César ?
— J'y ai vu Vespasien et Titus...
— César ne les aime point.
— Et Sénèque.
— Il suffit que Sénèque conseille une chose, pour que Néron fasse le contraire.
Le clair visage de Lygie se teinta de rose :
— J'y ai vu aussi Vinicius...
— Je ne le connais pas.
— C'est un parent de Pétrone. Il est revenu d'Arménie récemment.
— Néron le voit-il d'un œil favorable?
— Viniciiis?... Tout le monde aime Vinicius...
— Et il consentirait à intercéder pour toi ?
— Oui.