‹ Quo vadis? (volume 2)Chapitre 9 sur 71 · Acte fut surprise de cette révolte · texte numérisé non relu

Acte fut surprise de cette révolte

— Ainsi, demanda-t-elle, tu l'exècres tant ?

Mais Lygie ne put répondre, secouée par une nouvelle crise de sanglots. Acte l'attira sur sa poitrine et s'ingénia

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à la calmer. Ursus haletait lourdement et serrait les poings: son amour de chien fidèle ne pouvait supporter la vue de sa reine en larmes. Dans son cœur à demi sauvage, le désir montait de retourner dans la salle du festin, d'étrangler Vinicius et, au besoin, César. Pourtant, il hésitait à en faire la proposition à sa maîtresse : — cette action, à première vue fort simple, ne serait-elle point messéante à un adepte de TAgneau crucifié ? Acte, serrant Lygie dans ses bras, insistait :

— Alors, tu Tcxècres à ce point ?

— Non. dit Lygie, il mest défendu de l'exécrer, je suis chrétienne.

— .Je sais, Lygie ; je sais aussi par les lettres de Paul de Tarse quil vous est défendu de vous soumettre au déshonneur et, plus que du péché, d'avoir peur de la mort. Mais, dis-moi, ta doctrine permet-elle de causer la mort d'autrui?

— Non.

— Alors, comment oserais-tu attirer la vengeance de César sur la maison des Aulus ?

Il y eut un silence. De nouveau, un gouffre béait devant Lygie.

Et la jeune affranchie continuait :

— Je te fais cette question, parce que j'ai pitié de toi, et de la bonne Pomponia, et d'Aulus, et de leur enfant. J'habite depuis longtemps cette maison, et je sais ce que signifie la colère de César. Non 1 Vous ne pouvez pas vous enfuir d'ici. Tu nas qu'une chose à faire : supplie Vinicius de te rendre à Pomponia.

Mais Lygie glissa à genoux afin de supplier Quelqu'un d'autre. Après un moment, Ursus s'agenouilla aussi : et tous deux priaient, dans la maison de César.

Acte ne pouvait détacher ses yeux de Lygie, qui, tournée de profil, levait la tète et les mains vers le ciel,

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coiniiic si elle t'ùl allendii <(ue «le là vînt la (J<'Iivrance. L'aurore inondait di^ luniicre la nuit de ses cheveux et la blancheur de son péplum, et se mirait dans ses claires prunelles. Toute en clarté, elle semblait clarté elle-même. Son visage pûli, ses lèvres décloses, ses yeux implorateurs révélaient une exaltation surnaturelle. Et Acte comprit pourquoi Lygie ne pouvait devenir nno concubine.

L'ancienne nuiîtresse de Néron voyait s'entrouvrir un voile derrière lequel se dessinait un monde entièrement ditVérent de celui qui lui était familier. Elle était stupéiait(î de cette prière dans ce palais de crime et d'infamie. Tout à l'heure, il lui semblait qu'il n'y avait point dissue pour Lygie ; maintenant, elle commençait à croire (ju'il pourrait advenir une chose insolite, que se manifesterait une assistance formidable, devant laquelle César lui-môme devrait courber le front, que du ciel descendraient des cohortes ailées qui prêteraient secours à la jeune fille, ou bien que le soleil lui ferait un ht de rayons et l'absorberait en son essence. A voir prier Lygie, nulle merveille ne lui semblait improbable.

Enfin, Lygie se releva, le visage rasséréné. Ursus se leva aussi et se tapit près du banc, regardant sa maîtresse et attendant qu'elle parlât.

Les yeux de Lygie s'embrumèrent. Deux grandes larmes glissèrent lentement sur ses joues.

— Dieu bénisse Pomponia et Aulus I dit-elle. Je n'ai point le droit de causer leur perte, et je ne les reverrai plus jamais.

Puis, se tournant vers Ursus, elle dit que lui seul lui restait au monde, et que désormais il devrait lui être un protecteur et un père. S'ils ne pouvaient se réfugier chez les Aulus, ils ne pouvaient non plus rester chez César ni chez Vinicius. Ainsi, Ureus la pren-

drait, la ferait sortir de la ville, il la cacherait quelque part, où ne la découvriraient ni Vinicius ni ses gens. Elle le suivrait partout, même par delà les mers, par delà les monts, en des régions barbares, où jamais n'eût pénétré le nom romain ni la puissance romaine.

Le Lygien était prêt. En signe d'obéissance il lui baisa les pieds. Mais Acte s'était attendue à un miracle : son visage refléta la désillusion. Ainsi, c'était là tout l'eflet de la prière ? S'enfuir du palais était commettre un crime de lèse-majesté qui serait vengé ; et même si Lygie parvenait à se cacher. César tirerait vengeance des Aulus. Si elle voulait fuir, elle n'avait quà fuir de chez Vinicius. De la sorte César, qui naimait point à se mêler des affaires d'autrui, ne consentirait peut-être point à aider Vinicius dans ses recherches.

C'était à peu près l'idée de Lygie. Les Aulus ne sauraient pas où elle se trouverait, — même Pomponia... Elle s'enfuirait en route, et non de chez Vinicius. Ivre, il avait eu l'imprudence de déclarer que, le soir, il enverrait ses esclaves la prendre. Mais Ursus la sauverait. Il viendrait, il l'enlèverait comme il l'avait enlevée du triclinium et ils s'en iraient droit devant eux. Personne ne pouvait affronter Ursus, — même le terrible lutteur du trichnium n'aurait pu lui résister. Mais comme Vinicius aurait peut-être la fantaisie de la faire escorter par de nombreux esclaves, Ursus irait immédiatement chez l'évêque Linus lui demander assistance et conseil. L'évêque ordonnerait aux chrétiens de se porter à la rescousse, on la délivrerait de vive force. Ensuite, Ursus trouverait moyen de la soustraire à la puissance romaine.

Son visage se fit rose et souriant. Elle se jeta au cou de l'affranchie et lui posa sur la joue sa bouche exquise, en chuchotant :

— Tu ne nous trahiras pas, Acte ? Non !

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— Sur l'ombre de ma mère, je n<^ vous trahirai pas. Prie ton Dieu qu'Ursus trouve moven i\o te délivrer.

Ursus regarda fixement devant lui, comme s'il eut voulu discerner des choses dans le passé, des choses très lointaines. Il murmurait :

— Vers nos forêts... Ah ! ces forets, ces forets... Mais il secoua ses visions. — Donc, il irait immédiate-

mentchez l'évêqueet, le soir venu,aveccenl hommes, il se mettrait à l'atïut de la litière. Et des prétoriens pouvaient bien faire escorte ! Il ne conseillait à personne de s'aventurer sous ses poings, fût-ce à un homme cuirassé de fer! Un honnête coup de poing sur un cas(|ue, — et gare à la tête que le casque couvre!

Lygie leva un doigt, et avec une dignité sévère et enfantine :

— Ursus î « Tu ne tueras point. ^>

Le Lygien plaça derrière sa tête son bras pareil à une massue, et se mit à marmonner, en se frottant la nuque avec embarras, qu'il fallait pourtant qu'il la reprît, elle, sa clarté... Autant que possible, il s'elïorcerait de... mais, si, involontairement...? Il fallait pourtant qu'il la reprît I Enfin, s'il arrivait un malheur, il ferait si fort pénitence, il implorerait si fort l'innocent Agneau, que l'Agneau crucifié aurait pitié d'un pauvre homme... II ne voudrait pas offenser l'Agneau, oh, non ! Seulement, il avait la main lourde...

Une grande émotion se peignit sur son visage, et, pour la dissimuler, il salua sa reine et dit :

— Donc, je m'en vais chez le saint évêque.

Acte entoura de ses bras le cou de Lygie et fondit en larmes... Une fois encore, elle avait compris qu'il existait un monde où la souffrance même était plus féconde en bonheur que toute cette existence de faste et de vo-

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luplés au palais de César. Une fois encore s'élait, pour elle, enlre-bàillée une porte sur l'infinie lumière. Mais, en même temps, elle se sentait indigne d'en franchir le

seuil.

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