Acte effleura la sombre toison
— Tes cheveux!... Je ne veux pas les poudrer d'or : leurs ondes ont déjà des reflets dorés... Çà et là, peutêtre ajouterai-je un soupçon de poudre, pour les baiser d'un rayon de soleil... Il doit être merveilleux, votre pays lygien, où poussent des filles semblables.
— Je ne m'en souviens plus, répliqua Lygie. Ursus m'a dit que chez nous il y avait des forêts, des forêts, des forêts.
— Et des fleurs dans les forêts.... continua Acte, trempant les mains dans un vase rempli de verveine, pour en lubrifier les cheveux de Lygie. Puis, elle lui frotta légèrement le corps d'huiles odorantes, et la vêtit d'une tunique dorée, souple et sans manches, sur laquelle devait être posé le neigeux péplum. Mais, comme il fallait dabord coiffer Lygie, elle l'enveloppa, en attendant, d'un peignoir, et, l'ayant fait s'asseoir dans un fauteuil, elle la livra aux mains des esclaves. Enfin, la coiffure terminée, on drapa sur elle le péplum en plis légers. Acte lui mit des perles au cou, lui effleura les cheveux d'un peu de poussière d'or, et se fit habiller elle-même par ses femmes.
Bientôt, elle fut prête à son tour. Et quand les premières litières parurent devant la porte principale, toutes deux gagnèrent un péristyle d'où l'on avait vue
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sur rentrée, sur les galeries et sur la cour d'honneur.
Graduellement, la foule devenait plus* compacte des gens passant sous lare élancé de la porte, que couronnait lé splendide quadrige de Lysias. Aux yeux de Lygie s'olîrait un spectacle dont la maison austère des Aulus n'avait pu lui donner nulle idée.
C'était riieure du couchant. Les derniers rayons du soleil baisaient le marbre jaune des colonnes, le réchauffant de roses chatoyantes.
Entre les colonnes, auprès des blanches statues des Danaïdes, auprès des statues des dieux et des héros, coulait ininterrompu le flot des hommes et des femmes, semblables tous à des statues, — drapés de toges, de péplums, de stoles qui descendaient jusqu'à terre en plis souples. Un Hercule gigantesque, la tête encore éclairée, et noyé à partir de la poitrine dans l'ombre projetée par les colonnes, contemplait de très haut le défilé.
Acte indiquait à Lygie les toges à bords larges des sénateurs, leurs tuniques de couleur, leurs sandales ornées de croissants ; elle lui montrait les chevaliers, les artistes fameux, et les dames drapées à la romaine ou à la grecque ou encore vêtues de fantastiques atours orientaux, avec des coiffures semblables à des nœuds colubrins, à des pyramides, ou simplement copiées sur celles des statues de déesses, très basses sur le front et ornées de fleurs ; et elle donnait leur nom à bien des hommes et à bien des femmes, ajoutant parfois des commentaires brefs et effrayants.
C'était pour Lygie un monde étrange, dont la beauté enivrait ses yeux et dont son esprit était impuissant à concilier les contrastes. De ce crépuscule irradié de lumière, de ces rangées de colonnes allant se perdre dans le lointain, de ces hommes semblables à des sta-
lues, un ciiliiir miiiiciisr rmaiiiiil : il t'ùl >rml)l«> <|uc, parmi ces marbres auK li«^nes simples, des demi-dieux dussent vivre, dans une joie paisible... Hélas! la voix iissourdie d'Aelé lui dévoilait peu à peu tous les secrets tortueux d(^ ce palais et de ces gens. Là-bas, c'est le portique couvert, dont les colonnes et les dalles sont routes encore du san«< dont s'éclaboussa leur blancheur quand Caïus Caligula tomba sous le couteau de Cassius ; c'est là que fut «'<j^orgée sa femme, que son enfant fut fracassé sur les pavés... L;i. sous cette aile du palais, il est une oubliette où le plus jeune Drusus, torturé par la faim, se rongeait les poignets ; là fut empoisonné son frère aîné; là rugit de peur Gemellus ; là Claude se tordit dans des convulsions; là gémit Gemianicus !... Ces murs o'nt entendu les râles et les hoquets <les agonisants, — et ces hommes qui maintenant se hâtent vers la fête sont peut-être déjà condamnés. Sur plus d'un visage, le sourire masque peut-être l'angoisse du lendemain... Peut-être la fièvre, la cupidité, la jalousie dévorent-elles le cœur de ces demi -dieux gemmés et fleuris.
Les pensées épouvantées de Lygie ne parsenaient point à suivre les paroles d'Acte. Et, tandis que ce monde merveilleux fascinait ses regards avec une force toujours accrue, son âme fut prise soudain du regret incoercible de la maison d'Aulus et de Gnecina, où régnait l'amour.
Le flot des invités venant de la Voie d'Apollon grossissait toujours. Derrière la porte s'élevait le brouhaha des clients qui avaient escorté leurs patrons jusqu'au palais. Çà et là, aux visages blancs ou hâlés, s'opposait la face ténébreuse d'un Numide avec son casque empenné et ses anneaux auriculaires. On transportait des luths, des cithares, des flambeaux et des bouquets de
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fleurs de serre, car l'automne était déjà fort avancé. Le murmure grandissant des conversations se mêlait au clapotis desjels.d'eau dont les tresses où jouait la lumière vespérale se brisaient sur les vasques avec une musique de sanglots.
Acte s'était tue. Lygie regardait toujours la foule, semblant y chercher quelqu'un. Soudain, son visage rosit: de la rangée de colonnes venaient de sortir Pétrone et Vinicius, — et vers le grand tricliniumils marchaient, divins.
Lygie sentit son cœur s'alléger. Elle était moins seule. Le douloureux regret de Pomponia et de la maison d'Aulus cessa de la poindre. Le désir de voir Vinicius, de lui parler, fit taire en elle tous autres désirs. En vain se remémora-t-elle les paroles d'Acte, les avertissements de Pomponia... Elle comprit soudain que non seulement il fallait qu'elle assistât au festin, mais qu'elle avait même le désir d'y assister. A la pensée que bientôt elle allait entendre cette voix si chère qui lui avait parlé d'amour et qui chantait encore à ses oreilles, elle fut saisie d'une joie dominatrice.
Mais elle s'épouvanta de sa joie. Elle se crut parjure à la pure doctrine dans laquelle on l'avait élevée, parjure à Pomponia, parjure à elle-même. Seule, elle se fût mise à genoux, et, se frappant la poitrine, eût répété : C'est ma faute, c'est ma faute... Acte, la prenant par la main, la mena vers le triclinium. Lygie s'avançait, les yeux obscurcis, les oreilles bourdonnantes. Comme dans un songe, elle vit, sur les tables et aux murs, des myriades de lampes papillottantes ; comme dans un songe, elle entendit le cri dont on saluait César; comme à travers un brouillard opaque, elle vit César lui-même. C'est à peine si elle se rendit compte qu'Acte, après l'avoir installée à la table, prenait place à sa droite.
OrO VADIS t,.>
A sa <çau('li«\ une voix di^crrlc. une voix r-onrnio, parla :
— Salul à la plus belle <l(;s vicr^^os sur terre, à la [>lus belle (les étoiles aux cieux ; salut à la divine Callina !
Vinicius était sans toge, selon l'usage, et vêtu seulement (Kune tunique écarlate, d'où ses bras cerclés d'or sortaient nus et j)urs, — trop noueux peut-être: bras de soldat faits pour le glaive et le bouclier. Il portait une couronne de roses. Avec ses sourcils d'un seul arc, avec ses yeux splendides et son teint hâlé, il signifiait la jeunesse et la force. Il parut si beau à Lygie qu'elle parvint à peine à articuler :
— Salut à toi, Marcus...
11 disait :
— Heureux mes yeux, qui te contemplent! heureuses mes oreilles, qui perçoivent ta voix plus douce que les cithares et les flûtes. De Vénus ou de toi, Lygie, c'est toi, divine, que je choisirais. Je savais te revoir ici. Pourtant, à ta venue, toute mon âme a palpité d'une joie neuve.
Ses yeux rayonnaient d'un ravissement sans bornes. Il la regardait comme s'il eût désiré s'imprégner de sa vue. Lygie sentit que, dans cette foiile et dans ce palais, il était le seul être qui lui fût proche, et elle se mit à le questionner sur toutes ces choses qui pour elle étaient incompréhensibles et lourdes dépouvante. D'où savaitil qu'il la trouverait dans la maison de César? Pourquoi était-elle ici? Pourquoi César lavait-il enlevée à Pomponia? Ici, tout lui faisait peur. Elle voulait retourner auprès de sa mère. Elle fût morte de regret et d'anxiété sans l'espérance de voir Pétrone et Vinicius intercéder en sa faveur auprès de César.
Vinicius lui expliqua qu'il avait connu son enlèvement de la bouche d'Aulus lui-même.
Pourquoi so Irouvail-ello là, il l'ignorait, César n'ayant coutume de rendre compte de ses décisions à personne. Pourtant, (fu'elle fût sans crainte : lui, Vinicius, était près délie, et il resterait près d'elle. Elle était son âme entière, et il veillerait sur elle comme sur son âme. Puisque la maison de César lui faisait peur, il lui jurait qu'elle ne resterait pas dans cette maison. Et, bien qu'il parlât évasivement et inventât par instants, sa voix gardait l'accent de la vérité, car ses sentiments étaient vrais.
Une compassion sincère l'envahissait, et les paroles de Lygie lui allaient au cœur ; et quand elle se mit à le remercier et à lui promettre que Pomponia l'aimerait pour sa bonté, et qu'elle-même lui serait reconnaissante jusqu'au dernier souffle, il ne fut plus maître de son émotion. Son cœur se fondait de bonheur. La beauté de Lygie enivrait ses sens, et il sentit qu'il la désirait éperdument; mais en même temps il comprit qu'elle lui était chère au delà de toute expression, et que vraiment il pourrait l'adorer comme une divinité. Et, comme le brouhaha du festin s'exaspérait, il se pencha vers elle et se prit à lui murmurer des paroles simples et douces, tles mots issus de 1 ame, harmonieux comme une musique et enivrants ainsi qu'un vin.
Et Lygie s'enivrait de ses paroles. Parmi ces étrangers qui l'entouraient, il lui était toujours plus proche, toujours plus cher... et si digne de confiance, et tellement dévoué!... Jadis, chez les Aulus, il ne lui avait parlé de l'amour, et du bonheur par l'amour, que sous une forme générale; mais maintenant !... Et ses joues s'enflammèrent, son cœur bondit, ses lèvres s'entr'ouvrirent étonnées.
Une peur l'envahissait d'écouter ces choses, et pourtant pour rien au monde elle n'eût voulu en perdre une
(Un \ ADIS H7
iiisliiiils, «'Ile haissail les yoii\; j»ms «»llc levait (le nouveau sui- \*iiii(ius un n'«j^anl luniinoux, — limido, à la lois, ol in<|uisilour, comiTK' si olle oui voulu lui <liio : « l*arl(î cncoio ! n Le l)ruil, la niusi<|ue. raroiiic (les fleurs et le parfum <les encens reeoinmencèrenl à rélonnlir. Vinicius reposai! près délie, plein (le jeunesse, de force, d'anioui- el loul entlamm»' de désir. El Lygie, envahie par l'ardeur rpii ('inanail de lui, éprouvait unehonle pleine de voluplé.
Mais le voisinage de Lygic at^issail aussi sur ^'ini- < lus. Dans sa poitrine, courait une flamme que vaineinenl il chercliaif à éloufTer avec du vin.
Du vin!... mais, plus que le vin, — ce merNoilleux visage, ces bras nus, cette poitrine virginale qui soulevait la tunique dor, et ce corps que laissaient deviner les plis du péplum neigeux l'enivraienl plus de minute en minute. Soudain, il lui prit la main au-dessus du poignet, comme il avait fait <léjà chez les Aulus, et il chuchota, les lèvres tremblantes :
— Je t'aime, Gallina!... Divine, je t'aime...
— Laisse-moi, Marcus, dit Lygie.
Mais lui, les yeux voilés d'un nuage :
— Ma divine, aime-moi ; aime-moi !... La voix d'Acte s'éleva :
— César vous regarde tous deux.
Vinicius fut pris dune colère soudaine contre César et contre Acte. Ces paroles venaient de rompre le charme magique. Pour le jeune homme, dans un tel moment, même une voix aimée eût semblé importune ; mais il jugea que c'était à dessein qu'Acte avait interrompu son entretien. Haussant la tête et regardant la jeune affranchie par-dessus les épaules de Lygie, il dit avec colère :
— Ils sont passés. Acte, les temps où tu reposais aux côtés de César dans les festins, et l'on dit que tu es en
train de devenir aveugle : comment as-tu pu si bien lire sur le masque de César?
Une nuance de trislesse dans la voix, elle répondit :
— Et pourtant j'ai pu lire... Lui aussi a la vue basse, et il vous observe à travers son émeraude.
Lygie, (fui, au commencement du festin, n'avait vu César qu'à travers un brouillard, et qui ensuite, toute aux paroles de Vinicius, avait oublié de le regarder, tourna vers lui des yeux curieux et terrifiés.
Acte avait dit vrai. César, penché sur la table, un œil mi-clos, avait rapproché de l'autre son émeraude monoculaire : il les regardait.
Son regard croisa celui de Lygie et le cœur de la vierge se glaça. Encore enfant, dans la campagne d'Aulus, en Sicile, elle se faisait conter, par une vieille esclave égyptienne, des histoires de dragons hôtes des cavernes. Il lui sembla que l'œil glauque d'un de ces monstres la regardait fixement. Comme un enfant craintif, elle saisit la main de Vinicius, et dans sa tête se succédèrent de rapides et chaotiques impressions : ainsi, c'était lui? lui... l'effroyable, le tout-puissant ?... Jamais elle ne l'avait vu encore, et elle se l'imaginait différent. Elle se figurait quelque face horrible aux traits où la fureur se tut gravée à jamais... Elle voyait une tête énorme plantée sur une énorme nuque, une tête terrifiante, oui, mais grotesque, et semblable de loin à une tète d'enfant en bas âge. Une tunique améthyste, interdite aux simples mortels, bleutait sa face courte et large. Les cheveux sombres étaient, selon la mode lancée par Othon, coiffés en quatre rangs de boucles superposées.
Il n'avait point de barbe, — tout récemment, il l'avait offerte à Jupiter. Et Rome entière lui avait décerné des actions de grâces, bien qu'on se chuchotât qu'il avait
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l'ail ce sacrifice parce (juc, tels tous ceux de sa lamillc, il avait le menlon l)arhii de muge. Pourtant, dans la forte saillie de son Ironl au-dessus des sourcils, il y avait quelque chose d'olympien ; et ses sourcils froncés le révélaient conscient de son omnipotence. Mais sous ce front de demi-dieu grimaçait une face simiesque, noyée de graisse prématurée, pleine de désirs inconstants, une face d'ivrogne et de cabotin. A Lygie il parut sinistre, mais surtout hideux.
Il posa son émeraude. Alors elle vit deux yeux bleus à fleur de tête, papillotants sous l'excès de la lumière, vides d'expression, vitreux, pareils à des yeux d'agonisant.
Lui, se tournant vers Pétrone, demanda :
— Est-ce là l'otage dont est amoureux Vinicius ?
— Oui.
— Gomment se nomme son peuple ?
— Les Lygiens.
— Vinicius la trouve belle ?
— Couvre d'un péplum féminin un tronc d'olivier pourri, et Vinicius le déclarera admirable. Mais sur ton visage, ô juge incorruptible, je lis déjà ta sentence. Trop sèche, en effet, et telle qu'une tête de pavot sur la tige trop grêle... Or, toi esthète divin, ce qui t'intéresse dans la femme, c'est la tige ; et, trois fois, quatre fois, tu as raison. Le visage à lui seul ne signifie rien. J'ai beaucoup appris auprès de toi, encore que mon coup d'oeil n'ait pu acquérir la sûreté du tien... Et je veux faire le pari avec Tullius Sénécion, en prenant sa maîtresse pour enjeu, — que, si difficile qu'il soit de juger des proportions d'une femme couchée, toi, tu t'es déjà dit : hanches trop étriquées.
— Hanches trop étriquées, répéta Néron, les yeux mi-clos.
Pétrone eut un imperceptible sourire, et Tullius Se-
nécion, occupé jusqu'alors à causer avec Vestinus, ou plutôt à se moquer des songes, en lesquels l'autre avait foi, se tourna vers Pétrone et, sans savoir le moins du monde de quoi il s'agissait, s'écria :
— Tu te trompes ! Je tiens avec César.
— Fort bien, répliqua Pétrone. Justement, j'étais en train de soutenir que tu avais quelque lueur d'intelligence. César, lui, affirmait que tu es un âne, tout simplement.
— Il en tient, dit Néron hilare, tournant son pouce vers le sol comme au cirque quand le gladiateur vaincu doit être achevé.
Vestinus, s'imaginant que l'on continuait à parler de songes, s'écria :
— Eh bien! moi, je crois aux songes, et Sénèque ma dit un jour qu'il y croyait aussi.
— La nuit dernière, j'ai rêvé que j'étais devenue vestale, dit, se penchant sur la table, Calvia Crispinilla.
Là-dessus Néron battit des mains et tout le monde, à son exemple, éclata en applaudissements, car Crispinilla, — femme nombre de fois divorcée, — ^^était connue dans Rome entière pour son fabuleux dévergondage. Mais, nullement déconcertée, elle dit :
— Eh bien ! quoi ? elles sont toutes vieilles et laides, vos vestales. Rubria, seule, a semblance humaine. Et ainsi nous serions deux, bien que Rubria, lété, soit criblée de taches de rousseur.
— Tu admettras pourtant, très pure Calvia, dit Pétrone, que tu ne pouvais devenir vestale que dans ton rêve.
— Mais si César l'ordonnait ?
— Tu me feras croire que les songes — je dis les plus fantastiques — peuvent se réaliser.
— Certainement, ils se réalisent, dit Vestinus. Je com-
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jnen<ls ([u'on ne croie {)as ;mx dieux ; mais ne point cioire aux sonjj^es... !
— Kl les prédictions ? s'enqiiil Néron. On m'a prédit jadis ([ue Rome cesserait d'exister et qu'pn revanche je réti^nerais sur l'Orient total.
-^ Les prédictions et les songes, tout cela se tient, dit Vestinus. Un jour, certain proconsul très sceptique en* voya au sanctuaire <Ie Mopsus un esclave muni d'une lettre hermétiquement cachetée, pour mettre le dieu à répreuve. L'esclave passa la nuit dans le temple afin <ravoir un songe prophétique. De retour, il raconta: H J'ai vu dans mon rêve un jeune homme, beau comme le soleil et qui m'a dit un seul mot : u Noir ». Entendant cela, le proconsul pâht et, se tournant vers ses invités, des sceptiques comme lui, leur dit : « Savezvous ce qu'il y avait dans cette lettre ? »
— Qu'y avait-il dans cette lettre ? questionna Sénécion.
— Dans la lettre, il y avait cette question : « Quel taureau dois-je offrir en sacrifice : un blanc ou un noir ? »
Mais l'intérêt soulevé par cette anecdote fut interrompu pai' Vitellius, qui était arrivé au festin déjà ivre et qui, soudain, sans aucune raison, éclata en rires convulsifs.
— De quoi rit donc cette barrique de suif ? demanda Néron .
— Le rire est une des supériorités de l'homme sur la bête, dit Pétrone. Vitellius n'a point d'autre argument pour nous prouver qu'il n'est point un porc.
Soudain, Vitellius cessa de rire et, faisant claquer ses lèvres luisantes de graisse et de sauces, il se prit à considérer les assistants avec autant de stupéfaction que s'il les voyait pour la première fois.
Puis il leva une main semblable à un coussin capitonné et dit d'une voijç éraillée :
— J'ai perdu mon anneau de chevalier, Tanneau qui me vient de mo.n père...
— Lequel était savetier, ajouta Néron.
Mais Vitellius fut derechef secoué d'un rire saugrenu, et on le vit qui cherchait son anneau dans le péplum de Calvia Crispinilla.
Là-dessus Vatinus simula des cris de femme elfarouchée, tandis que lamie de Calvia, Nigidia, une jeune veuve aux yeux de courtisane dans un visage puéril, s'écriait :
— Ce qu'il cherche, il ne l'a point perdu.
— Et s'il le trouve, il sera fort empêché de s'en servir, ajouta Lucain.
Le festin s'animait. A tout instant, de l'intérieur de grands vases pleins de neige et festonnés de lierre, on tirait des cratères de vins. De la voûte, tombaient des roses.
Pétrone pria Néron de vouloir bien, avant que les convives fussent complètement ivres, illustrer le festin de son chant. En chœur on appuya ses paroles.
Néron commença par refuser.
Il était véritablement très enroué. La nuit, -il s'était mis des plombs sur la poitrine, mais cela n'avait pas servi à grand'chose... Il songeait même à partir pour Antium, y respirer l'air marin.
Mais Lucain l'adjura au nom de l'art et de l'humanité. Tout le monde savait que le divin poète, le chanteur sans second avait composé un nouvel hymne à Vénus, au prix duquel celui de Lucrèce n'était que vagissement de louveteau. Qu'il fît donc de ce festin un festin véritable! Souverain paternel, il ne devait point infliger à ses sujets la torture de son silence :
— Ne sois pas implacable. César !
OIJO VAMIS /3
— Ne sois poinl iiiiplacnhlc ! i(''|)('lîi l'assemblée.
Néron (Hendil les mains, léinoijjjiiaiit (jiron lui faisait violence el (ju'il eédail. Tous les visages prirent l'expression de la gratitude, tous les yeux se tournèrent vers lui. Mais il donna l'ordre d'annoncer à Poppée qu'il allait chanler. Une indisposition avait empoché Augiista de venii* au feslin, et aucun remède ne serait aussi efficace que le chant <le César...
Poppée vint aussitôt. Klle régnait encore sans partage sur le cœur de Néron ; mais il eût été dangereux d'irriter César, quand il s'agissait de son amour-propre de chanteur, de cocher ou de poète. Elle entra, blonde et vêtue, elle aussi, d'une tunique améthyste, le cou lumineux de perles énormes qui avaient fait partie des dépouilles opimes de Massinissa. Et, femme deux fois divorcée, elle avait le regard et le visage d'une vierge. Des acclamations l'accueillirent, où revenait sans cesse le nom de « Divine Augusta » . De sa vie Lygie n'avait vu beauté telle. Elle ne pouvait en croire ses yeux. Ainsi, c'était là l'infâme Poppée, qui avait incité César à assassiner sa mère et son épouse, — Poppée dont on renversait les statues la nuit, par la ville, et qu'insultaient sur tous les murs des inscriptions. Lygie n'avait jamais imaginé les esprits célestes décorés d'une beauté plus déHcieuse.
— Ah! Marcus, est-ce possible...?
— Oui, elle est belle : mais toi, tu l'es cent fois davantage. Tu ignores ta beauté, sinon tu deviendrais amoureuse de toi-même, comme Narcisse. Poppée baigne son corps dans du lait d'ânesse : c'est dans son propre lait que Vénus a dû te baigner... Ne la regarde pas! Tourne tes yeux vers rnpi ! Touche de tes lèvres le bord de cette coupe, que j'y pose les miennes...
Et il se penchait toujours plus, tandis qu'elle reculait
vers Aclé. Mais César venait de se lever. Dans sa main le chanteur Diodore mit un luth-delta ; le chanteur Terpnos prit pour l'accompagner un nablium. Néron, appuyant son delta sur la table, leva les yeux au ciel. Dans le triclinium ce fut un silence interrompu seulement par le bruit soyeux des roses qui tombaient de la voûte.
Il chanta, plutôt scanda d'une voix chantante, accompagné des luths, son hymne à Vénus. La voix de César, bien que voilée, ni ses vers n'étaient sans charme... Et la pauvre Lygie fut à nouveau prise de remords : cet hymne qui glorifiait l'impure et païenne Vénus ne lui semblait que trop beau, et César lui-même, lauré, les yeux au ciel, lui apparaissait plus majestueux et moins terrifiant.
Un tumulte d'applaudissements marqua la fin de l'hymne. « 0 voix divine ! » s'exclamait-on de toutes parts. Parmi les femmes, quelques-unes, ayant levé les bras, restèrent ainsi, en extase, bien que le chant eût cessé. D'autres essuyaient leurs yeiix en larmes. Dans la salle entière, ce fut un bourdonnement intense. Poppée, baissant sa tète dorée, pressa sur ses lèvres la main de Néron, et la tint ainsi longuement, sans une parole. Le Jeune Pythagore, un Grec d'une beauté miraculeuse, — que plus tard, à demi fou, César devait, en grand cérémonial, épouser par-devant les flamines, — s'agenouilla à ses pieds.
Mais Néron regardait attentivement du côté de Pétrone, à la louange de qui il était sensible par-dessus tout. Pétrone proclama :
— Mon avis sur la musique de cet hymne, c'est qu'Orphée doit être aussi jaune d'envie que Lucain ici présent ; quant aux vers, je les aurais préférés moins bons: j'eusse alors trouvé Une louange qui ne fût pas indigne d'eux.
Ji
nio \ MHS T.".
Liicain lu^ piil |»uint U^. mol en mauvaise pari : il eul mOme pour INHrone un regard reconnaissanl ; f)uis, feignant riiumeur, il répliijua :
— Mamlile deslinée (pii me fail le contemporain d'un tel poète I On aurait eu une place dans la mémoire des hommes et sur le mont de Phébus ; — et voilà que l'on est éclipsé par César comme un (luinquet par le soleil !
Cependant Pétrone, qui avait la mémoire docile, se mit à répéter des passages de l'hymne, citant des vers isolés, analyi^ant et exaltant les formules les plus heureuses. Lucain parut alors capté au charme du poème, et il joignit son admiration à celle de Pétrone.
Néron exultait. 11 indiqua lui-même les vers qu'il considérait comme les plus beaux; puis, il s'évertua à consoler Lucain, lui disant de ne point perdre courage : sans doute, chacun restait dans le rôle pour lequel il était né ; mais l'adoration des hommes pour Jupiter n'était point pour exclure le culte des autres dieux.
Puis il se leva pour reconduire Poppée qui, vraiment malade, désirait s'en aller. 11 avait recommandé aux convives de ne point quitter la place. Un instant après il était de retour, curieux du spectacle qu'il avait préparé avec Pétrone et Tigellin.
On entendit encore des vers. On entendit ensuite des dialogues dont l'extravagance ne parvenait pas à racheter la niaiserie. Enfin, le célèbre mime Paris mima les aventures d'io, fille d'Inachos. Il semblait à Lygie qu'elle voyait des miracles et des sortilèges. Par d'artificieux mouvements des bras et du corps, Pûris parvenait à donner la sensation de choses en apparence inexprimables au moyen de la danse. Ses mains troublèrent l'atmosphère, et d'elles émanait comme une nuée vibrante et lumineuse de voluptueux frissons, où
une forme virginale palpitait d'exlaso. C'était un tableau et non une danse, un tableau qui dévoilait le mystère même de Tamour. Et, quand ensuite entrèrent les corybantes qui, avec des ballerines syriaques, exécutèrent, au son des cithares, des flûtes, des cymbales et des tambourins, une danse bachique, pleine de cris sauvages et sauvagement orgiaque, il sembla à Lygie que la voûte allait se fendre et tomber sur la tête des convives.
Mais de l'épervier d'or tendu sur eux tombaient des roses, rien que des roses. Et, à côté d'elle Vinicius, à moitié ivre, disait:
— Je t'ai vue dans la maison d'Aulus, auprès de la fontaine, et aussitôt t'ai aimée. C'était à l'aube ; tu croyais n'être vue de personne, et je te voyais, moi!... Et telle je t'ai aperçue, telle je te vois toujours, malgré ce péplum qui te dérobe. Laisse-le glisser, comme Crispinilla. Vois! les dieux et les hommes ont soif d'amour. Il n'y a rien, rien que l'amour au monde ! Mets ta tête sur ma poitrine, et ferme les yeux.
Aux tempes et aux poignets, ses artères battaient lourdement ; elle était envahie par la sensation d'un© chute vertigineuse... Viiiicius, au lieu de venir à son secours, l'attirait maintenant vers l'abîme, lui était ennemi. De nouveau, elle eut peur de ce festin, peur de lui, peur d'elle-même...
Une voix semblable à celle de Pomponia s'élevait dans son âme: Prends garde, Lygie! Mais quelque chose aussi lui criait qu'il était trop tard déjà... D'avoir été enveloppée de ces flammes, d'avoir assisté à ce festin, d*avoir palpité aux paroles de Vinicius, elle se sentait perdue sans retour...
Cependant la fin du festin n'était point proche encore. Les esclaves continuaient à servir de nouveaux
Ol O VAIUS < i
mois cl à rein|)lii' di; vin les coupes oi-nccs de vcrdun*. Devant la lahic dispose*' en dcnii-ccicle, parurent deux athlètes.
Iniincdiatcmcnl, ils sélrci«j;nirenl. Leurs torses luisants d'huile l'oriuèrcnL un seul bloc, tandis que leurs os craquaient sous reiïorl de bras durs et que leurs mâchoires grinçaient. Par instants, les dalles poudrées de safran résonnaient du heurt de leurs })ieds nus... Une seconde, ils restèrent immobiles, groupe de marbre... Les Romains suivaient avec délices le jeu des échines atïreusement bandées, des mollets et des bras noueux. Mais la lutte ne s'éterniserait pas : Croton. le maître et le chef de l'école des gladiateurs, passait à juste titre pour Thomme le plus fort de l'Empire. Bientôt la respiration de l'adversaire se précipita ; il se mit à rûler ; sa face bleuit; il cracha un filet sanguinolent, et s'alTaissa.
Les applaudissements saluèrent la fin de la lutte. Maintenant Croton. un pied sur l'échiné vaincue, ses bras énormes croisés, promenait sur Tassislance le regard circulaire des triomphateurs.
Entrèrent alors des imitateurs de cris d'animaux, des jongleurs et des bouffons. Mais ils n'émurent pas, car le vin troublait déjà tous les yeux. Les danseuses syriaques s'étaient mêlées aux convives. La musique n'élait plus qu'un vacarme chaotique de cithares, de luths, de cymbales arméniennes, de sistres égyptiens, de trompes et de cors ; et, comme certains convives tenaient à causer, des cris congédièrent les musiciens. L'air saturé du parfum des huiles dont des éphèbes de merveilleuse beauté n'avaient cessé d'humecter les pieds des convives, lourd de safran, d'effluves humains, d'odeurs florales, se fît irrespirable. Les lampes bridaient d'une flamme terne et blême, les couronnes chaviraient sur des fronts où perlait la sueur.
Vitolliiis di*4parnl sous la lahlo ; Nigidia, lo torse nu, appuya sa tôte do bôbô ivro-mort sur la poitrine de Lucain. lequel, ivre lui-inême, se mit à balayer de son souffle l'or dont étaient poudrés les cheveux de lenfant. Vestinus répétait, pour la dixième fois, la réponse de Mopsus à la lettre close du proconsul, tandis que Tullius, qui se raillait des dieux, la bouche pâteuse et d'une voix hoquetante, disait :
— Car, si l'on admet que le Sphéros de Xénophane est un dieu tout rond, alors, lu comprends, c'est un dieu que l'on peut faire rouler devant soi, avec le pied, comme une barrique...
Mais Domitius Afer, le concussionnaire et le délateur, s'indigna de semblables propos, et^ d'indignation, inonda de Falerne sa tunique.
Lui continuait à croire aux dieux. Rome devait périr, disait-on... Des gens prétendent même qu'elle périt déjà. Et c'est certain... Mais si cela arrive, la faute en sera à la jeunesse; qui n'a plus la foi... Et, sans la foi, il n'y a pas de vertu. On abandonne les sévères coutumes d'autrefois. Les épicuriens sont-ils capables de tenir tète aux Barbares? Le désastre est inévitable. Quant à lui, il regrette d'avoir vécu jusque-là et d'en être réduit à chercher dans le plaisir l'oubli des chagrins patriotiques qui le terrasseraient.
Il attira une des danseuses syriaques et, de sa bouche édentée, se mit à lui baiser les épaules et le dos, ce que voyant, le consul Memmius Regulus partit d'un éclat de rire, et. levant sa tête chauve, s'écria :
— Oui donc prétend que Rome va périr? Quelle sottise 1 Moi, consAd, j'en sais quelque chose, — peutêtre? Trente légions garantissent la paix romaine.
11 appuya ses poings contre ses tempes et, à tuetête :
oro \ MHS 79
— .Tronh' lésions I Tirnlc Ir^^ions! de la l'rclMgnc à la IVonlièn* dos I^arllics !
Soudain, il se prit à rcl^Mliir cl, coiisullanl son front du doigl, il déclara :
— Ma foi, je crois bien (jiril y en a trente-deux...
il roula sous la table, où bientôt il comnienra à expectorer les langues de flamants, les cèpes rôtis, les champignons glacés, les sauterelles au miel, les poissons, les viandes, toul ce quilavail l)u ou mangé.
Pourtant, Domilius ne se laissa point convaincre par le nombre des légions qui garantissaient la paix romaine : « Non, non, Rome devait périr, puisque la foi aux dieux et les mœurs austères avaient péii ! Rome devait périr !... Quel dommage, pourtant I... la vie est douce, César est débonnaire, le vin délectable. Quel dommage ! »
Et, la tète dans les épaules de la bacchante, il fondit on larmes.
— Et puis, la vie future !.. Achille avait raison de dire, qu'il vaut mieux être le dernier des bouviers en ce monde sublunaire, qu'un roi dans les régions cimmériennes. Savoir encore sil y a des dieux, bien que le doute soit funeste à l'empire!...
Lucain, cependant, avait dissipé les dernières parcelles d'or des cheveux de Nigidia, qui maintenant gisait, pacifiée. Il enleva le lierre qui ornait l'amphore voisine, et en enguirlanda la dormeuse; à son tour il s'habilla dé lierre, et il affirma avec l'accent de la plus profonde conviction :
— Je ne suis pas du tout un homme ; je suis un faune. Pétrone n'était point ivre; mais Néron, qui, au début,
par souci de sa voix céleste, avait évité de boire, avait vidé <;oupe sur coupe et s'était enivré . Il voulait même chanter encore de ses vers, des vers grecs, cette fois, mais il ne parvenait pas à se les rappeler; et, par
erreur, il entonna une chanson d'Anacréon. Pylhagore, Diodore et Terpnos se joignirent à lui; mais, comme ils ne retrouvaient leur voix ni les uns ni les autres, bientôt ils se turent.
Maintenant, Néron, en sa qualité de connaisseur et d'esthète, sVxtasiait sur la beauté de Pythagore, et, d'admiration , lui baisait les mains. De mains aussi belles, il n'en avait vu que voilà bien longtemps, chez... chez...?
Et, le front dans la main, il compulsa ses souvenirs. Soudain, son visage s'effara : — Sa mèrel... C'étaient les mains de sa mère, — d'Agrippine ! De sombres visions Tenvahirent.
— On prétend, dit-il, que, par les nuits de lune, elle erre sur les eaux autour de Baïa et de Baula... Elle erre, elle erre comme si elle cherchait... Quand elle s'approche d'une barque, elle la regarde et disparaît. Mais le pêcheur que son regard a rencontré meurt.
— Un thème à effet, dit Pétrone.
- Yestinus, tendant son cou de héron, chuchotait d'un air mystérieux :
— Les dieux, je n'y crois pas... Mais je crois aux spectres... Les spectres...
Néron n'écoutait point leurs paroles.
— J'ai pourtant célébré les LemuraUa! continuait-il. Je ne veux plus la voir! cinq ans, cinq ans déjàl J'ai été forcé, — forcé de la condamner : elle avait soudoyé un assassin. Si je ne l'avais pas devancée, vous n'auriez pas entendu mon chant, ce soir.
— Nous te rendons grâce, César, au nom de la Ville, de l'Univers! s'écria Domitius Afer.
— Du vin! et que les tympanons tonnent'
Le vacarme reprit. Lucain, dans sa robe de verdure, voulant le dominer, se leva et vociféra :
Ol'O VA DIS XI
— Je ne suis pas un lionuncl Je; suis un l'aune;, cl j'habite Icsfon'^ts. Kéé...cho...oooo !
A son lour, César lut ivre ; les hommes, lo rcinnn's, furent ivres.
Vinicius n'était [)as moins ivre (juc U-^ aulnes. Outic le désir, nu)nl;»it en lui une; ra<^e ch; querelle. Son visage au teint sombre avait blêmi el, la lan«^u«' pâteuse déjà, il ordonnait à voix haute :
— Donne-moi tes lèvres! Aujourd'hui ou «Icmain, — qu'importe ! c'est assez attendre. César ta reprise aux Aulus pour me l'aire don de toi, lu m'entends! Demain, à la nuit tombante, j'enverrai te prendre, tu m'entends!... César avant de te réclamer t'a promise à moi... Tu dois être à moi! Tes lèvres, donne-moi les lèvres ! Je ne veux pas attendre à demain... Vite, donne tes lèvres ! j
Il l'enlaça. Elle luttait désespérément sentant qu'elle allait succomber. En vain, des deux mains, elle s'efï'orçait de rompre l'étreinte de ce brasépilé; en vain, d'une voix de terreur et d'amertume, elle le suppliait de ne point être ainsi, d'avoir pitié...
L'haleine de cette bouche avinée l'enveloppait, toujours plus forte, et le visage noirâtre fut toul près de son visage. Ce n'était plus le Vinicius de naguère, bon et presque cher à son âme ; c'était un satyre méchant. Ses forces la trahissaient de plus en plus. En vain, se penchant en arrière, elle tournait la tête, afm d'éviter les baisers. Il se haussa, la saisit des deux bras, lui attira la tête sur sa poitrine, et, d'une bouche qui haletait, se mit à écraser ses lèvres exsangues.
Mais, à ce moment, une force effroyable délaça ses bras aussi aisément que des bras d'enfant, elle repoussa lui-même, comme un fétu ou une feuille sèche. Oue s'était-il passé? Vinicius se frotta les yeux, stupéfait, et
&i OlO VADIS
vil au-dessus de lui la gigantesque stature du Lygien Ursus.
Le Lygien restait immobile et très calme. Mais ses yeux dardés sur Vinicius avaient une expression si singulière que le jeune homme sentit son sang se glacer. Puis, le géant prit sa reine dans ses l)ras et, dun pas égal, sortit du triclinium. Acte le suivit.
Vinicius resta un instant comme pétrifié. Puis il sauta sur ses pieds et se précipita vers Tissue:
— Lygie 1 Lygie !
Mais le désir, la stupéfaction, la fureur et l'ivresse lui fauchèrent les jambes. Il chancela, trébucha, et, se raccrochant aux épaules nues d'une bacchante syriaque, demanda, les paupières clignotantes :
— Que s'est-il passé ?
La femme, un sourire dans ses yeux brouillés, lui tendit une coupe de vin :
— Bois î dit-elle.
Vinicius but et s'écroula sur les dalles. Les convives étaient, pour la plupart, vautrés sous la table ; quelquesuns titubaient par la salle, en battant les murailles ; d'autres dormaient auprès de la table, ronflant ou bien expectorant dans le sommeil l'excès de leurs ingurgitations.
Et, sur les consuls ivres et sur les sénateurs, sur les chevaliers, les poètes, les philosophes ivres, sur les danseuses et sur les patriciennes, sur ce monde tout-puissant encore et déjà désamé, sur ce monde qui roulait vers l'abîme dans sa débauche suprême et fleurie, — de l'épervier d'or tendu sous la voûte pleuvaient, sans trêve, des roses.
Dehors, c'était laube.
CIIAPITin: Vlll
l^ersonne n'arrtHa Ursus, personne ne lui demanda rien. Ceux des convives qui n étaient pas encore sous la table avaient abandonné leurs places ; la valetaille, voyant une des invitées aux bras du géant, avait pensé que quelque esclave emportait sa maîtresse prise de vin. Du reste, Acte se trouvait auprès deux, et sa présence eût dissipé tout soupçon.
Ils passèrent du triclinium à une salle conliguë et, de là, à la galerie qui conduisait aux appartements d'Acte.
Les forces de Lygie l'avaient tellement abandonnée, qu'elle pesait sur les bras d" Ursus comme une morte. -Mais la fraîcheur de la brise matinale lui fît ouvrir les yeux. La clarté du jour s'affirmait peu à peu. Après avoir suivi un instant la colonnade, ils tournèrent vers un portique lat-éral donnant non point sur la cour d'honneur, mais sur les jardins, où déjà les flèches des pins et des cyprès se teintaient d'aurore.
Cette partie du palais était déserte ; la musique et les bruits du festin n'y parvenaient qu'indistincts. Il sembla à Lygie que, l'arrachant aux enfers, on l'avait portée au jour du bon Dieu. Ainsi, il y avait au monde autre chose que cet abject triclinium, il y avait le ciel, l'aurore, la lumière et le calme. Un désir de pleurer
s'empara d'elle. Et se serrant contre Ursus, elle répéta la gorge soulevée de sanglots :
— A la maison, Ursus! A la maison! chez les Aulus!
— Oui! nous partirons! disait le géant. Cependant ils avaient atteint le petit atrium des
appartements d'Acte. Ursus déposa Lygie sur un banc de marbre, auprès du jet d'eau, et la jeune femme se mit à Texhorter au calme et à l'engager au repos, lui certifiant que nul danger ne la menaçait, attendu que les convives dormiraient jusqu'au soir. De longtemps, Lygie ne put se calmer. Elle comprimait ses tempes de ses mains et répétait comme un enfant :
— A la maison ! A la maison !
Ursus était prêt. Aux portes veillaient, il est vrai, des prétoriens; mais, les soldats n'arrêtaient point ceux qui s'en allaient. Devant l'arc triomphal, c'était encore un grouillement de litières, et bientôt les gens allaient sortir par fournées. On n'arrêterait personne. Eux, se joindraient à la foule et iraient droit à la maison. Et puis, du reste, quoi? sa reine ordonnait, — Ursus n'avait qu'à obéir. Il était là pour obéir.
Lygie répétait :
— Oui, Ursus, allons-nous-en.
Acte fut forcée d'être raisonnable pour eux. — Ils s'en iraient ! Fort bien ! Personne n'entraverait leur départ. Mais s'enfuir de la maison de César était un crime de lèse-majesté. Ils s'en iraient... Et le soir un centurion avec ses soldats apporterait la sentence de mort à Aulus, à Pomponia Grsecina, et ramènerait Lygie au palais. Alors, elle serait perdue irrémédiablement. Si les Aulus la recevaient, leur mort était certaine. Il fallait qu'elle choisît entre la perte des Plautius et sa perte à elle. Avant le festin, elle avait espoir que Pélr^ne et Vinicius intercéderaient pour elle et la ren-
draicnl à Poinpoiiia. MaiiiliMianlclh' savail que <• <''lai(Mil eux (lui avaioiil suj^^éiv à O^sar l'idée de la reprciidnî aux Aulus. Nulle issue. Seul un miracle pouvait l'arracher à cet abîme, un miracle du Dieu lout-puissant. — Acte, dit-elle avec désespoir, as-tu eidendu ce (jue disait Vinicius, — (jue César lui a fait don de moi et que ce soir il m'enverrait chercher par ses esclaves et me prendrait dans sa maison ?
— J'ai entendu, dit Acte.
Ses bras s'écartèrent en un geste évasii"; elle se tut. Le désespoir qui vibrait dans la voix de Lygie n'éveillait pas d'écho en son cœur. Elle-même avait été la maîtresse de Néron. Quoique foncièrement bonne, elle était incapable de sentir l'infamie d'une telle liaison. Naguère encore esclave, elle avait dans le sang la loi d'esclavage. Et elle aimait toujours Néron. S'il eût daigné revenir à elle, elle eût tendu les bras vers ce bonheur. Cette alternative s'offrait à Lygie : devenir la maîtresse de ce Vinicius, beau et jeune, ou bien vouer les Aulus et se vouer elle-même à une perte certaine. Et Acte ne concevait pas que la jeune fille pût hésiter.
— Dans la maison de César, dit-elle, tu ne serais pas plus en sûreté que dans celle de Vinicius.
Elle ne songeait pas que, bien qu'exactes, ses paroles signiQaient : « Résigne-toi à ton sort et deviens la concubine de Vinicius. » Mais Lygie, qui sentait encore sur ses lèvres la brûlure de baisers pleins d'un bestial désir, s'empourpra de honte.
— Jamais! je ne resterai ni ici, ni chez ^'inicius, — jamais!