‹ Quo vadis?Chapitre 11 sur 56 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Ils passèrent dans le péristyle intérieur et s’assirent sur un banc de marbre pour causer.

« L’enlèvement, dit Pétrone, a eu lieu de mystérieuse manière : il n’est le fait ni de César ni d’Aulus. C’est le géant lygien qui a dû faire le coup, mais il n'eût pu, à lui seul, suffire à l’entreprise. On l’aurait donc aidé...

— Qui donc ?

— Les coreligionnaires de Lygie.

— Quels coreligionnaires? Quels dieux sont les siens? Je devrais pourtant savoir cela mieux que toi.

— Il n’est guère de femme à Rome qui n’ait ses dieux à elle. Evidemment Pomponia l’a élevée dans le culte de la divinité qu’elle adore elle-même. Quel est ce culte? Je n’en sais rien. Une chose est certaine : on ne l’a jamais vue sacrifier, dans aucun temple, à nul de nos dieux.

— J’ai rencontré Pomponia chez Acté, et elle m’a dit : « Que Dieu te pardonne le tort que tu nous as fait, à nous et à Lygie. »»

*A ce moment, l’atriensis parut sur lo seuil :

<( Puis-je parler, seigneur?

QUO VAD/S ?

— Parle.

— Toute la familia, seigneur, parle de la fuite de cette jeune fille qui devait habiter chez le noble Vinicius. Après ton départ, Eunice est venue chez moi et m’a dit qu’elle connaissait un homme qui saurait la retrouver.

— Ah! Quel homme est-ce?

— Je ne le connais point, seigneur.

— Est-il ici ?

— Oui, seigneur. Il attend dans l’atrium.

- — Et il se nomme ?

— Chilon Chilonidès, seigneur.

— Sa profession ?

— C’est un médecin, un sage et un diseur de bonne aventure, qui sait lire dans la destinée des hommes et prédire. »

Pétrone et Vinicius passèrent dans l’atrium où attendait Chilon Chilonidès qui leur fit un salut profond.

L’homme qui était debout devant eux avait quelque chose d’abject et de ridicule. Il n’était point vieux : dans sa barbe malpropre et dans sa chevelure crépue paraissaient à peine, ça et là, quelques poils gris. Son ventre était cave, ses épaules voûtées, de sorte qu’au premier coup d’œil il semblait bossu; sur l’éminence pesait une tête énorme, dont le masque au regard perçant tenait du singe et du renard. Des pustules tachaient son cuir jaunâtre et se mamelonnaient sur un nez qu’avaient violacé les vins. Son costume sombre, tunique et manteau de poil de chèvre, décelait une misère véritable ou feinte. A sa vue, le Thersite d’Homère vint à l’esprit de Pétrone, et, répondant par un signe à son salut, il dit .

« Salut, Thersite. Comment vont les bosses que t’a faites le divin Ulysse, sous les murs de Troie, et lui-même que devient-il dans les Champs-Elysées?

— Noble seigneur, répliqua Chilon Chilonidès, le plus sage d’entre les morts, Ulysse, envoie par mon canal à Pétrone, le plus sage parmi les vivants, un salut, et la prière de couvrir mes bosses d’un manteau neuf.

— Par la triple Hécate ! s’écria Pétrone, la réponse vaut un manteau... »

Mais la conversation fut interrompue par Vinicius qui demanda directement :

« Sais-tu au juste de quoi tu veux te charger ?

— Dans la nuit d'avant-hier, répliqua Chilon, on a enlevé une jeune fille du nom de Lygie, ou plutôt de « Callina », enfant adoptive d’Aulus Plautius. Tes esclaves, seigneur, la transportaient du palais de César dans ta maison. Je me fais fort de

la découvrir en ville, ou bien, si elle a quitté la ville, ce qui est peu probable, de t’indiquer, noble tribun, où elle a trouvé refuge.

— C’est bien, dit Vinicius, à qui avait plu la netteté de la réponse. Et quels moyens as-tu ? »

Chilon sourit avec malice :

« Les moyens sont en ton pouvoir, seigneur, je ne possède que l’esprit. »

Pétrone sourit également, car il était tout à fait satisfait de son hôte.

Vinicius était satisfait aussi, car il se disait qu’un tel homme, comme un chien courant, une fois mis sur la piste, ne s’arrêterait point avant d’avoir trouvé le gîte.

« C’est bien, dit-il, as-tu besoin d’indications ?

— J’ai besoin d’armes.

— Quelles armes ? » demanda Vinicius étonné.

Le Grec ouvrit la paume et fit de l’autre main le geste de compter de l’argent.

« Les temps sont ainsi, seigneur, fit-il avec un soupir.

— Alors, tu seras l’âne qui prend d’assaut la forteresse au moyen de sacs d’or.

— Je ne suis qu’un pauvre philosophe, répondit l’autre humblement ; l’or, c’est vous qui le portez. »

Vinicius lui lança une bourse ; il la saisit au vol.

Puis il leva la tête et dit:

<( Seigneur, j’en sais plus que tu ne supposes. Je ne suis point venu ici les mains vides. Je sais que la vierge n’a point été enlevée par les Aulqs, car j’ai déjà causé avec leurs esclaves. Je sais qu’elle n’est pas au Palatin, où tous sont occupés de la petite Augusta. Je sais que sa fuite a été organisée par un serviteur venu du même pays qu’elle. Il n’a pu trouver assistance auprès des esclaves, car les esclaves tiennent ensemble, et ils ne l’auraient point aidé contre tes esclaves à toi. Il n’a pu trouver d’aide qu’auprès de ses coreligionnaires.

— Tu entends, Vinicius! interrompit Pétrone. L’avais-je dit?

— C’est un grand honneur pour moi, dit Chilon. La vierge, seigneur, continua-t-il, s’adressant à Vinicius, adore sûrement la même divinité que la plus vertueuse des Romaines, Pomponia, mais je n’ai pu apprendre par ses gens quel genre de divinité c’était, et comment se nommaient ses fidèles. Si je pouvais l’apprendre, je me rendrais auprès d’eux, je deviendrais le plus pieux des adeptes, et. je gagnerais leur confiance. Mais toi, seigneur, toi qui, comme je

le sais également, as passé une quinzaine de jours dans la maison du noble Aulus, pourrais-tu me donner là-dessus quelque éclaircissement ?

— Non... dit Vinicius.

— N’as-tu point, illustre tribun, remarqué quelque cérémonie ou quelque objet cultuel... une statuette, une offrande, des amulettes? Ne les as-tu point vus dessiner des signes que Pomponia et la jeune étrangère pouvaient seules comprendre ?

— Des signes?... Attends donc!... Oui!

Un jour, j’ai vu Lygie dessiner un poisson sur le sable.

— Un poisson! Aah ! Oh! Une fois seulement, ou plusieurs fois?

— Une fois.

— Et tu es certain, seigneur, qu’elle a dessiné un... un poisson? Oh!...

— Oui! dit Vinicius, devenu curieux. Tu devines ce que cela signifie ?

— Si je devine ! s’écria Chilon. »

Et, faisant un salut, il ajouta:

« Que la Fortune vous comble toujours de ses faveurs, seigneurs illustrissimes.

— - Fais-toi donner un manteau! lui dit Pétrone.

— Ulysse te présente ses remerciements pour Thersite, répondit le Grec. »

Il salua encore une fois et sortit.

« Que penses-tu de cet honorable sage ? demanda Pétrone.

— Je pense qu’il retrouvera Lygie, s’écria Vinicius, joyeux ; mais je pense aussi que s’il existait quelque part un royaume des chenapans, il y pourrait régner.

— Incontestablement. Il faut que je fasse plus ample connaissance avec ce stoïcien ; mais, en attendant, je vais faire désinfecter l’atrium. »

Chilon Chilonidès faisait danser dans sa main, sous les plis de son manteau neuf, la bourse qu’il avait reçue de Vinicius, et en percevait avec délices le poids et l’agréable bruit. Il marchait lentement et se retournait, pour voir si personne ne l’épiait de la maison de Pétrone. Il dépassa le portique de Livie, et, arrivé au coin du Clivus Vibrius, il se dirigea vers Suburre.

« Il faut que j’aille chez Sporus, se disaitil, pour répandre quelques gouttes en l’honneur de la Fortune... Ah! elle a dessiné un poisson sur le sable? Si je sais ce que cela veut dire, je veux être "étranglé d’un morceau de cabrillon ! Mais je le saurai ! »

Il entra dans la taverne et se fit donner une cruche de vin « sombre ». Sur un regard incrédule du patron, il fourragea dans sa sa-

QUO VAD1S ?

coche, en tira une pièce d’or et la posa sur la table :

« Sporus, dit-il, j’ai travaillé aujourd’hui avec Sénèque depuis l’aurore jusqu’à midi, et voici ce dont mon ami m’a gratifié comme viatique. »

Les yeux ronds de Sporus s’arrondirent encore, et le vin se trouva incontinent devant Chilon. Celui-ci y mouilla le doigt, dessina un poisson sur la table, et dit:

« Tu sais ce que cela signifie?

— Un poisson? La belle affaire! Un poisson, — c’est un poisson !

— Et toi, un imbécile, bien que tu ajoutes assez d'eau dans ton vin, pour qu’on y puisse trouver du poisson. Sache donc que c’est un symbole qui, dans le langage des philosophes, signifie: « Sourire de la Fortune. » Si tu avais deviné, peut-être auraistu 'fait fortune. Honore la philosophie, te dis-je, sinon, je changerai de taverne, comme me le conseille du reste depuis longtemps mon vieil ami Pétrone. »

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