CHAPITRE IX
Vinicius, cette nuit-là, ne se coucha point, il se lança à la recherche de Lygie. Il explora le quartier Esquilin, Suburre, la voie Scélérate et toutes les rues avoisinantes. Puis, ayant fait le tour du Capitole, il passa le pont de Fabrice, parcourut l’île, et enfin battit le Transtévère.
Il ne rentra qu’à l’aube. Se jetant sur un divan de l’atrium, il se mit à réfléchir confusément aux moyens de retrouver et de capturer Lygie.
Soudain, son cœur cessa de battre, à une supposition terrible.
a Et si ‘c’était César lui-même qui eût ravi Lygie ? »
S’il en était ainsi, Lygie était perdue â jamais. On pouvait l’arracher de toutes les mains, mais non de ces mains-là. Maintenant il comprenait à quel point elle lui était chère. De même que l’homme qui se
noie se remémore, en un éclair, toutr son passé, Vinicius se remémora Lygie. Il la voyait, il entendait chacune de ses paroles. Il la voyait au bord de la fontaine et chez les Aulus, et au festin. Et, de même qu’auparavant il lui avait semblé qu’il ne pourrait vivre s’il ne retrouvait pas Lygie, ainsi maintenant il voyait qu’il lui serait impossible de mourir sans l’avoir vengée.
Seule, la pensée de la vengeance lui procurait quelque soulagement, te Je serai ton Cassius Chærea ! » répétait-il. Il prit un peu de terre dans les pots de fleurs qui entouraient l’impluvium, et fit un terrible serment à Hécate, à l’Erèbe et aux lares familiaux, qu’il tirerait vengeance de Néron.
Au moins, 1 maintenant, avait-il une raison de vivre. Il se fit porter au Palatin, où d’abord il verrait Acté, — peut-être par elle apprendrait-il quelque chose.
« Salut, noble tribun ! lui dit le centurion de garde à la porte. Si ton désir est de présenter tes hommages à César, tu tombes mal, et je ne sais même si tu pourras le voir !
— Qu’arrive-t-il ? demanda Vinicius.
— L’auguste petite Divinité est tombée malade subitement. César et l’Augusta sont auprès d’elle avec des médecins. »
C’était un événement considérable. Quand était née cette fille, César avait déliré de joie. A Poppée l’enfant était chère aussi, qui avait raffermi sa situation et rendu son influence irrésistible.
De la santé et de la vie de la petite Augusta pouvait dépendre le sort de l’Empire. Mais Vinicius ne prêta aucune attention à la réponse du soldat.
« Je veux simplement voir Acté, dit-il. »
Et il passa.
Acté, elle aussi, était auprès de l’enfant, et il dut attendre. Elle ne vint que vers midi.
— Acté, cria Vinicius, la saisissant par la main et la traînant au centre de la pièce, où est Lygie ?
<(Je voulais te le demander, réponditelle avec reproche. »
Et Vinicius, bien qu’il se fût promis de l’interroger avec calme, cria, le visage contracté de douleur et de rage :
((Je ne l’ai pas. On me l’a enlevée en route! Est-ce César?
— Non, Marcus. Ce qui est arrivé, est arrivé par la volonté de Lygie elle-même.
— Tu savais qu’elle voulait s’enfuir!
s’exclama Vinicius.
— Je savais qu’elle ne consentirait pas à se rendre dans ta maison. »
Mais Vmicius ne cessait pas d’exhaler sa fureur. César lui avait fait don de Lygie, il la découvrirait, fût-elle cachée sous terre.
Impatientée, Acté répliqua :
« Prends garde de la perdre pour jamais, le jour où César l’aura retrouvée.
— Tu dis ?
— Ecoute, Marcus ! Hier, dans les jardins, Lygie et moi nous avons rencontré Poppée et la petite Augusta que portait Lilith, la négresse. Le soir, l’enfant est tombée malade, et Lilith prétend que l’étrangère a dû lui jeter un sort. Si l’enfant recouvre la santé, ils oublieront ; sinon, Poppée sera la première à accuser Lygie de sorcellerie, et alors, retrouvée, il n’y aura plus pour elle de salut. »
Il y eut un silence, puis Vinicius hasarda :
« Peut-être, en effet, a-t-elle jeté un sort à l’enfant... et à moi aussi.
— Lilith répète que l’enfant s’est mise à pleurer dès qu’elle nous eût dépassées.
C’est vrai ! elle s’est mise à pleurer. Sans doute elle était déjà malade. Jusqu'à la guérison de l’enfant, ne parle pas de Lygie, Marcus. Ses yeux ont assez pleuré à cause de toi.
— Tu l’aimes, Acté? demanda Vinicius d’une voix morne.
Oui ! J’ai appris à l’aimer.
• — Tu l’aimes; elle ne t’a pas rendu haine pour amour, comme à moi 1
— Homme emporté et aveugle ; elle t’aimait. »
Vinicius bondit.
<( Ce n’est pas vrai ! »
Acté, si douce d’ordinaire, à son tour s’indigna :
« Comment avait-il essayé de la gagner?
Au lieu de s’incliner devant Pomponia et Aulus et la leur demander, il l’avait, par surprise, enlevée à ses parents, elle, une fille de roi. Il avait blessé ses yeux innocents du spectacle de l’orgie. Avait-il oublié ce qu'était la maison des Aulus, qui était Pomponia, la mère adoptive de Lygie? Tl n’avait pas compris que cette enfant candide préférerait la mort au déshonneur! Eh bien ! non : Lygie ne lui avait point fait d’aveux, mais elle avait dit qu’elle attendait le salut de lui, Vinicius. Et quand elle parlait de lui, elle s’empourprait. Son cœur, à elle, avait battu pour lui, mais il l’avait épouvantée, l’avait indignée, l’avait offensée. »
« Il est trop tard ! gémit-il. »
Un abîme béait devant lui. 11 ne savait que faire, qu’entreprendre, où s’adresser. Comme un écho, Acté répéta : « Trop
tard ! » et ces paroles dans une autre bouche, résonnèrent pour lui comme une sentence de mort.
Et il allait s’éloigner sans même prendre congé d’Acté, quand soudain la portière de l’atrium se souleva ! Vinicius avait devant lui la silhouette endeuillée de Pomponia Græcina. Elle aussi avait appris la disparition de Lygie et, jugeant qu'il lui serait plus facile qu’à Aulus de pénétrer auprès d’Acté, elle venait demander des nouvelles. En apercevant Vinicius, elle tourna vers lui son visage frêle et pâle.
« Marcus, que Dieu te pardonne le tort que tu nous as fait, à nous et à Lygie. »
Lui, restait là, le front courbé, avec la sensation du malheur et de la responsabilité, impuissant à comprendre quel Dieu devait et pouvait lui pardonner, et pourquoi Pomponia parlait de pardon, quand elle eût dû parler de vengeance.
Enfin, il sortit, la tête vide d'espoir, lourde de pensées.
Soudain, Pétrone l’arrêta. Vinicius le repoussa et voulut passer, mais l’autre le saisit par le bras et il l’entraîna chez lui.