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CHAPITRE III

Le tisserand Macrin, dans la maison de qui on avait transporté Vinicius, le lava, lui donna des vêtements et lui fit prendre quelque nourriture. Ayant recouvré ses forces, le jeune tribun déclara qu’il allait immédiatement se remettre à la recherche de Linus, Macrin, qui était ün chrétien, con-

(irma les paroles de Chilon, disant que Linus et Clément, l’archiprêtre, s’étaient rendus à l’Ostrianum, où Pierre devait baptiser une foule d’adeptes. Les chrétiens du quartier savaient que depuis deux jours Linus avait confié la garde de sa maison à un certain Gaïus,

Chilon proposa de prendre le champ Vatican jusqu’à la porte Flaminienne, où ils passeraient le fleuve, et de .continuer à s’avancer en dehors des murs, derrière les jardins d’Acilius, vers la porte Salaria. Après un instant d’hésitation, Vinicius consentit à cet itinéraire.

Macrin, à qui incombait la garde de la maison, leur procura deux mulets, qu'on utiliserait ensuite pour le voyage de Lygie.

Un instant après, Vinicius et Chilon se mettaient en route, par le Janicule, vers la voie Triomphale.

La porte de Septime dépassée, ils longèrent le fleuve et les splendides jardins de Domitia, aux cyprès immenses qu’éclairaient, comme un soleil couchant, les reflets de l’incendie.

La route se faisait plus libre ; on n’avait que rarement à lutter contre le courant inverse des paysans affluant vers la Ville. Vinicius talonnait sa mule. Chilon le suivait de près, monologuant

« Avance donc ! le pressait Vinicius. Que fais-tu là-bas?

— Je pleure sur Rome, seigneur, répondit Chilon. Une ville si olympienne!

— Où étais-tu quand l’incendie a éclaté ?

— J'allais chez mon ami Euricius, seigneur, qui avait une boutique aux environs du Grand Cirque, et j’étais justement en train de méditer sur la doctrine du Christ, quand on se mit à crier au feu. Lorsque les flammes eurent envahi tout le Cirque, et qu’elles commencèrent à se propager, il me fallut bien penser à sauver ma peau.

— As-tu vu des gens jeter des torches dans les maisons ?

— Que n’ai-je pas vu, petit-fils d’Enée ! J’ai vu des hommes qui se frayaient au glaive un passage dans la cohue, j’ai vu des batailles, et des boyaux humains que les pieds écrasaient sur les pavés. Si tu avais vu cela, tu aurais pensé que les Barbares avaient pris la ville d’assaut, et massacraient. Autour de moi, des gens hurlaient de désespoir. Mais j’en ai vu aussi qui hurlaient de joie ; car il y a beaucoup de méchantes gens de par le monde, seigneur, qui sont incapables d’apprécier les bienfaits de votre clémente domination, et de ces justes lois en vertu desquelles vous

prenez tout à tous pour vous l’approprier ! Les hommes ne savent point se soumettre à la volonté des dieux ! »

Vinicius était trop profondément plongé dans ses réflexions pour se rendre compte de l’ironie de ces paroles. Bien qu’il eût questionné Chilon sur tout ce que celui-ci pouvait savoir, il se tourna encore vers lui.

(( Et tu les a vus à l’Ostrianum, de tes propres yeux ?

— Je les ai vus, fils de Vénus; j’ai vu la vierge, le bon Lygien, saint Linus et l’apôtre Pierre.

— Avant l’incendie ?

— Avant l’incendie, ô Mithra ! »

Ils dépassaient maintenant les collines du Vatican, toutes rouges dans les lueurs de l’incendie. Derrière la Naumachie, ils tournèrent à droite, car ils voulaient, après le champ Vatican, se rapprocher du fleuve, le traverser et se diriger vers la Porte Flaminienne. Soudain, Chilon arrêta sa mule.

« Seigneur! Une idée!

- — Parle, dit Vinicius.

— Il n’y a point d’édit contre les chrétiens, mais les juifs les accusent, auprès du préfet de la Ville, d’égorger les enfants, d’adorer un âne, de propager une doctrine non reconnue par le Sénat. Ils les assomment et attaquent leurs maisons à coups de pierres si furieusement que les chrétiens se cachent devant eux.

— Arrive au fait.

— Voici : les synagogues existent ouvertement dans le Transtévère, mais les chrétiens sont obligés de prier en secret ; ils se réunissent dans des hangars en ruine hors de la ville, ou bien dans des arenaria. Or, précisément, ceux du Transtévère ont choisi les carrières dont les matériaux ont servi à bâtir le cirque de Néron et les maisons qui longent le fleuve, entre le Janicule et le Vatican. La Ville flambe, et les fidèles de Chrestos sont certainement en train de prier. Nous en trouverons une foule copieuse dans les- souterrains. Je te conseille d’y entrer, d’autant plus que c’est sur notre chemin.

— Mais tu m’avais dit que Linus s’était rendu à l’Ostrianum ! s’écria avec impatience Vinicius.

— Je veux chercher la jeune fille partout où il y a chance de la trouver. Nous les trouverons dans le souterrain, en train de prier; au cas le plus défavorable, on nous renseignera sur leur compte.

— Conduis-moi », ordonna le tribun.

Sans hésiter, Chilon tourna à gauche.

Dépassant le cirque, ils entrèrent dans

une passe étroite où l’obscurité était totale. Mais, dans cette obscurité, Vinicius discerna des essaims de lanternes papillotantes.

« Les voilà ! dit Chilon.

— C’est vrai ! J’entends chanter », constata Vinicius.

En effet, les sons d’un psaume s’échappaient d’une sombre anfractuosité, et les lanternes disparaissaient, une à une. Mais des passes latérales sortaient continuellement de nouvelles silhouettes, et Vinicius et Chilon furent bientôt entourés de tout un groupe. Chilon se laissa glisser de sa mule, et appela d’un signe un jeune garçon qui marchait près d’eux.

« Je suis un prêtre du Christ, un évêque même. Prends soin de nos mules, tu auras ma bénédiction, et tes péchés te seront remis. »

Un instant après, ils se trouvèrent dans le souterrain et s’avancèrent par un couloir, à la lueur incertaine des lanternes, jusqu’à une excavation spacieuse. Là, il faisait plus clair que dans le couloir, car, outre les lanternes et les lumignons, des torches y brûlaient. Vinicius vit une foule de gens agenouillés, en prières, mais ni Lygie, ni l’apôtre Pierre, ni Linus. Les visages reflétaient l’attente, la frayeur ou l’espoir. La lumière se mirait dans le blanc des yeux levés au ciel. Sur les fronts d’une pâleur crayeuse, la sueur coulait. Les uns chantaient des hymnes, d’autres répétaient fièvreusement le nom de Jésus, d’autres se frappaient la poitrine. Tous s’attendaient à quelque chose d’immédiat et de surnaturel.

Soudain la caverne retentit d’une détonation sourde, bientôt suivie d’une seconde, d’une troisième... Dans la Ville en flammes, des rues entières de maisons calcinées s’effondraient. Pour la plupart des chrétiens, ces détonations parurent le signe définitif de l’effroyable Jugement. Alors la terreur divine s’empara de l’assemblée, des voix nombreuses répétèrent :« Le jour du Jugement ! en vérité, le voici ! »

Une détonation plus forte fit trembler les catacombes ; tous tombèrent la face contre terre, les bras en croix, pour se défendre, par ce signe, des mauvais esprits.

Dans le silence, on n’entendait que halètements terrifiés : « Jésus, Jésus, Jésus! » Ça et là, des enfants pleurèrent. Soudain une voix calme s’éleva, qui disait :

« La paix soit avec vous ! »

C’était l’apôtre Pierre, qui, depuis un moment se trouvait dans la caverne.

L’épouvante s’évanouit, comme s’évanouit la terreur du troupeau quand apparaît le pasteur. On se releva ; les plus rapprochés embrassaient ses genoux, semblant chercher un abri sous des ailes . protectrices. Lui, étendit les mains sur la foule anxieuse.

Les paroles de Pierre furent un baume pour la multitude. Remplaçant la terreur divine, l’amour divin posséda les âmes.

De tous côtés on criait : « Nous sommes tes brebis. » Beaucoup s’agenouillaient à ses pieds, disant : « Ne nous abandonne point au jour du désastre. » Vinicius saisit le bord du manteau de l’Apôtre et implora en baissant la tête :

« Sauve-moi, Seigneur. Je l’ai cherchée dans l’incendie et dans le tumulte. Nulle part je n’ai pu la trouver; mais je crois fermement que tu peux me la rendre... »

Pierre posa la main sur la tête de Vinicius et dit:

« Aie foi ! et viens. »

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