CHAPITRE II
Ustrinum, avec tout son désordre, ne donnait qu’une pâle idée de ce qui se passait sous les murs de la Ville même.
Rien ne comptait plus: ni la majesté de la loi, ni le prestige des fonctions publiques, ni les liens de la famille, ni la distinction des classes. Des esclaves bâtonnaient des citoyens, des bandes de gladiateurs, ivres de vin volé à l’Emporium, terrorisaient les carrefours, bousculant les quirites, les piétinant, les dépouillant. Quantité de barbares en vente s’étaient enfuis de leurs baraquements. Pour eux l’incendie de la ville marquait la fin de l’esclavage et l’heure de la vengeance; et tandis que la population stable tendait désolément les bras vers les dieux, ils se jetaient sur elle, dévalisant les hommes. Cette multitude, composée d’Asiatiques, d’Africains, de Grecs, de Thraces, de Germains et de Bretons, prenait sa revanche de tant d’années de servitude et vociférait sa fureur dans tous les jargons de l’univers.
Vinicius comprit qu’il fallait revenir dans la direction d’Ustrinum, quitter la voie Appienne, passer le fleuve au-dessous de la Ville et arriver à la voie du Port qui mène tout droit au Transtévère. Ce n’était pas chose facile non plus. Il eût fallu se frayer un chemin, l’épée à la main, et Vinicius n’avait pas d’armes.
Mais près de la fontaine de Mercure, il aperçut un centurion qui, à la tête de quelques dizaines de prétoriens, défendait l’accès de l’enceinte du temple. Vinicius lui donna l’ordre de l’accompagner et le centurion, ayant reconnu le tribun et l’augustan, n'osa lui opposer un refus.
Après maintes bagarres et en enjambant des barrages de caisses, tonneaux, meubles précieux, ustensiles de cuisine, literie, chariots, voitures à bras, Vinicius et ses préto-
riens avaient réussi à se dégager de la cohue. Par des fuyards, il apprit que seules quelques ruelles du Transtévère avaient été envahies par le feu, mais que sans doute rien n’échapperait à la violence de l’incendie, puisque des individus le propageaient à dessein et ne permettaient pas qu’on l’éteignit, disant agir par ordre. Le jeune tribun n’avait plus le moindre doute que César n’eût ordonné d’incendier Rome.
Cependant il avait suivi la voie du Port, qui mène directement au Transtévère.
Le Transtévère était plein de fumée et d’une multitude au milieu de laquelle il était des plus difficile de se frayer un passage, car, ayant plus de temps devant eux, les gens emportaient et sauvaient plus de choses. Les prétoriens qui accompagnaient Vinicius étaient demeurés en arrière. Dans ■ cette mêlée, son cheval, blessé à la tête d'un coup de marteau, se cabrait, refusant d’obéir. On reconnut l’augustan à sa riche tunique et aussitôt des cris éclatèrent: « Mort à Néron et à ses incendiaires ! » Des centaines de bras se tendaient menaçants vers Vinicius. Mais son cheval effrayé l’emporta plus loin en piétinant les assaillants. Vinicius constatant qu’il ne pourrait passer avec son cheval, mit pied à terre. Il courut. Il se glissait le long des murs, et parfois attendait que la foule des fuyards l’eût dépassé. Il se disait que ses efforts étaient illusoires. Lygie n’était peut-être plus dans la Ville, elle avait pu s’enfuir; il eût été plus facile de retrouver une épingle sur le rivage de la mer que de retrouver la jeune fille dans ce chaos. Pourtant, il voulait, fût-ce au prix de' sa vie, parvenir à la maison de Linus. Il s’arrêtait de temps en temps et se frottait les yeux. Ayant arraché un pan de sa tunique, il s’en couvrit le nez et la bouche, et reprit sa course. A mesure qu’il approchait de la rivière, la chaleur se faisait plus terrible.
Vinicius se rappela que la maison de Linus était entourée d’un jardin derrière lequel, du côté du Tibre, se trouvait un champ peu étendu, sans constructions.
Cette pensée lui rendit du courage. Les flammes avaient pu s’arrêter devant l’es-, pace vide. Dans cet espoir, il se remit à courir, quoique chaque souffle de vent apportât non plus seulement de la fumée, mais des milliers d’étincelles qui pouvaient porter le feu à l’autre extrémité de la ruelle et lui couper la retraite.
Il finit pourtant par apercevoir, à travers un voile de fumée, les cyprès du jardin de Linus. Les maisons situées derrière
UNE NAPPE GRISE ET IMMOBILE A L’EXTRÉMITÉ DE LAQUELLE LA VILLE BRULAIT (P. 53)
le terrain vague flambaient déjà, comme des tas de bois, mais la petite insula de Linus était encore intacte. Vinicius jeta au ciel un regard -reconnaissant et, quoique l’air même commençât à le brûler, il bondit vers la porte. Elle était entre-bâillée ; il La poussa et se prépipita à l’intérieur.
Dans le jardinet, pas âme qui vive, et la maison semblait complètement déserte.
(( Lygie ! Lygie ! »
Le silence. Dans cette solitude, on ne percevait que le grondement lointain de l’incendie.
<( Lygie ! »
Vinicius s’élança à l’intérieur de la maison. Le petit atrium était désert. En cherchant de ses mains la porte qui conduisait aux cubicules, il aperçut la lueur vacillante d’une* lampe et, en approchant, vit le laranum où, à la place des dieux, était une croix : sous cette croix brûlait un flambeau. Une pensée passa avec la rapidité de l’éclair par l’esprit du jeune catéchumène:
la croix lui envoyait cette lumière qui l’aiderait à retrouver Lygie. Il prit donc le flambeau et courut aux cubicules. Dans le premier, il écarta la portière et, s’éclairant du flambeau, il regarda.
Personne, là non plus. Pourtant Vinicius était certain d’avoir retrouvé le cubicule de Lygie, car à des clous plantés dans le mur étaient pendus ses vêtements, et sur le lit était posée la capitium, la robe ajustée que les femmes portent à même le corps. Vinicius la saisit, y appuya ses lèvres et, la jetant sur son épaule, continua plus loin ses recherches. La maison était petite, il ,eut vite fait de visiter toutes les pièces, et même les caves. Personne nulle part, Lygie, Linus et Ursus avaient dû, avec les autres habitants du quartier, demander leur salut à la fuite. « Il faut les chercher dans la foule, en dehors des portes de la Ville, » pensa Vinicius.
Le moment suprême était arrivé, où il était obligé de penser à son propre salut,
QUO VAD1S ?
car la vague des flammes se rapprochait, venant de Pile, et les tourbillons de fumée obstruaient presque entièrement la ruelle. Un courant d’air éteignit le flambeau dont il s’était servi dans la maison. Vinicius se précipita dans la rue et se mit à courir de toutes ses forces vers la voie du Port, dans la direction d’où il était venu. Les flammes semblaient le poursuivre, tantôt le cernant de nuages de fumée, tantôt le couvrant d'étincelles qui lui tombaient sur les cheveux, le cou et les vêtements. Sa tunique oommençait à brûler lentement à plusieurs endroits, mais il n’y prenait pas garde et continuait sa course dans la crainte d’être asphyxié. Dans la bouche, il avait le goût de la fumée et de la suie ; sà gorge et ses poumons étaient en feu. Le sang affluait à sa tête au point que, par instants, tout lui semblait rouge, et la fumée elle-même.
Alors il se disait : « C’est un feu qui court: il vaut mieux se laisser tomber, et périr ! » La course l’avait harassé. Sa tête, son cou et ses épaules étaient inondés d’une sueur qui le brûlait comme de l’eau bouillante. Sans le nom de Lygie qu’il répétait en pensée, et sans le capitium dont il se couvrait la bouche, il serait tombé. Il était incapable de reconnaître la ruelle dans laquelle il se trouvait.
Il courut corne un homme ivre, titubant d’un côté de la rue à l’autre...
Un nuage voilait l’issue de la rue". « Si c’est de la fumée, pensa-t-il, je ne pourrai passer. » Il donna ce qui lui restait de forces. En chemin il jeta sa tunique qui commençait à le brûler, et il courait nu, avec seulement, sur la tête et sur la bouche, le capitium de Lygie. Arrivé de plus près, il reconnut que ce qu’il avait pris pour de la fumée, était un nuage de poussière d’où sortaient des voix et des cris humains.
a La racaille pille les maisons. » se dit-il.
Pourtant il courut encore dans la direction de ces voix. Il y avait là, quand même, des hommes qui pourraient lui porter secours. Dans cet espoir, il se mit à crier de toutes ses forces. Mais c’était là son ultime effort: le voile rouge se fit plus rouge encore devant ses yeux, ses poumons manquèrent d’air. Il tomba.
On l’avait entendu cependant, ou plutôt aperçu, et deux hommes accoururent, avec des gourdes d’eau. Vinicius en saisit une dans ses mains et la vida à moitié.
« Merci, dit-il, remettez-moi sur mes jambes, j’irai plus loin tout seul. »
L’autre travailleur lui répandit de Peau sur la tête, et tous deux le portèrent vers
leurs camarades. On l’entoura, lui demandant s’il n’avait pas reçu un coup trop grave. Cette sollicitude surprit Vinicius.
« Qui êtes vous donc ? questionna-t-il P
— Nous démolissons les maisons, afin que l’incendie n’atteigne pas la Voie du Port, répondit l’un des travailleurs.
— Vous m’avez secouru. Je vous remercie. ✓
— On doit aider son prochain », répliquèrent des voix.
Alors Vinicius qui, depuis le matin, ne voyait que foules féroces, rixes et pillages, regarda attentivement les visages qui l’entouraient et dit:
« Soyez récompensés par... le Christ.
— Gloire à son nom ! s’écria tout un chœur de voix.
— Linus?... »
Mais il n’entendit pas la réponse, car il s’évanouit, épuisé par les efforts qu'il avait faits. Quand il revint à lui, il était dans un jardin du champ de Codetan, entouré de femmes et d’hommes, et les premières paroles qu’il put prononcer furent:
« Où est Linus ? »
D’abord, pas de réponse ; puis une voix que Vinicius connaissait dit:
« Il est en dehors de la porte Nomentane, il est parti pour l’Ostrianum... depuis deux jours... Paix à toi, roi des Perses. »
Vinicius se souleva, puis se rassit, surpris de voir Chilon.
« Tu les as vus ? demanda-t-il.
— Je les ai vus, seigneur!... Grâces soient rendues au Christ et à tous les dieux, si j’ai pu payer tes bienfaits par une bonne nouvelle. Mais, divin Osiris, je te les revaudrai, je te le jure par ces flammes qui consument la Ville. »
Dehors, le soir venait ; mais dans le jardin il faisait clair, car l’incendie avait encore augmenté. Il semblait que ce ne fussent pas des quartiers isolés qui brûlaient, mais la Ville entière, dans sa longueur et dans sa largeur. Le ciel était rouge à perte de vue, et rouges les ombres de la nuit.