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CHAPITRE V

Les paroles de l’apôtre avaient rétabli la confiance dans l’âme des chrétiens. Ils quittèrent un à un les catacombes, et rentrèrent dans leurs demeures provisoires.

Quelques-uns même s’acheminèrent vers le Transtévère, car la nouvelle circulait que, le vent soufflant maintenant vers le fleuve, le feu avait cessé de s’étendre.

Pierre, accompagné de Vinicius et de Chilon, quitta aussi le souterrain. Des gens venaient baiser les mains et le bord du vêtement de l’Apôtre ; des mères lui tendaient leurs enfants, d’autres s’agenouillaient dans le couloir obscur, et, levant vers lui leurs lampes, imploraient sa bénédiction ; d’autres le suivaient en chantant. Après avoir atteint un espace libre, d’où l’on voyait déjà la Ville en flammes, l’Apôtre, ayant fait trois fois le signe %de la croix sur Rome, se tourna vers Vinicius et dit :

« Sois sans crainte. La hutte du carrier est tout près d’ici. Nous y trouverons Lygie avec Linus et avec son serviteur fidèle. Le Christ, qui te l’a destinée, l’a sauvée pour toi. »

Vinicius fut pris d’une telle faiblesse qu’il glissa aux pieds de l'Apôtre, et, embrassant ses genoux, resta ainsi, inerte, incapable de prononcer une parole.

L’Apôtre, pour se défendre de sa gratitude et de ses hommages :

« Non, pas à moi : au Christ! »

Puis ils tournèrent à droite, vers les collines. Chemin faisant, Vinicius implora Pierre :

« Maître, lave-moi dans l’eau du baptême, afin que je puisse me dire un véritable adepte du Christ, car je l’aime de toutes les forces de mon âme. Baptise-moi vite, car je suis déjà prêt en mon cœur. Et tout ce qu’il ordonnera, je le ferai ; et toi, dismoi ce que je pourrai faire encore.

— Aimer les hommes, ainsi que des frères, répondit l’Apôtre, car ce n’est que par l’amour que tu peux le servir. »

La hutte du carrier était une espèce d’antre creusé dans un contrefort du roc, et fermé, d un côté par un mur de terre et d’ajones. La porte était close, mais à travers l’ouverture servant de fenêtre on distinguait l’intérieur, éclairé par le foyer. Une gigantesque silhouette se leva à la

rencontre des nouveaux venus, et demanda:

« Qui êtes-vous?

— Les serviteurs du Christ, répondit Pierre. La paix soit avec toi, Urbain. »

Ursus se baissa jusqu’aux pieds de l’Apôtre, puis, reconnaissant Vinicius, saisit sa main au poignet et la porta à ses lèvres.

« Toi aussi, seigneur! Béni soit le nom de l’Agneau pour le bonheur que va avoir Callina ! »

Il ouvrit la porte, et ils entrèrent. Linus, malade, était couché sur une litière de paille, le visage émacié, le front d’un jaune d’ivoire. Près du foyer était assise Lygie, avec, à la main, une cordelette de petits poissons destinés au repas du soir.

Toute à les désenfiler, et sûre que c’était Ursus qui entrait, elle , ne bougea point. Vinicius s'approcha, et, l’appelant, tendit les bras. Elle se leva vivement, un éclair d’étonnement et de joie passa sur son visage, et, sans une parole, comme un enfant qui, après des journées d’épouvante, retrouve son père ou sa mère, elle se précipita dans les bras du jeune homme. Il la serra sur sa poitrine avec ferveur. Puis, il lui prit les tempes dans ses deux mains, et lui couvrit de caresses le front et les yeux.

Enfin, il conta son départ d’Antium, son arrivée, et comment il l’avait cherchée sous les murs et dans la maison de Linus, et combien il avait souffert avant que l’Apôtre lui indiquât sa retraite.

« Mais maintenant, disait-il, maintenant que je t’ai retrouvée, je ne te laisserai pas ici. Je te sauverai, je vous sauverai tous. Ma chérie! Voulez-vous partir avec moi pour Antium P De là nous nous embarquerons pour la Sicile. Mes terres sont vos terres, mes maisons sont vos maisons. En Sicile, nous retrouverons les Aulus, je te rendrai à Pomponia et je te recevrai ensuite de ses mains. N'est-ce pas, très chère, tu n’as plus peur de moi? Je n’ai point encore été lavé dans l’eau du baptême, mais tu peux demander à Pierre si je ne l’ai pas prié de me baptiser. Aie confiance en moi. Vous tous, ayez confiance. »

Lygie écoutait, le visage rayonna*t. Le départ pour la Sicile paisible ouvrirait une nouvelle ère de bonheur dans leur vie. Si Vinicius n’eût proposé d’emmener qu’elle, elle eût probablement résisté à la tentation, ne voulant point quitter l’Apôtre et Linus. Mais Vinicius avait dit : « Venez avec moi ; mes terres sont vos terres, mes maisons sont vos maisons ! »

Et Lygie se pencha pour lui baiser la main, et murmura:

QUO VAD1S ?

« Ton foyer sera mon foyer. »

Puis, confuse d’avoir prononcé la phrase des épousées, elle rougit très fort et resta immobile dans la lumière de Pâtre. Vinicius se tourna vers Pierre.

— Rome brûle par ordre de César, affirma-t-il. Qui sait s’il ne fera pas égorger les habitants par son armée ? Qui sait si, après l’incendie, ne viendront pas d'autres fléaux, — la guerre civile, la famine, la proscription, les assassinats ?

— La mesure est comble, dit l’Apôtre, et les désastres seront, comme la mer, insondables, sans limites... »

Puis, à Viuicius, et lui désignant Lygie :

« Prends cette enfant que Dieu t’a destinée et sauve-la; Linus, qui est malade, et Ursus vous suivront. »

Mais Vinicius qui s’était mis à aimer l’Apôtre de toute la force de son âme impétueuse, s’écria :

« Je te jure, maître, que je 11e te laisserai pas ici pour que tu y périsses!

— Et le Seigneur te bénira pour ton intention, répondit Pierre; mais ne sais-tu pas que, par trois fois, le Christ m’a dit, près du lac de Tibériade : « Pais mes brebis! » Or, si toi, à qui personne ne m’a confié, tu dis que tu ne me laisseras pas ici pour y périr, comment veux-tu que moi j’abandonne mon troupeau au jour du danger? »

Linus leva son visage amaigri :

« Vicaire dix Seigneur, comment ne suivrais-je pas ton exemple? »

Vinicius passait la main sur son front, luttant avec ses pensées; soudain il saisit la main de Lygie, et d’une voix où vibrait l’énergie du soldat :

« Écoutez-moi, Pierre, Linus, et toi, Lygie! Je disais ce que me conseillait la raison des hommes. Oui! je n’ai pas compris; oui, je me suis trompé, - — car de mes yeux les écailles ne sont pas tombées, et ma nature ancienne n’est point tout à fait morte en moi. Mais j’aime le Christ et je veux être son serviteur; et, bien qu’il s’agisse pour moi de quelque chose de plus précieux que ma propre existence, je m’agenouille devant vous et je jure que, moi aussi, j’accomplirai le commandement d’amour et n’abandonnerai point mes frères au jour du désastre! »

Ce disant, il se mit à genoux, tendit les bras et, d’un verbe enthousiaste :

« O Christ! t’ai-je enfin compris? Suis-je digne de toi? »

Ses mains tremblaient; ses yeux brillaient de larmes; son corps frémissait

d’amour et de foi... Pierre prit une amphore de grès, et, s'approchant, dit, solennel ;

« Je te baptise, au nom du Père et du Fils et de l’Esprit-Saint ! Amen! »

Alors l’extase religieuse s’empara d’eux tous. La hutte, pour eux, resplendit d’une clarté miraculeuse ; ils entendirent des musiques célestes ; les rochers de la caverne s’ouvrirent au-dessus de leurs têtes ; du ciel descendit vers eux un vol d’anges... Et là-haut, dans l’espace, ils virent une croix, et deux mains perforées qui bénissaient.

Au dehors, retentissaient des clameurs désespérées et des grondements des maisons qui s’effondraient dans les flammes.

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