CHAPITRE VI
Le peuple campait dans les splendides jardins de Domitia et d’Agrippine, sur le Champ de Mars, et dans les jardins de Pompée, de Salluste et de Mécène. D’Ostie les approvisionnements vinrent en si grande quantité, que l’on pouvait se promener sur les radeaux et les barques comme sur un pont, d’un bord du Tibre à l’awtre bord. On avait réquisitionné d’immenses réserves de vin, d’huile et de châtaignes. De la montagne arrivaient journellement des troupeaux de bœufs et de moutons.
La générosité de César n’arrêta pas les vitupérations. Seule, était satisfaite la tourbe des tire-laine, des voleurs et des vagabonds qui pouvaient manger et boiie à pleine panse et piller sans retenue ; les autres, ceux qui avaient des êtres chers, ceux dont tout l’avoir avait été anéanti, ne se laissèrent désarmer ni par l’ouverture des jardins, ni par les distributions de blé, ni par la' perspective de jeux et de largesses.
Malgré les flagorneries de sa cour, malgré les mensonges de Tigellin, Néron songeait avec épouvante que, dans sa lutte sourde et sans merci contre le Sénat et les patriciens, l’appoint du peuple pour -ait à l’avenir iui manquer.
Les augustans eux-mêmes n’étaient pas moins inquiets. Tigellin pensait à faire venir d’Asie Mineure quelques légions ; Vatinius, qui jadis riait sous les soufflets, avait perdu sa bonne, humeur; Vitellius n’avait plus d’appétit.
Tigellin prit conseil de Domitius Afer, et même de Sénèque qu’il haïssait. Poppée,
QUO VAD/S 1
qui se rendait compte que la ruine de Néron serait son arrêt de mort, à elle, consulta ses intimes et les prêtres hébreux. (On savait généralement que, depuis quelques années, elle confessait la religion de Jéhovah.) Néron, de son côté, proposait des expédients de son invention, qui étaient souvent effroyables, mais plus souvent absurdes.
On tint conseil dans la maison de Tibère, qu’avait épargnée l’incendie. Pétrone était d'avis de laisser là les ennuis et d’aller en Grèce, puis en Egypte et en Asie Mineure. Le voyage était projeté depuis longtemps ; à quoi bon le remettre encore?... Cette proposition avait imméditaement séduit César. Mais Sénèque objecta :
« Il est facile de partir. Revenir serait moins facile.
— Par Hercule ! répliqua Pétrone, on reviendra, s’il le faut, à la tête des légions d’Asie.
— Ainsi ferai-je! » s’exclama Néron.
Pétrone allait être encore une fois l’homme de la situation.
« Ecoute-moi, César! insinua Tigellin, le conseil est désastreux. Avant que tu sois à Ostie, éclatera la guerre civile, et sait-on si quelque vague descendant du divin Auguste ne se fera pas proclamer empereur?
— Eh bien! vociféra Néron, nous ferons en sorte que les descendants d’Auguste manquent sur le marché. Les rares qui vivent encore, il sera facile de s’en défaire.
— Très facile, en effet; mais d’autres aussi peuvent être un danger ; hier mes soldats entendaient dire dans la foule que l’on devrait proclamer empereur un homme comme Thraséas. »
Néron se mordit les lèvres.
« Peuple insatiable et ingrat ! Ils ont assez de blé et assez de cendre chaude pour y cuire des gâteaux; que leur faut-il encore ?
— La vengeance », répliqua Tigellin.
Tous se turent. Soudain, César se redressa, leva la main et déclama :
Les cœurs ont faim de vengeance et la vengeance a faim
Des victimes
Puis, oubliant tout, il s’écria, le visage rayonnant :
« Donnez-moi mes tablettes et un style, que je note ces vers! Jamais Lucain n’en a composé de pareils. Avez-vous remarqué que je les ai trouvés en un clin d’œil ?
— O poète incomparable ! » affirmèrent des voix.
Néron nota les vers et, promenant son regard sur les assistants :
« Oui, la vengeance veut des victimes ! Si nous lançions la nouvelle que c’est Vatinius qui a incendié la Ville, — et qu’on le sacrifiât à la fureur du peuple ?
— Que suis-je donc, ô divinité? s’écria Vatinius.
— C’est vrai : quelqu’un de plus important... Vitellius ?... »
Vitellius blêmit, mais se mit à rire.
« Ma graisse, objecta-t-il, ferait éclater un nouvel incendie. »
Cependant Néron cherchait une victime qui pût vraiment assouvir la colère du peuple : il la trouva.
(( Tigellin, dit-il, c’est toi qui as brûlé Rome ! »
Les assistants frémirent. Ils comprenaient que César avait cessé de plaisanter et que la nvnute était lourde d’cvéneraeu' s.
Le visage de Tigellin se contracta comme la gueule d’un chien prêt à mordre.
« J’ai brûlé Rome... par ton ordre », riposta-t-il.
Et ils restèrent ainsi à se regarder fixement. On entendait le bourdonnement des mouches par l’atrium.
« Tigellin, articula Néron, m’aimes-tu?
— Tu le sais, seigneur.
— Sacrifie-toi pour moi !
— Divin César, répliqua Tigellin, pourquoi me tendre le doux breuvage, quand il m’est interdit 'de le porter à mes lèvres? Le peuple mufmure et se révolte : désirestu que les prétoriens s’insurgent, eux aussi ? »
Tigellin était préfet des prétoriens, et ses paroles avaient la portée d’une menace. Néron le comprit, et son visage devint livide.
Au même instant entra Epaphrodite, un affranchi de César. Il venait annoncer à Tigellin que la divine Augusta désirait le voir : elle avait chez elle des gens que le préfet devait entendre.
Tigellin s’inclina devant César et sortit rassuré. Au moment où on avait voulu l’atteindre, il avait montré les dents, et César était poltron.
Néron resta d’abord silencieux. Puis, voyant que son entourage attendait, il dit :
« J’ai réchauffé un serpent dans mon sein. »
Pétrone haussa les épaules, pour marquer qu’il n’était pas bien difficile d’arracher la tête à ce serpent-là.
« Allons, parle ! donne un conseil ! exige Néron. En toi seul j’ai confiance, car tu as
QXJO V ADI S ?
plus de raison qu’eux tous ensemble, et tu m’aimes. »
Pétrone répondit :
« Je te conseille de partir pour la Grèce.
— Ah! s’écria Néron désappointé, j'attendais mieux de toi. Si je pars, qui peut me garantir que le Sénat, qui me hait, ne proclamera pas un autre empereur ? Le peuple m’était fidèle; aujourd’hui il serait contre moi. Par l’Hadès si ce Sénat et ce peuple n’avaient qu’une tête. . !
— Permets-moi de te dire, divin, que si tu désires conserver Rome, il faut conserver quelques Romains > , dit en , souriant Pé trône.
Mais Néron geignait :
<c Rome et les Romains, que m’importe ! On m’écouterait dans l’Hellade ! Ici, ce n’est autour de moi que trahison! Tous m’abandonnent, et vous-mêmes êtes prêts à me trahir! Je sais cela, je le sais!... Vous ne songez même pas au grief qu’aura contre vous l’avenir : avoir abandonné l’artiste que je suis ! »
Au même instant entra Poppée, avec Tigellin. Celui-ci, — et jamais triomphateur ne monta au Capitole avec l’orgueil que reflétaient ses traits, - — se planta devant César, et parla d’une voix lente et distincte, mais où du fer grinçait :
« Ecoute-moi, César, car j’ai trouvé!...
Le peuple veut une vengeance et une victice. Que dis-je, une victime? des centaines, des milliers... As-tu jamais entendu dire, seigneur, qui était Chrestos, celui qu’a fait crucifier Ponce-Pilate ? Sais-tu qui sont les chrétiens? Ne t’ai-je pas parlé de leurs crimes et de leurs infâmes cérémonies ? de leurs prophéties selon lesquelles le monde périra par le feu? Le peuple les hait et les soupçonne déjà. Nul ne les a jamais vus dans les temples, car ils prétendent que nos dieux sont des esprits mauvais; on ne les voit pas au Stade, car ils méprisent les courses. Jamais les mains d’un chrétien ne t’honoTèrent d’un applaudissement. Jamais nul d'entre eux n’a reconnu ton extraction divine. Ils sont les ennemis du genre humain, les ennemis de la Ville, les tiens! Le peuple murmure contre toi : mais ce n’est point toi, César, qui m’as ordonné de brûler Rome, ni moi qui l’ai brûlée... Le peuple a soif de vengeance : il boira. Le peuple veut des jeux et du sang : il les aura : Le peuple te soupçonne... Ses soupçons vont dévier. »■
Tandis que parlait Tigellin. le masque impérial changeait d’expression, reflétant
tour à tour la fureur, le chagrin, la commisération et la réprobation. Et, se dressant soudain, César jeta sa toge leva les mains au ciel et resta ainsi, silencieux. Enfin, d une voix de tragédien :
« Zeus, Apollon Héra, Athéné, Perséphone, et vous tous, dieux immortels .
pourquoi ne nous avoir point secourus ? Qu’avait elle fait à ces énergumènes, cette malheureuse cité, pour qu’ils l’incendiassent ?
■ — Ils sont les ennemis du geme humain et les tiens », dit Poppée.
Alors tous :
« Fais justice! Punis les incendiaires!
Les dieux eux-mèmes crient vengeance. »
Néron s’assit, baissa la tête et resta muet, comme anéanti par un spectacle d’abomination. Puis il agita ses mains et s’écria :
« Quelles punitions et quelles tortures sont dignes de ce forfait ? Mais les dieux m’inspireront et, avec l’aide des puissances du Tartare, je donnerai à mon pauvre peuple un tel spectacle, que pendant des siècles les Romains parleront de moi avec reconnaissance. »
Pétrone songea aux dangers qu’allaient courir Lygie et Vinicius, qu’il aimait, et tous ces hommes dont il rejetait la doctrine, mais qu’il savait innocents.
Et il parla avec une insouciance nonchalante, comme il avait coutume de faire quand il critiquait ou plaisantait les inventions saugrenues de César ou des augustans.
<c Livrez les chrétiens au peuple, suppliciez-les, mais ayez le courage de vous dire que ce n’est pas eux qui ont brûlé Rome!... Par la divine Clio ! Néron, maître du monde, Néron-dieu a brûlé Rome, car il était aussi formidable sur terre que Zeus dans l’Olympe. Néron-poète aimait à ce point la poésie qu’il lui a sacrifié sa patrie ! Il importe peu de savoir si l’incendie de Rome est une chose bonne ou mauvaise ! C’est une grande chose et une chose insolite! Garde-toi, César, d’actes indignes de toi, car tu n’as à craindre que la seule postérité, qui, elle, pourrait dire : « Néron a brûlé Rome. Mais, César pusillanime autant que pusillanime poète, il a désavoué sa grande action, et, couardement, il a rejeté la faute sur des innocents! »
Pétrone ne s’illusionnait pas sur les conséquences qu’entraînerait pour lui l’échec du moyen désespéré auquel il avait recours. Mais le jeu de la fortune et du hasard l’avait toujours amusé.
Un silence pesa. Néron avait retroussé
QTJO VAD/S f
les lèvres, les rapprochant des narines, ce qui était sa moue d’indécision.
« Seigneur, s’écria Tigellin, permets-moi de sortir! On t’incite à risquer ta personne dans les plus grands dangers, et, en outre, l’on te traite de César pusillanime, de pusillanime poète, d’incendiaire et de comédien: mes oreilles n’en peuvent entendre davantage. ,
— J’ai perdu, pensa Pétrone. »
Mais, se tournant vers Tigellin et le toisant d’un regard où se lisait tout son mépris du coquin :
« Tigellin, dit-il, c’est toi que j’ai traité de comédien, car tu en es un, même en ce
moment.
— Parce que je ne veux pas écouter tes
injures ?
— Parce que tu feins un amour sans bornes pour César, et qu’il y a un instant tu le menaçais des prétoriens, ce que tous nous avons compris, — et lui aussi. »
Tigellin, qui ne s’attendait point à ce que Pétrone osât jeter sur la table des dés aussi décisifs, blêmit et resta muet. Mais ce devait être la dernière victoire de l’Arbitre des élégances sur son rival, car au même instant Poppée s’écriait :
« Seigneur, comment peux-tu permettre qu’une semblable pensée vienne à qui que ce soit, et tout au moins qu’on ose l’exprimer devant toi !
— Punis l’insulteur! » dit Vitellius.
De nouveau, Néron retroussa ses babines, et, tournant vers Pétrone des yeux vitreux :
« C’est ainsi, fit-il, que tu sais reconnaître l’amitié que j’ai toujours eue pour toi ?
— Si je me suis trompé, prouve-moi mon erreur, répondit Pétrone : mais sache que je n’ai dit que ce que me dictait l’amour que j’ai pour toi.
— Punis l’insulteur ! » répéta Vitellius.
Tous :
« Oui, punis-le ! »>
On s’éloignait de Pétrone. Même Tullius Sénécion, son vieux compagnon à la cour, et le jeune Nerva qui, jusque-là, lui avait témoigné l’amitié la plus vive, s’éloignèrent. L’Arbitre des élégances resta seul dans la partie gauche de l’atrium. Le sourire aux lèvres et arrangeant d’une main indolente les plis de sa toge, il attendit ce que dirait ou ferait César.
César dit :
« Vous voulez que je le punisse, mais c’est mon compagnon et mon ami. Et, bien qu’il ait blessé mon cœur, je veux qu’il
sache que ce cœur n’a poui ses amis que le pardon.
— J’ai perdu... et je suis perdu, pensa Pétrone. »
Cependant César s’était levé : le Conseil était clos.