CHAPITRE XIX
Quelques jours plus tard, Pétrone apporta du Palatin des nouvelles alarmantes. On avait découvert que l’un des affranchis de César était chrétien, et l’on avait saisi chez lui des lettres des apôtres Paul de Tarse et Pierre, et des lettres de Jacques, de Jude et de Jean. Tigellin s’était imaginé que l’Apôtre avait péri comme tant de milliers d’autres chrétiens. Et maintenant, on apprenait que les deux chefs de la religion nouvelle étaient encore en vie et dans Rome même ! Aussi avait-on décidé de s’emparer d’eux à tout prix : on anéantirait avec eux les derniers vestiges de la secte maudite. Dans ce but on avait envoyé des détachements entiers explorer toutes les maisons du Transtévère.
Vinicius résolut aussitôt d’aller prévenir l’Apôtre. Le même soir, lui et Ursus se rendirent à la maison de Myriam où ils trouvèrent Pierre entouré d’une poignée de fidèles. Timothée, le compagnon de Paul, et Linus étaient aussi aux côtés de l’Apôtre.
« Seigneur, lui dit Vinicius, fais-toi conduire, à l’aube, du côté des monts Albains. Nous te retrouverons là et t’emmènerons à Antium où se tient le navire sur lequel nous irons à Naples, puis en Sicile. »
Les autres pressaient l’apôtre d’accepter.
... Souvent déjà le pêcheur du Seigneur avait, dans la solitude, tendu les bras vers le ciel en disant : « Seigneur 1 Que dois-je entreprendre P «
Depuis trente-quatre ans, depuis la mort
du Maître, il n’avait point connu le repos.
Le bourdon du pèlerin à la main, il avait parcouru le monde et annoncé la « bonne nouvelle ». Ses forces s'étaient épuisées dans les voyages et le labeur; et quand enfin, dans cette Ville qui était la tête du monde, il avait édifié l'œuvre du Maître, une seule flamboyante haleinée de la Fureur avait brûlé cette œuvre. Et maintenant il fallait à nouveau reprendre la lutte. Et quelle lutte! D’un côté, Néron, le Sénat, le peuple, des légions étreignant d’un anneau de fer le monde entier, des villes innombrables, d’innombrables territoires, — une puissance comme jamais l’œil humain n’en avait contemplé de semblable, et, de l’autre côté, lui, tellement courbé par l’âge et la tâche, que ses mains branlantes avaient peine à soulever son bâton de ''voyageur.
Et par moments il se disait que ce n’était point à lui de se mesurer avec le César de Rome, et que cette œuvre, Christ seul pouvait l’accomplin..
Eux, l’entourant d’un cercle toujouis plus étroit, répétaient d’une voix suppliante :
« Cache-toi, rabbi, et sauve-nous de la puissance de la Bête! »
Enfin, Linus courba devant lui sa ‘ête torturée.
« Seigneur ! expliqua-t-il, le Sauveur t’a dit : « Pais mes agneaux. » Mais les agneaux ne sont plus, ou seront exterminés demain. Retourne là où tu peux les retrouver. La parole divine est encore vivante à Éphèse, et à Jérusalem, et à Antioche, et dans les autres cités. Pourquoi rester à Rome? Si tu péris, tu rendras plus absolu encore le triomphe de la Bête. A Jean, le Seigneur n’a point marqué le ferme de la vie. Paul est citoyen romain et ils ne peuvent le frapper sans le juger. Mais si la force infernale s'abat sur toi, notre maître, alors ceux en qui déjà le cœur est ébranlé diront : « Qui donc est au-dessus de Néron? » Tu es la pierre sur laquelle est édifiée l’Église de Dieu. Laisse-nous mourir, mais ne permets pas que l’Antéchrist soit victorieux du Vicaire de Dieu, et ne reviens pas avant que Dieu ait anéanti celui qui a fait couler le sang des innocents.
— Vois nos larmes », répétèrent les autres.
Les larmes baignaient aussi le visage de Pierre. Il se leva, tendit les mains au-dessus des fidèles agenouillés et dit : v
« Que soit glorifié le nom du Seigneur, et que Sa volonté s’accomplisse ! »