CHAPITRE XVIII
Quatre Bithyniens portaient avec précaution Lygie vers la maison de Pétrone. Vinicius et Ursus, à côté de la litière, marchaient silencieux, car, après les émotions de la journée, ils n’avaient point la force de parler. Vinicius était encore à demi hébété. Il se répétait que Lygie était sauve, que ni la prison, ni la mort dans l’arène ne la menaçaient plus, que leurs malheurs avaient pris fin et qu'il l’emmenait chez lui pour ne plus jamais se séparer d’elle. Il lui semblait que ce fût là l’aurore d’une vie nouvelle, plutôt que la réalité. De temps en temps il se penchait sur la litière ouverte, afin de contempler, à la clarté de la lune, ce cher visage comme assoupi, et il se répétait :
« C’est elle ! Christ l’a sauvée ! »
Ils s’avançaient d’un pas hâtif parmi les maisons nouvellement édifiées, dont la blancheur resplendissait sous la clarté lunaire. La Ville était déserte. Ça et là seulement des groupes de gens couronnés de lierre chantaient et dansaient devant les portiques, aux sons de la flûte, jouissant de la période fériée qui se prolongeait jusqu'à la fin des jeux, et de cette nuit splendide.
Cependant, ils avaient atteint la maison : les serviteurs, prévenus par un esclave, étaient sortis en foule à leur rencontre. Déjà à Antium, Paul de Tarse avait converti la plupart d’entre eux. Les malheurs de Vinicius leur étaient parfaitement connus et leur joie fut immense à la vue des victimes arrachées à la cruauté de Néron. Elle s’accrut encore quand Théoclès, le médecin, déclara que Lygie n’avait aucune lésion grave; la fièvre des prisons l’avait débilitée ; mais bientôt les forces seraient revenues.
Elle reprit connaissance la même nuit.
En s’éveillant dans un splendide cubicule, éclairé de lampes de Corinthe et embaumé de verveine, elle ne put comprendre où elle se trouvait ni ce qui lui était arrivé. Elle avait gardé le souvenir de l’instant où les bourreaux la ligotaient aux cornes de la bête entravée. Voyant penché sur elle, dans la douce lumière, le visage de Vinicius, elle se figura qu’elle n’était plus dans le monde d’ici-bas. Comme elle ne ressentait aucune douleur, elle sourit à Vinicius et voulut s’enquérir; mais ses lèvres ne purent émettre qu’un murmure à peine intelligible, où Vinicius ne discerna que son nom.
Il s’agenouilla près d'elle et, posant une main légère sur ce front adoré :
« Christ t’a sauvée et t’a rendue à moi ! »
Les lèvres de Lygie remuèrent de nouveau en un indistinct murmure ; ses paupières se refermèrent, et elle tomba dans un sommeil profond, auquel s’attendait Théoclès et qu’il considérait comme un signe excellent. Vinicius resta à genoux près du lit, en prières. Son âme se fondait en un amour illimité. Il perdit conscience. Théoclès entra plusieurs fois dans le cubicule. A plusieurs reprises, soulevant la portière, Eunice montra sa tête dorée. Enfin les grues que l'on élevait dans les jardins se mirent à gruer, annonçant le lever du jour. Lui, se prosternait encore aux pieds du Christ, sans rien voir, sans rien entendre, — le cœur réduit en une seule flamme d’holocauste...