CHAPITRE XXI Vinicius à Pétrone
« Même ici, très cher, nous apprenons de temps en temps ce qui se passe à Rome, et
pour nous renseigner plus amplement, nous avons tes lettres... Tu me demandes si nous sommes en sûreté? Je te répondrai simple-
ON VOYAIT DES RANGÉES ENTIÈRES DE PALOTS ET DE CORPS ORNÉS DE FLEURS (P . 82)
ment : on nous a oubliés. Que cela te suffise.
« Du péristyle où je me suis installé pour t'écrire, je vois notre baie paisible, et Ursus, dans une barque, en train de jeter sa nasse dans l'onde lumineuse. A côté de moi, ma
QUO VAD/S T
femme dévide un peloton de laine rouge et, dans les jardins, à l'ombre des amandiers, j’entends les chants de nos esclaves. C'est la paix, très cher, et l’oubli des terreurs et des souffrances de jadis.
« Nous connaissons le chagrin et les larmes, car notre vérité nous commande de pleurer sur l’infortune des autres. Mais, même dans ces larmes, gît une consolation que vous ignorez, vous autres. Un jour, quand se sera écoulé le temps qui nous fut assigné, nous retrouverons tous les êtres chers qui ont péri et ceux qui pour la doctrine divine doivent périr encore.
« Ainsi, dans la sérénité de nos coeurs, passent nos journées et nos mois. Nos serviteurs et nos esclaves croient au Christ, et, comme il nous en a donné le commandement, nous nous aimons les uns les autres. Souvent, quand se couche le soleil, ou bien quand l’onde commence à s’argenter de lune, nous causons, Lygie et moi, des temps anciens, qui semblent un rêve aujourd’hui. Et lorsque je songe combien cette chère tête était proche du supplice et de l’anéantissement, j’adore de toute mon âme Notre- Seigneur. Lui seul pouvait la sauver de l’arène et me la rendre pour toujours.
« Viens chez nous, dans nos montagnes embaumées de thym, dans nos bois d’oliviers remplis d’ombre, sur nos rivages couverts de lierre. Deux coeurs t’y attendent, qui t’aiment vraiment. Tu es noble et bon, lu devrais être heureux. Ton esprit saura discerner la vérité et tu finiras par l’aimer, car on peut être son ennemi, comme César et Tigellin, mais on ne saurait rester indifférent à son égard. Lygie et moi, mon cher Pétrone, nous nous réjouissons à l’espoir de te voir bientôt. Porte-toi bien, sois heureux, et arrive au plus vite ! »
Pétrone reçut cette lettre à Cumes, où il avait accompagné César. Celui-ci se ravalait chaque jour davantage aux rôles de comédien, de pitre et de cocher ; chaque jour il sombrait davantage dans une débauche maladive, abjecte et grossière. L'élégant Arbitre ne lui était plus qu’un fardeau. Quand Pétrone se taisait, Néron voyait un blâme dans son silence ; quand il approuvait, Néron croyait démêler de l’ironie dans ses louanges. Le sublime patricien irritait son amour-propre et excitait son envie.
Les richesses et les splendides œuvres d’art de Pétrone étaient l’objet des convoitises du maître et du ministre tout-puissant.
Il fut invité à se rendre à Cumes avec les
autres augustans. Il partit, bien qu’il soupçonnât un stratagème. Peut-être voulait-iL éviter d'opposer une résistance ouverte, peut-être désirait-il montrer une fois encore à César et aux augustans un visage gai et libre de tous soucis, et remporter sa dernière victoire sur Tigellin.
A peine eut-il quitté Rome, que Tigellin l’accusa d’avoir été le complice du sénateur Scævinus, cheville ouvrière d’une conspiration avortée. Ses gens, restés à Rome, furent emprisonnés, sa maisôn fut cernée.
Pétrone, loin de s’en effrayer, ne montra aucun embarras et c’est avec un sourire qu’il dit aux augustans qu'il recevait dans sa splendide villa de Cumes :
« Barbe-d’Airain n’aime pas les questions directes, et vous allez voir sa mine quand je lui demanderai si c’est lui qui a fait mettre en prison ma familia. »
Et il leur annonça qu’avant de se remettre en voyage, il leur offrirait un festin. C'est au cours des préparatifs de ce festin qu’il reçut la lettre de Vinicius.
Cette lettre le laissa rêveur un moment. Mais bientôt son visage se rasséréna, et, le même soir, il répondit :
« Je me réjouis de votre fidélité, très cher, et j’admire votre grand cœur : je ne me figurais pas que deux amoureux pussent se souvenir de qui que ce soit, et surtout d’un ami lointain. Non seulement vous ne m’oubliez pas, — - vous voulez même m’entraîner en Sicile, afin de m'offrir une part de votre pain quotidien et de votre Christ qui, si généreusement, comme tu dis, vous comble de bonheur.
<( S’il en est ainsi, vénérez-le. Toutefffs je ne te cacherai pas que, pour moi, Ursus a joué un certain rôle dans le sauvetage de Lygie, et que le peuple romain n’y a pas été étranger. Mais, du moment que tu es d’avis que c’est le Christ, je ne te contredirai point. Ne lui ménagez point les offrandes. Prométhée, lui aussi, s’était sacrifié pour les hommes.
« Mais Prométhée, paraît-il, ne serait qu’une invention de poètes, tandis que des gens dignes de foi m’ont affirmé avoir vu Christ de leurs yeux. Comme vous, je pense que de tous les dieux, c’est encore lui le plus honnête.
« La vérité hante des régions tellement inaccessibles, que les dieux même ne parviennent pas à l’apercevoir du sommet de l’Olympe. Votre Olympe apparaît plus élevé encore ; debout sur la cime, tu me cries : « Monte, et tu verras des aspects que jamais tu ne soupçonnas! » Possible! Pourtant, je
réponds : « Ami, je n'ai plus de jambes ! » Et, quand tu auras lu jusqu'au bout, je pense que tu me donneras raison.
<(. Eh bien ! non, bienheureux époux de la princesse Aurore, votre doctrine n’est point faite pour moi. Ainsi, il me faudrait aimer mes porteurs bithyniens, mes étuvistes égyptiens, — il me faudrait aimer Barbe-d’Airain et Tigellin? Par les Grâces aux blancs genoux, je te jure que, si même je le voulais, j’en serais incapable. Il existe à Rome au moins cent mille individus aux omoplates de travers, aux genoux gorgés, aux mollets desséchés, aux yeux tout ronds, ou à la tête trop grosse. Me commandes-tu de les aimer également P Où donc trouveraisje cet amour qui n’est point dans mon cœur? Et si votre dieu prétend me les faire aimer tous, que ne les a-t-il, en sa toutepuissance, dotés d’un extérieur plus avantageux, les créant, par exemple, à l’image des Niobides que tu as vues au Palatin?
« Votre bonheur n’est point fait pour moi. Et puis, je t’ai gardé pour la fin la raison décisive : Thanatos me réclame ! Pour vous, l’aube de la vie commence à peine.
« Pour moi, le sqleil a chu, et déjà le crépuscule m’investit. Autrement dit, très cher : il faut que je meure.
« Point la peine de s’appesantir. Cela devait finir ainsi. Tu connais Ahénobarbe et tu comprendras aisément. Tigellin m’a vaincu... ou plutôt non ! Ce sont simplement mes victoires qui touchent à leur fin. J'ai vécu comme j’ai voulu, je mourrai comme il me plaira.
« Ne prenez point cela trop à cœur. Nul dieu ne m’a promis l’immortalité, et ce n'est nullement une chose inattendue qui m’arrive. Toi, Vinicius, tu erres, quand tu affirmes que seul votre Dieu apprend à mourir avec calme. Non! notre monde savait avant vous que, la dernière coupe vidée, il était temps de disparaître, de rentrer dans l’ombre, et notre monde sait encore le faire avec un visage serein. Platon affirme que la vertu est une musique, et la vie du sage une harmonie. Et ainsi, j’aurai vécu, et je mourrai vertueux.
(( Et, pour finir, mes amis, — si de notre âme, contrairement à ce qu’en professe Pyrrhon, quelque chose subsiste après la mort, — mon âme à moi, dans sa route vers les bords de l’océan, viendra se poser non loin de votre maison, sous les traits d'un papillon, ou peut-être, s’il en faut croire les Égyptiens, sous ceux d’un épervier.
<( Quant à venir autrement, — impossible...
« Néanmoins, qu» pour vous la Sicile se métamorphose en un jardin des Hespérides ; que les déesses des champs, des bois et des sources sèment des fleurs sous vos pas ; et, dans toutes les acanthes de vos péristyles, que nichent de liliales colombes ! »
CPIAPITRE XXII
Deux jours plus tard, le jeune Nerva, qui était dévoué à Pétrone, lui envoya, par un affranchi, les dernières nouvelles de la cour de César.
La perte de Pétrone était décidée. Dans la soirée du lendemain, un centurion devait lui transmettre la consigne de ne point quitter Cumes, et d’y attendre les ordres qu’ultérieusement on lui ferait parvenir. A quelques jours de distance, un nouveau message lui apporterait la sentence de mort.
Pétrone écouta, impassible et serein. Puis il dit :
« Tu porteras à ton maître un vase précieux, qui te sera remis à ton départ. Dis-lui que je le remercie de toute mon âme, car de cette façon je pourrai devancer la sentence. »
Et il éclata de rire, comme un homme auquel est venue une idée superbe, et qui d’avance se réjouit de la mettre en pratique.
Le même soir, ses esclaves se répandirent en ville, pour inviter tous les augustans en séjour à Cumes, et toutes les dames, à venir prendre part à un banquet dans la somptueuse villa de l’Arbitre.
Lui, passa son après-midi à écrire dans sa bibliothèque. Ensuite, il prit un bain et se fit habiller par les vestiplices.
Splendide et prestigieux, il passa au triclinium, afin de donner un coup d’œil aux préparatifs de la fête, et de là aux jardins, où des adolescents et des fillettes des Iles tressaient des couronnes de roses pour la soirée. Son visage ne révélait point le moindre souci. Ses gens comprirent que le festin serait d’une magnificence extraordinaire, car il fit donner des récompenses inusitées à ceux dont il était content, et une très légère ration de verges à ceux qui l’avaient mécontenté. Il recommanda de payer d’avance et fort généreusement les citharistes et les chœurs. Enfin, s’asseyant sous un hêtre, dont le feuillage, percé de rayons, découpait à terre de blondes ocelles, il fit prier Eunice.
Elle apparut, vêtue de blanc, une brin-
dille de myrte dans la coiffure, — belle ainsi qu’une Grâce.
« Eunice, dit-il, depuis longtemps tu n’es plus une esclave. Le sais-tu ? »
Elle leva sur lui ses yeux de calme azur et secoua doucement la tête.
« Je suis toujours ton esclave, seigneur.
— Mais peut-être ignores-tu, continua-t-il, que ces esclaves, qui là-bas tressent des couronnes, que cette villa et tout ce qui s’y trouve, que les champs et les troupeaux, que tout cela t’appartient dès aujourd'hui. »
Eunice s’éloigna de lui, et, la voix vibrante d’anxiété :
<c Pourquoi, oh ! pourquoi me dis-tu cela ? »
Puis elle se rapprocha de nouveau et se mit à le regarder, les yeux cillants d'effroi. Lui, souriait toujours.
Puis il prononça un seul mot :
« Oui ! »
Et ce fut le silence. Seul, un souffle léger faisait frissonner le feuillage du hêtre.
Pétrone eût pu croire qu’il avait devant lui une statue de marbre.
<( Eunice, dit-il, je tiens à mourir avec calme. »
Elle eut un sourire déchirant :
((Je comprends, seigneur. »
Dans la soirée, les invités affluèrent en foule. Ils savaient qu’à côté des festins de Pétrone, ceux de Néron étaient ennuyeux et barbares. Que ce dût être l’ultime « symposion », cette idée n’était venue à l’esprit de personne.
La salle embaumait la violette. Les globes en verre d’Alexandrie filtraient une lumière versicolore. Auprès des couches se tenaient les fillettes qui devaient répandre des parfums sur les pieds des invités. Contre le mur, les citharistes et les chœurs attendaient le signal de leur chef.
Pétrone causait. Les dernières nouvelles, les courses, un gladiateur devenu fameux ces derniers temps par ses prouesses, et les derniers livres d’Atractus et de Sosius faisaient les frais de sa conversation. En répandant le vin sur les dalles, il annonça que la libation n’allait qu’à la reine de Cypre, la plus ancienne et la plus grande de toutes les divinités, — la seule qui fût éternelle, perdurable et souveraine.
Il fit signe, et les cithares soupirèrent en sourdine, tandis que des voix fraîches s’élevaient à l’unisson. Puis, des danseuses de Gos, la patrie d’Eunice, firent miroiter leurs formes roses emmousselinées de gazes transparentes. Ensuite un devin d’Egypte prit en main un vase de cristal où s'ébat-
taient des dorades aux tons nués et fit ses prédictions aux convives.
Quand eurent pris fin les spectacles, Pétrone se souleva sur son coussin syriaque et dit négligemment:
(( Amis ! pardonnez-moi de vous adresser une requête au cours de ce festin ; je voudrais que chacun de vous daignât accepter la coupe qui servit à ses libations pour les dieux et pour ma propre félicité. »
Il leva son murrhin, — coupe sans prix où s’irradiaient tous les reflets de l’arc-enciel, et dit aux convives:
(( Voici la coupe de mon offrande à la reme de Cypre. Que nulles lèvres désormais ne l'effleurent et que nulle main ne s’en serve en l’honneur d’une autre divinité ! »
Et la coupe alla se briser sur le dallage semé de pâle safran.
Mais, voyant la stupeur des regards.
« Amis, reprit Pétrone, réjouissez-vous.
La vieillesse, l’impuissance sont les tristes compagnes de nos dernières années. Je vous donne un bon exemple et un bon conseil ; vous voyez qu’on peut ne les point attendre et s’en aller, avant leur venue, de plein gré.
— Que veux-tu faire ?
— Je veux me réjouir, boire du vin, écouter la musique, contempler les formes divines qui reposent à mes côtés et puis, m’endormir, couronné de roses. Déjà, j’ai pris congé de César. Oyez ce qu’en guise d’adieu je lui écris. »
Il prit sous le coussin de pourpre une lettre et lut:
((Je sais, divin César, que tu m’attends avec impatience, et que, dans la fidélité de ton cœur, tu languis après moi jour et nuit. Je sais que tu me couvrirais de tes faveurs, que tu m’offrirais d’être préfet de ta garde, c: que tu nommerais Tigellin gardien des mulets dans celles de tes terres dont, après l’empoisonnement de Domitia, tu héritas, — office pour lequel il semble avoir été créé par les dieux.
(( Mais, hélas ! il faudra m’excuser.
« Ne va pas penser, je t’en conjure, que m’a rebuté l’assassinat de ta mère, de ta femme, de ton frère, que je suis indigné de l’incendie de Rome, que je suis outré du procédé consistant à expédier dans l’Erèbe tous les honnêtes gens de ton empire...
(( Eh bien ! non, très cher petit-fils de Chronos ! La mort est l’hoirie commune des êtres sublunaires, et l’on ne pouvait, du reste, s’attendre à te voir agir autrement.
(( Mais, de longues années encore, me laisser écorcher les oreilles par ton chant, voir
tes jambes domitiennes, — tes échalas, — se trémousser en la danse pyrrhique, t entendre jouer, t’entendre déclamer, t’entendre dire des poèmes de ta façon, pauvre poète des faubourgs!... Ah! vraiment, semblable perspective était au-dessus de mes forces et j’ai senti en moi l’incoercible besoin d’aller rejoindre mes pères.
« Rome se bouche les oreilles, l’univers te couvre de risées. Et moi, je ne veux plus rougir pour toi. Je ne veux plus, je ne peux plus I
« L’ululement de Cerbère, même semblable à ton chant, mon ami, serait moins affligeant pour moi, car je n’ai jamais été l’ami dudit Cerbère, et n’ai point le devoir d’être honteux de sa voix.
<( Porte-toi bien, mais laisse là le chant ; tue, mais fais trêve aux vers ; empoisonne, mais cesse de danser; incendie des villes, mais abandonne la cithare.
« Tel est le dernier souhait et le très amical conseil que t’envoie I’Arbitre des élégances. h
Les convives restèrent pétrifiés. Ils savaient que la perte de l’empire eût été moins cruelle à Néron. L’auteur de cette lettre devait mourir. Et la blême épouvante les saisit d’avoir entendu cette lecture.
Mais Pétrone eut un rire sincère et joyeux, comme s’il se fût agi d’une plaisanterie innocente. Et, embrassant les convives d’un regard circulaire, il dit:
« Amis, chassez tout effroi. Nul n'a besoin de se vanter d’avoir entendu cette lettre. Quant à moi, il me sera loisible de m’en prévaloir devant Charon, le passeur. »
Ayant dit, il fit signe au médecin et lui tendit le bras. En un clin d’œil, le Grec habile l’enserra d’un cercle d’or et ouvrit l’ar-
tère au poignet. Le sang jaillit sur le coussin et inonda Eunice qui soutenait la tête de Pétrone. Elle se pencha vers lui.
« Seigneur, dit-elle, croyais-tu que j’allais t’abandonner ? Si les dieux m’offraient l’immortalité, si César me donnait l'empire, — je te suivrais encore ! »
Elle tendit au médecin son bras rosé. Un instant après, leur sang à tous deux se mariait et se perdait l’un dans l’autre.
Lui, fit signe aux musiciens, et de nouveau tintèrent les cithares et résonnèrent les voix. On chanta 1’ « harmodios ».
Se soutenant mutuellement, divinement .
beaux, ils écoutaient tous deux, souriant et pâlissant.
L’hymne terminée, Pétrone fit offrir à nouveau les vins et les mets. Puis il se mit à causer avec ses voisins des mille riens puérils et charmants coutumiers aux festins. Enfin il appela le Grec et se fit attacher l’artère, disant qu’il se sentait pris de sommeil et voulait encore s’abandonner à Hypnos, avant que Thanatos l’endormît pour jamais. 11 s’assoupit.
Les chanteurs entonnèrent un autre hymne d’Anacréon, tandis que les luths tintaient en sourdine, afin de ne point étouffer les paroles. Pétrone pâlissait toujours davantage. Quand se fut évanouie la dernière harmonie, il se tourna vers les invités:
« Amis, convenez que périt avec nous... »
Il ne put finir. D’un geste suprême, son bras se tendit vers Eunice, et sa tête retomba.
Mais les convives, devant ces deux formes blanches, pareilles à deux merveilleuses statues, sentirent que périssait l’ultime apanage du monde romain, — sa beauté et sa poésie.