ÉPILOGUE
La révolte de Vindex et des légions gauloises ne sembla point, tout d'abord, d’une extrême importance. César lui-même, auquel cette révolte servait de prétexte à de nouvelles rapines, se souciait fort peu de Vindex, et manifestait même de la satisfaction à ce propos.
Mais quand il apprit que Vindex l’avait déclaré artiste pitoyable, il partit précipitamment peur Rome.
Cependant, à l’ouest, le nuage s’amoncelait, toujours plus dense, toujours plus opaque. La mesure était comble : la farce tirait à sa fin.
Quand il apprit le soulèvement de Galba et l’adhésion de l’Espagne, Néron eut un accès de rage folle. Il brisa les coupes, renversa la table du festin, et donna des ordres que ni Helius, ni Tigellin lui-même n’osèrent exécuter. Egorger les Gaulois habitant
QUO VAD1S ?
Rome, incendier une fois encore la Ville, lâcher les fauves, et transporter la capitale à Alexandrie, lui sembla une œuvre grandiose, stupéfiante et facile. AXais les jours de sa toute-puissance étaient passés et les complices eux-mêmes de ses forfaits le tenaient déjà pour un déséquilibré.
La mort de Vindex et les dissensions des armées révoltées semblèrent, une fois encore, faire pencher la balance en sa faveur. Déjà, de nouveaux festins, de nouveaux triomphes et de nouvelles condamnations étaient annoncées. Mais une nuit, du camp des prétoriens, arriva, sur un cheval blanc d'écume, un courrier avec la nouvelle que les soldats avaient, dans la Ville même, levé l’étendard de la révolte, et proclamé Galba empereur.
César dormait. Réveillé en sursaut, il appela les hommes de garde à sa porte. Le palais était vide. Dans les recoins éloignés, des esclaves raflaient à la hâte tout ce qui leur tombait sous la main. Ils prirent la fuite à sa vue. Lui errait solitaire par tout 'le palais, emplissant la nuit de clameurs d’épouvante et de désespoir.
Enfin ses affranchis Phaon, Spirus et Epaphrodite vinrent à son secours. Ils voulaient le forcer à fuir, disant qu’il n’y avait plus un instant à perdre. Lui, se leurrait encore. Et si, vêtu de deuil, il haranguait le Sénat, les Pères pourraient-ils résister à son éloquence et à ses larmes ? S’il faisait usage de tout son art, de toute son habileté d’acteur, n’était-il pas sûr de les convaincre ? Ne lui donnerait-on pas, au moins, l’exarchat de l’Egypte ?
Dressés à le flagorner, ils n’osèrent nier ouvertement. Mais ils le prévinrent qu’avant d’avoir atteint le Forum, il ser.it mis en pièces par le peuple, et le menacèrent de l’abandonner, s’il ne montait pas immédiatement à cheval.
Phaon lui offrit asile dans sa villa, située en dehors de la porte Nomentane,
La tête couverte de leurs manteaux, ils galopèrent vers les limites de Rome. La nuit pâlissait. Dans les rues, un mouvement insolite attestait le désarroi de l’heure. Longeant le camp, ils entendirent un tonnerre d'acclamations en l’honneur de Galba. Néron comprit enfin que l’heure était proche. Il fut saisi d’épouvante et de remords.
Ils trouvèrent la porte Nomentane ouverte. Plus loin, ils dépassèrent l’Ostrianum, où avait enseigné et baptisé l'Apôtre. A l’aube ils atteignirent .la villa de Phaon.
Une fois là, les affranchis ne lui cachèrent plus qu'il était temps de mourir. Il fit creu-
ser la fosse et s’étendit à terre afin qu’ils prissent la mesure exacte. Mais la vue des pelletées de terre l'apeura. Sa face bouffie devint blême, et sur son front, telles des gouttes de rosée, des gouttes de sueur perlèrent. Il lanterna. D’une voix saccadée, qu’il s’efforçait de rendre tragique, il déclara qu’il n’était point temps encore. Puis il recommença ses citations. Enfin il demanda que son corps fût brûlé : « Quel artiste périt ! » répétait-il avec stupeur.
Soudain, un courrier de Phaon vint annoncer que le Sénat avait déjà statué, et que le parricide serait puni selon la coutume.
(( Quelle est cette coutume? demanda Néron, les lèvres blanches.
— Ils te mettront la fourche au cou, te fouetteront à mort, et jetteront ton cadavre dans le Tibre! > expliqua Epaphrodite, bourru.
César ouvrit son manteau.
« Ainsi, il est temps! », dit-il, les yeux au ciel. »
Et il répéta:
(c Quel artiste périt ! »
A ce moment, un galop résonna : le centurion, avec ses soldats, venait sans doute chercher la tête d’Ahénobarbe...
« Va donc ! » crièrent les affranchis
Néron appuya le couteau sur sa gorge.
Mais il poussait d’une main timide, et l’on voyait qu’il n’oserait jamais* enfoncer la lame. Subitement, Epaphrodite lui força la main et le couteau entra jusqu’à la garde. Ses yeux se désorbitèrent, horribles, énormes, pleins d’épouvante,
« Je t’apporte la vie! cria le centurion.
— Trop tard! râla^t-il.
Et ;1 ajouta:
« Ah! fidélité!... » '
En un clin d'œil la mort enténébra sa tête. De sa lourde nuque, le sang, en un bouillonnement noirâtre, giclait sur les fleurs du jardin. Ses pieds labourèrent le sol, — et il expira.
Le lendemain, la fidèle Acté couvrit sa dépouille de tissus précieux et la brûla sur un bûcher d’aromates.
Ainsi passa Néron, comme passent la rafale, la tempête, le feu, la guerre ou la peste... Et désormais, des hauteurs du Vatican, règne sur la Ville et le monde la basilique de Pierre.
Non loin de l’ancienne porte Capène s’élève aujourd'hui une chapelle minuscule, avec cette inscription, effacée à demi : 'Ouo vadis, Domine?
Coulommiers. — lmp. Paul BRODARD. — 8-26.
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