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CHAPITRE VIII

La maison de Vinicius était, en effet, ornée de verdure : les murs et les portes s'agrémentaient de festons de lierre et de myrte ; aux colonnes, des guirlandes de pampre serpentaient.

Les lampes atténuaient leur éclat sous des globes en verre d’Alexandrie ou le diversifiaient à travers des gazes de l’Indus, en rayons roses, jaunes, mauves, pers. Dans le triclinium, le couvert était mis pour quatre convives, car Pétrone et son amie la belle Chrysothémis devaient aussi prendre part au festin.

En tout, Vinicius avait suivi les conseils de Pétrone qui lui avait suggéré de ne point aller lui-même chercher Lygie, mais de dépêcher à cet effet Atacin muni de la commission de César.

Cependant les esclaves apportèrent des trépieds et jetèrent sur les charbons des brindilles de myrte et de nard.

a Ils sont déjà au tournant des Carines, dit Vinicius, comme se parlant à luimême. »

Pétrone haussa les épaules.

(( Pas philosophe pour un sesterce, murmura-t-il ; jamais de ce fils de Mars je ne ferai un homme. »

Vinicius n’entendit même pas.

« Ils sont déjà aux Carines!... »

Eux tournaient, en effet, vers les Carines. La litière était précédée des lampadarii et entourée de pédisequi. Atacin veillait à la marche du cortège. On avançait lentement, car les lanternes, dans la ville pas éclairée, étaient insuffisantes. En outre, les rues, désertes aux abords du palais, où seulement ça et là glissait un homme avec son lumignon, se peuplaient de façon insolite. De chaque ruelle sortaient trois ou quatre individus, sans torches et vêtus de manteaux sombres. Les uns marchaient avec le cortège, se mêlant aux esclaves ; d’autres, en groupes plus compacts, venaient en sens inverse. Quelques-uns titubaient comme des ivrognes.

Par les rideaux entrebâillés, Lygie aper-

cevait ces groupes obscurs, et elle sursautait en alternatives d’espoir et d’effroi.

« C’est lui, c'est Ursus avec' les chrétiens ! C'est pour tout de suite, murmuraient ses lèvres tremblantes. Christ, aide-nous ! Christ, sauve-nous ! »

Atacin, qui d’abord ne prêtait nulle attention à cette effervescence anormale, devint inquiet. Les lampadarii étaient forcés de réitérer toujours plus fréquemment leur : » Place pour la litière du noble tribun ! » Les inconnus serraient la litière de si près qu’il donna l’ordre de les chasser à coups de bâton. Incontinent, toutes les lumières s’éteignirent.

Atacin comprit : une agression ! Cependant, autour de la litière, c’était une bousculade inextricable ; on luttait, on se renversait, on se piétinait. Atacin eut une lueur subite : avant tout, il fallait reprendre Lygie et s’enfuir, abandonnant les autres à leur sort. Il la tira de la litière, la saisit à deux bras et s’efforça de s’échapper à la faveur de l’obscurité.

Mais Lygie cria :

« Ursus! Ursus! »

De blanc vêtue, elle était facile à discerner. D’un bras, Atacin la couvrait de son propre manteau, quand des pinces effroyables le saisirent à la nuque ; son crâne sonna comme sous un coup de massue; il croula, bœuf foudroyé.

Les esclaves étaient par terre pour la plupart, ou bien fuyaient en pe cognant aux angles des murs. La litière, brisée dans la bagarre, gisait. Ursus emportait Lygie dans Suburre ; ses compagnons s’étaient dispersés.

Les esclaves se rallièrent devant la maison de Vinicius et se concertèrent. Ils n’osaient point entrer. Il fallait pourtant annoncer au maître ce qui était arrivé.

Le Germain Gulon, vieil esclave qui avait servi de bonne d’enfant à Vinicius et que celui-ci avait hérité de sa mère, leur dit :

« J’annoncerai la chose, oui ; mais nous irons tous, pour que sa colère ne tombe pas sur moi "seul. »

Cependant Vinicius perdait patience. Pétrone et Chrysothémis se moquaient de lui ; il marchait précipitamment par l’atrium en répétant :

« Ils devraient déjà être ici!... Ils devraient être ici!... »

Il voulut sortir, mais ils le retinrent.

Soudain dans l’anti-salle, des pas retentirent et une horde d'esclaves entra dans

QU O V ADI S f

l'atrium ; se plaçant sous le mur, ils levèrent les mains et se mirent à geindre :

« Aah!... Aaaaah ! »

Vinicius bondit vers eux.

<( Où est Lygie ? cria-t-il d’une voix terrible.

— Aaaah ! »

Gulon s’avança, et, précipitamment, d’une voix affligée :

« Vois le sang, seigneur! Nous l’avons défendue! Vois le sang, seigneur! Vois le sang ! »

Il n’acheva point. Vinicius, d’un flambeau de bronze, avait fracassé le crâne de l’esclave. Puis, à deux mains, il se prit la tête et s’enfonça les doigts dans les cheveux, en râlant :

« Malheur à moi!... »

Sa face bleuit, ses yeux se révulsèrent, sa bouche écuma.

« Les verges ! cria-t-il enfin d’une voix inhumaine.

— Seigneur ! Aaaah ! Pitié ! » gémissaient les esclaves.

Pétrone se leva avec une moue d’écœurement.

« Viens, Chrysothémis, dit-il. Si tu veux voir de la viande, je ferai prendre d'assaut l'étal d'un boucher aux Carines. »

Et ils sortirent de l’atrium.

Dans la maison habillée de verdure et prête pour le festin, le gémissement des esclaves et le sifflement des verges persistèrent jusqu’au matin.

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