CHAPITRE
LES CIGOGNES LiE KABAT
Je croyais qu'il n'y en avait qu'en Alsace !
Et je les trouve tout le long de cette côte
marocaine, immobiles sur leurs longues
pattes, avec leurs plumes blanches et noires,
leur cou flexible et leur bec de corail qui
fait un bruit de castagnettes... Je ne sais
comment aucune image, aucun hasard de
lecture ne m'avait préparé à les voir ici, ces
cigognes. Et c'est pour moi un plaisir
enfantin de rencontrer ces grands oiseaux, que j'imaginais seulement sur les cheminées de chez nous. Avec le même air familier, la même attitude pensive qu'au sommet d'un clocher d'Alsace, elles se posent sur les murs d'enceinte des vieilles petites cités maugrabines, Fédhala, Bouznika, Skrirat, Témara, qui s'échelonnent sur les grèves de Casablanca à Rabat. De ces vieilles petites cités, on n'aperçoit rien d'autre que le corset de leurs murs rouges, dont la ligne flamboyante n'est interrompue çà et là que par d'énormes tours carrées, une porte, un éboulis ou la verdure d'un figuier. Mais de la vie enfermée dans ces remparts couleur de feu on ne voit, on n'entend rien. Seuls, les graves oiseaux blancs et noirs animent ces kasbahs mystérieuses, posées là sur le sable comme les gravures de quelque ancien traité de fortification. Debout sur les cré-
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neaux en pointe, le bec tourne vers ia mer ou vers le bled désolé, on dirait les sentinelles d'une vaste cité d'oiseaux ; et l'indigène accroupi dans ses loques, au seuil du grand trou d'ombre que fait la porte de la ville, semble n'être que le gardien dr ces nids fortifiés, l'esclave de ces hôteaériens.
Ah ! ce n'est pas ici qu'il faut venir chercher les fantaisies î^racieuses de l'imagination musulmane I Avec leurs créneaux, et leurs tours, ces forteresses rouges de ia côte marocaine n'éveillent dans l'esprit qu'un brutal sentiment de rapt, de pillage, de vie violente et menacée. Sous un ciel décoloré par l'excès de la lumière et l'humidité marine, leur présence énigmatique ajoute encore à la morne détresse des eaux et de la terre brûlée. Et vraiment c'est inattendu, après ces dures images de soli»
tude et de piraterie, de tomber tout à coup sur un charmant conte oriental.
C'est cela ! un vrai conte oriental, à la fois guerrier et si tendre, où la tombe se mêle tout familièrement à la vie, et sur lequel glisse le souvenir du divin Cervantes, et de Robinson Crusoë, et de tous les captifs, et les captives inconnues, que les corsaires ont emmenés jadis dans ces maisons couleur de neige... A l'embouchure d'un lent fleuve africain où la mer entre largement en longues lames frangées d'écume, deux villes prodigieusement blanches, deux villes des Mille et une Nuits, Rabat el Fath, le Camp de la Victoire, et Salé, la barbaresque, se l'envoient de Tune à l'autre rive, comme deux strophes de la même poésie, leurs blancheurs et leurs terrasses, leurs minarets et leurs jardins, leurs murailles, leurs tours et leurs grands cimetières pareils à des landes
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bretonnes, à de vastes tapis de pierres grises étendus au bord de la mer. Plus loin, en remontant le fleuve, au milieu des terres rouges, rouge elle aussi, s'élève la haute tour carrée d'une mosquée disparue. Plus loin encore, encore une autre ville, ou plutôt les remparts d'une forteresse ruinée qui maintenant n'est plus qu'un songe, un souvenir de pierre dans un jardin d'orangers. Et de Rabat la blanche à la blanche Salé, par-dessus le large estuaire du fleuve, de la solitaire tour de Hassan à Cliella la mystérieuse, c'est, du matin au soir, un lent vaet-vient de cigognes qui, dans la trame de leur vol, relient d'un fd invisible ces trois cités d'Islam ramassées dans un étroit espace, ces blancheurs, ces verdures, ces eaux. Est-ce mon imagination ou mes yeux qui voient dans cet endroit un des beaux lieux du monde? Pareil aux grands oiseaux, mon
regard se pose tour à tour, sans jamais se lasser, sur toutes ces beautés dispersées. Mais comme eux il revient toujours à la sortie du fleuve, sur le haut promontoire qui dresse au-dessus de Rabat une puissante masse en trois couleurs, de blanc, de vert et de feu. C'est à lui seul un paysage qui saisit l'âme tout entière, un pa} sage ardent et laiteux, brûlant et frais à la fois, tel qu'on pensait n'en pouvoir rencontrer que sur les toiles d'un Lorrain ou dans les grandes folies d'un Turner. Du coup pâlissent dans la mémoire les souvenirs, si romanesques pourtant, de ces comptoirs fortifiés que Venise en ses jours de gloire a semés dans l'Adriatique, de Trieste à Durazzo. Tous les peuples divers, venus ici pour une heure ou pour des siècles, Carthaginois, Romains, Arabes, Portugais, ont bâti sur ce rocher. Il y a là-haut un amoncellement prodigieux
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de murs rouges qui plongent à pic dans la mer ou s'appuient sur la falaise, les uns délités et ruineux, les autres surprenants de jeunesse, de force vivacc ; des l)uissons de cactus, des touffes de roseaux, toutes les espèces de figuiers ; un amas de maisons misérables mais éblouissantes de chaux vive, où les sultans ont installé quelques familles d'une tribu guerrière, la tribu des Oudayas, qui donne son nom au rocher; un beau palais mauresque avec sa cour, son jet d'eau, ses jardins, où les jeunes pirates s'initiaient jadis aux secrets de la navigation ; une porte géante qui à elle seule ferait une vraie forteresse ; le mât léger d'un sémaphore ; et au sommet de tout cela, dominant des lieues de mer et de campagnes vides, la tour carrée d'un minaret.
De près, cet étonnant décor, sous la lumière du plein midi, découvre bien un
s RADAT
peu sa misère. Le temps, les hommes, les vents du large ont attaqué cet appareil guerrier, détruit en mainte et mainte place la robuste perfection des choses. Les blanches maisons accrochées aux éboulis des murailles ne cherchent môme pas à cacher ce qui s'entasse, dans leurs cours, de femmes en haillons, de misère, d'enfants charmants mais sordides ; les verdures, qu'aucune pluie n'a lavées depuis longtemps, sentent un peu la soif et la poussière en dépit de l'humidité marine; des détritus de toutes sortes descendent à la mer en longues traînées noirâtres au milieu des pierres écroulées. Il n'y a pas jusqu'aux nids de cigognes posés sur un pan de la luine comme de larges plateaux d'immondices, qui ne se montrent eux aussi à nu dans leur pauvreté orientale, ajoutant leur misère d'oiseaux à celle qui s'agite déjà parmi ces murs embrasés.
Mais qu'on s'éloigne ou que vienne le soir, et le magique Orient refait aussitôt ses prestiges sur la Kasbah des Oudayas. Quand le soleil s'incline à l'horizon et qu'une lumière voilée de brume enveloppe ce rocher plein d'histoire, tout se recrée, tout s'anime. Les murs retrouvent leur jeunesse et leur ancienne perfection, la verdure son éclat, les nids leur poésie aérienne. Le mât du sémaphore, avec ses agrès compliqués, paraît quelque bateau fantôme jeté là-haut sur ces pierres par un coup de mer monstrueux. Les pauvres petites maisons blanches et le minaret qui les couronne ne forment plus qu'une vaste féerie d'une complication folle, où s'enchevêtrent et se confondent les terrasses et les jardins suspendus. Cette roche guerrière et ses remparts rougeàtres ne semblent plus servir qu'à soutenir la rêverie. La longue houle
atlantique, qui se brise en bas sur les rochers, met une rumeur héroïque autour de ce palais de sons^e. De l'autre côté de l'estuaire, Salé la barbaresque n'est plus qu'un jeu de la lumière, une gracieuse fantaisie de la lune sur ie sable, une dernière frange d'écume apportée là par le flot.
Au pied de ce haut promontoire, on a toujours fait de grands rêves. Dans quelle bibliothèque de Fez, de Marrakech ou d'Espagne, dans quelle poussière ou quel néant étemel reposent aujourd'hui les plans que dessina jadis un architecte maugrabin, pour faire de la charmante et modeste Rabat une nouvelle Alexandrie? C'était, je crois, un sultan almohade, contemporain de saint Louis, qui en avait conçu l'idée. Aujourd'hui ie rêve est repris ; les racines du figuier vivace rex)oussent sur la vieille muraille. Dans un temps prodigieusement rapide, ce
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vieux mot de Rabat aura dépouillé pour toujours son voile de brume atlantique, et CCS rauques syllabes, nous les prononcerons avec l'orgueil tranquille et cette familiarité, hélas I un peu baaiale, qu'on attache déjà aux noms prestigieîux naguère d'Oran, de Constantine ou d'Alger. Au pied de la tour solitaire, nous commençons de construire nos demeures entre les murs de la ville indigène, qui continuera de mener (incha Allah! s'il plaît à Dieul) sa traditionnelle vie musulmane, et les remparts flamboyants de la mystérieuse Chella. Ces masses blanches dispersées dans les vergers, ces jardins pleins de fleurs, ces buissons de bougainvilliers, ces haies de géraniums et de liserons bleus, ces maisons de bois provisoires, ces légers bungalows qui ne sont là que pour un jour, ces cabanes de mercantis bâties avec deux planches au bord de sentes
poussiéreuses, ce palais de sultan dans une campagne déserte, ces avenues déjà tracées mais encore sans maisons, et ces maisons sans avenues, ce cabaret plein de soldats auprès du four d'un potier qui travaille aujourd'hui encore comme on travaillait à Carthage : c'est l'Alexandrie nouvelle. Demain une ville française couvrira le vaste espace que nos architectes lui ont réservé sur le papier. Ses maisons, ses rues, ses mœurs viendront battre les murailles de la silencieuse Chella. Pour des années ou pour des siècles? semblent se demander avec un air de sphinx les grands murs flamboyants de la cité disparue, qui de tout ce qui vécut, aima et combattit dans leur tragique enceinte, ne gardent plus de vivant qu'une source d'eau fraîche et quelques pierres de tombes disloquées par les figuiers.