‹ Rabat ou les heures marocainesChapitre 2 sur 17 · LA FANTASIA NOCTURNE · texte numérisé non relu

LA FANTASIA NOCTURNE

La maison que j'habite, dans la ville indigène, n'a pas de fenêtres sur le dehors. Son mur blanc tout uni ne présente k la rue qu'une lourde porte à clous, avec une ferrure en forme de main de Fathma, un heurtoir pour le cavalier, et, au-dessous, pour le piéton, un gros battant de cuivre. On entre dans un couloir au fond duquel est pratiquée, comme dans l'antique maison romaine, une niche avec son banc pour loger, la nuit, un esclave. Le corridor fait un coude et l'on se trouve au cœur du logis, dans une charmante cour carrée, un patio ouvert sur le ciel.

Un petit cloître, des colonnes, un balcon et sa balustrade d'un bleu rustique et passé, des fenêtres en coquilles, de hautes portes qui ferment les chambres, de hauts portails plutôt, dans lesquels sont découpées des entrées plus petites en forme d'arcs surbaissés, d'autres colonnes sur le cloître reliées entre elles par des arcs ajourés... Mais c'est un palais; î direz -vous. Non, c'est une très simple dememre, une modeste maison arabe, et les mots sont bien maladroits qui donnent à tout cela un faux air d'opulence. Les colonnes ne sont que des briques recouvertes de plâtre: les arabesques des stucs, les palmettes à deux branches et les pommes de pin s'effacent sous la chaux dont les ménagères les. blanchissent depuis je ne sais combien d'années; les hautes portes ne sont pas peintes de vert amande, de bleu turquoise ou de violet aubergine.

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mais d'an simple badigeon bleu délavé par les pluies d'hiver. On n'y voit point de ces plafonds de cèdre aux incrustations de nacre, qui font la gloire des riches demeures musulmanes. Pas de jet d'eau non plus dans la cour : rien qu'un puits à l'angle d'un mur. Et le pavé de mosaïque n'a pas de beaux dessins compliqués.

Pourtant, oui, c'est un palais, si on appelle ainsi un séjour où tout est fait pour le secret d'une vie singulière et pour le plaisir des yeux. Dès qu'on a mis le pied dans cette cour, pour laquelle la maison a réservé toutes ses grâces, on a l'impression délicieuse de laisser la vie derrière soi, d'entrer dans un nouveau royaume de silence, d'oubli, de solitude et de fraîcheur. Impossible d'imagmer, pour les heures brûlantes du jour, un endroit plus agréable que ces vastes chambres nues, larges à peine de trois ou quatre

pas mais invraisemblablement longues et élevées, et si gracieusement ornées de portiques en plâtre ajouré qui forment à chaque exlrémité deux alcôves en ogive. Par terre, sur le dallage de briques, des nattes, des tapis, des matelas couverts de mousseline, qui courent comme un sofa le long de la muraille blanche, et, dans chacune des alcôves, un amoncellement de matelas pareils, de coussins aux couleurs vives. Rien de plus, mais c'est parfait. Et que l'on est reconnais- , sant à la fenêtre d'être si petite sous sa coquille étrange, à la porte d'être si lourde, si impénétrable au soleil, lorsqu'on a mis, entre soi et l'aveuglant éclat du jour, ses deux énormes portants de cèdre fermés par un loquet de fer !

Là- bas, dans la ville française qui se bâtit hors .des murailles, nos architectes s'ingénient à copier le détail gracieux de

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ces demeures musulmanes ; mais ces fantaisies charmantes que le sage artiste arabe réservait pour l'intérieur du logis, nous les ofl'rons, nous, à la rue. Cette maison d'Islam, toute repliée sur elle-même et orientée vers le secret, nous la retournons comme un gant. Comment faire autrement sans nous renier nous-mêmes? Une maison c'est une âme : la nôtre est toute curiosité, agitation, inquiétude, toute projetée vers le dehors. Nous croirions déjà être descendus au tombeau, si la vie, que nous venons de laisser à la porte, ne rentrait aussitôt par la fenêtre.

Et puis — je le pressens déjà à quelque chose comme un frisson qui, même dans ces journées de juillet, tombe le soir sur les épaules — quand les averses de l'hiver s'abattent au fond de cette cour avec la fureur obstinée qu'ont, parait-il, les pluies

sur cette côte, et que l'eau des terrasses ruisselle à flot de ces petites tuiles qui dessinent là-haut, sur le faîte des murs, de légers festons d'un vert tendre, ah ! comme elle doit être triste et perdre son riant visage,, cette blanche maison, sans feu, sans cheminée, sans fenêtres (ou si petites) et qui ne reçoit de jour que par ces grandes portes ouvertes, où pénètre avec le froid, la lumière grise et mouillée !...

Quand je .^uis dans mon puits d'ombre, pour revenir au sentiment qu'une vie existe au dehors, je gravis la petite échelle qui conduit à mon toit. Aucun homme, fùt-il musulman, n'a le droit de paraître sur les terrasses. Elles sont réservées aux femmes, et c'était un de leurs plaisirs, au coucher du soleil, ces promenades, ces visites, ces bavardages entre le ciel et la terre. Mais depuis quelques années, des regards indiscrets sont

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venus jeter le désarroi dans leurs réunions . aériennes. Plutôt que de subir noti^ curiosité elles restent au fond des patio, et si par hasard quelques-unes se montrent encore au soir tombant, ce n'est plus comme autrefois à visage découvert, dans l'éclat de leur toilette, mais toutes empaquetées de laine, et telles qu'on les voit dans la rue.

Ma présence ne dérangera donc personne.

C'est du moins ce que je me dis, tout en sentant très bien l'inconvenance de ma conduite; et je monte, rempli de remords, n'ayant pas la courtoisie de sacrifier à ces captives l'agrément de respirer l'air du soir... Mais combien nous devons leur apparaître odieux à tous ces gens d'Islam, et gênants, et insupportables, même quand notre curiosité n'est faite que de sympathie et du désir de comprendre!

Là-haut, tout est blancheur apaisée, lai-

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