‹ Rabat ou les heures marocainesChapitre 17 sur 17 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

LE MOUSSEM DE NOTHE CIVILISATION

C'est aujourd'hui vendredi. Dans le grand cimetière de la dune, pas un burnous, pas un haïck n'est venu s'asseoir sur les tombes; pas un maître d'école n'a mené son petit troupeau d'enfants fleuris chantonner le Coran au milieu des pierres funèbres : on se croirait un jour ordinaire de la semaine ; et peut-être, depuis qu'il y a des tombes en ce lieu, jamais la solitude n'a été si complète... Sur le plateau habituellement désert où s'élève le palais du sultan, près du grand aguedal vide, une foire française vient de s'ouvrir, et tout le monde, délaissant les

morts, s'en est allé assister à la fête de notre civilisation.

Devant les baraques de bois, je retrouve les notables de Rabat et de Salé que je voyais l'autre soir, au moussem de Sidi Moussa, nonchalamment étendus sous les tentes blanches et noires, pleines de piété, de paresse, de contemplation, de musique ; je retrouve les cavaliers qui lançaient leurs fantasias entre la casbah ruinée et le tombeau du ramasseur d'épaves, et tous ces gens en délire qui se passionnaient, là-bas, pour les exercices étranges, l'ivresse, l'exaltation sacrée, le sang qui coule sur la joue, la chevelure qui se défait, la bave qui écume aux lèvres, le corps qui se contorsionne et se brise au milieu du cercle obstiné qui frappe le sol en cadence... Voilà tous les cercles rompus, les rondes arrêtées, les prières suspendues. Dans quels soussols, dans quelles tanières, les nègres musi-

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ciens ont-ils laissé leurs instruments? Les hachettes des Hamadcha encore ensanglantées, toutes noires de sang caillé, sont accrochées à la muraille; les tambourins et les musettes relégués dans un coin; les personnages pieux ont laissé là leurs chapelets ; on a soufflé sur les dernières bougies ; les chansons andalouses ont suspendu leur concert qui semblait inépuisable; le poème du Regret cesse de résonner dans l'air; la volupté a quitté ses coussins de mousseline... Et tout ce monde va et vient devant nos mille inventions, filles de la dernière heure du temps, aussi surpris sans doute que je l'étais moimême, l'autre jour, au milieu des cercles magiques. Mais devant les phonographes qui leur emplissent les oreilles de nos airs et de nos chansons, ou la toile blanche qui se peuple des aventures saugrenues de Peaux-Rouges, de cow-boys, et de celles, plus extravagantes

encore, de petits bourgeois français, ces Maughrabins ne laissent voir aucun étonnement. Tou tes ces nouveautés merveilleuses sont trop loin de leur esprit pour que leur secret impénétrable les préoccupe un instant. Une bonne fois ils se sont dit que nous avions capté les génies dans nos machines, comme leurs sorciers emprisonnent les forces obscures de la nature dansleurs drogues et leurs amulettes. C'est choses de Français, pensent-ils; et cette simple idée suffît à soulager leur imagination de tout le poids du mystère.

0 danses, que je vous regrette! 0 musique, 6 volupté, fête antique que le hasard m'a mise un instant sous les yeux, mais qui est la vie éternelle d'ici et que je sais déjà mourante ! Passionnés du vieux Maroc, comme je comprends vos nostalgies, comme moimême j'en suis saisi ! Dans les baraques de cette foire s'entassent toutes les choses qui

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ont commencé de transformer ce pays, et qui feront que bientôt on ne le reconnaîtra plus : charrues d'acier, pour défoncer un sol qui n'a jamais été égratigné que par un soc armé d'une pointe de fer ; voitures automobiles à l'incompréhensible vitesse, pour traverser ce paysqui ne connaissait hier encore que le petit trot des ânes, Famble de la mule, le galop des chevaux et la marche solennelle des chameaux au pas feutré; canots à vapeur, pour remonter sans fatigue, et comme en se jouant, ces estuaires habitués depuis toujours à la rame et au chant des barcassiers; phonographes, pianos mécaniques, pour remplacer le guimbri, le tambourin, la rhaïta et tous les instruments de la musique obsédante dr.

Moghreb.

Au loin, Rabat et Salé, après le grand éclat du jour, prennent la teinte apaisée du soir, et sur leurs blancheurs se répandent,

eh longues traînées paresseuses, les fumées odorantes des fours à pain qui s'allument. Sous le soleil qui les dore, derrière leur double et triple enceinte elles semblent tout à fait rassurées, les deux petites villes d'Islam. Elles n'ont pas l'air de soupçonner quelles prodigieuses forces destructrices de leur modeste bonheur sont accumulées contre elles dans ces pavillons éphémères dressés là sur ce plateau. Pour moi, ces objets de chez nous arrivés jusqu'ici par des navires sans voiles ni rameurs, ne sont pas loin de m'apparaître, à cette heure crépusculaire, comme autant de bêtes furieuses prêtes à s'élancer sur ces maisons innocentes. Je les vois déjà s'évader de leurs cages de planches, bondir sur la pente du plateau, traverser les jardins, sauter par-dessus les murailles, se déchaîner dans les rues épouvantées, culbuter au passage l'épicier, rherlx)riste, le marchand de bei-

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gnets, le dévideur de soie, le brodeur de babouches, le tailleur et ses gracieux apprentis, et massacrer au fond de leurs armoires vingt métiers séculaires. Les notaires sont déjà morts de frayeur sur leurs pupitres minuscules; les mendiants, au pied des mausolées, tombent le nez dans leur écuelle; les norias des vergers suspendent leur gémissement ; au fond des réduits souterrains, les infatigables manèges s'arrêtent de tourner pour la première fois depuis des centaines d'années. Le silence s'enfuit des maisons. Les terrasses s'écroulent dans les cours où résonnaient jadis le tambourin et le violon. Les mosquées elles-mêmes ne sont pas épargnées...

Il est des moments où le cœur est si plein du regret de tant de choses encore vivantes mais déjà condamnées, qu'on prête trop complaisamment l'oreille aux voix nostalgiques, qui vous crient avec un accent passionné :

« Pas de bête plus redoutable que la civilisition aveuglément déchaînée î un Aïssaoua en fureur qui dévore un mouton sanglant, un Hamadcha qui se taillade et vous tailladerait à vous-même le crâne avec sa hachette de fer, n'est pas plus hors de sens qu'un de ces civilisés, dont les regards grossiers ne découvrent pas la noblesse d'une civilisation pleine de raftinements cachés ; que la nudité choque, que la grâce pudique des longs vêtements fait sourire; qui voudraient porter partout leur pioche et leur sottise, jeter bas les murailles séculaires, comme un obstacle au trafic, bouleverser les cimetières et construire des palace-hôtels sur le promontoire des Oudayas... La très ancienne vie que Ton menait ici, avec ses brutalités, ses injustices, sa misère, son ignorance, elle est encore préférable aux fausses douceurs, aux fausses justices, aux fausses richesses, aux

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faux bonheurs, à la science vaine que nous apportons avec nous. Et je ne parle pas des vices qui nous accompagnent toujours, et qui détruisent plus de choses que notre ordre n'en conserve. Une fois de plus, dans ce pays, comme en tant d'autres lieux du monde, le sinistre génie d'Europe va tarir pour toujours des sources de rafraîchissement, de fantaisie, de jeunesse, d'immenses nappes de silence, d'immobilité, de repos ; de grands espaces encore vierges, réservés à l'instinct, au demi-sommeil de la pensée. Et quand il n'y aura plus dans l'univers ces peuples, dont les mœurs et les usages permettent de se représenter sans effort de très anciennes vies, un fossé qu'on ne pourra plus combler sera creusé dans l'histoire. L'humanité appauvrie, enlaidie, abêtie par sa propre intelligence, ne sera même plus capable de comprendre quel trésor elle a gaspillé...

â'62 RABAT

O regrets de V Andalousie Arrêtez de me faire souffrir!

Après tant d'autres conquérants, voici que notre heure a' sonné. La destinée remet ce pays dans nos mains; et au lieu de se lamenter, il faut nous réjouir, car si nous n'étions pas venus, d'autres auraient pris notre place, d'autres maîtres plus brutaux. Par une chance unique, la fortune a voulu qu'un esprit ferme et généreux, une intelligente tendresse pour l'àme de ce vieux pays ait policé ici la civilisation, lui ait enlevé son venin et cette dureté qu'a presque toujours la puissance. En Algérie, pendant un siècle nous nous sommes organisés sans tenir compte de l'Islam et nous avons tué trop de choses — de celles qu'on ne remplace jamais. Là-bas, la fête arabe est finie. Mais au Maroc, la claire raison du général Lyautey, ef chose encore plus rare, son profond sentiment de

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la beauté musulmane et de la notre propre, s'emploie à nous épargner le spectacle de destructions imbéciles, et à faire respecter ici une noble manière de comprendre la vie, qu'ailleurs mal avertis encore nous avons méprisée. Dans cet immense bled qu'envahit derrière moi le crépuscule, il a construit des routes, pacifié des tribus, aménagé des ports, bâti des cités nouvelles, retenu sur le bord de l'abîme de grands vestiges du passé que les indigènes eux-mêmes laissaient aller à la ruine, sauvé de vieux métiers, remis les artisans sur la trace de leur génie d'autrefois ; là où l'immobilité ressemblait trop à la mort, il a apporté la vie; les sentiments du vieux Moghreb, ses traditions, ses mœurs, son gouvernement séculaire, rien n'a été brutalisé; et devant moi, ce soir, ces deux cités d'Islam, si paisibles sous la lumière déclinante, peuvent s'endormir dans leurs murail-

les, au moins avec l'illusion qu'elles ont gardé leur secret... Dans ce pays du Sultan Noir où tout est dominé par quelque influence invisible, puisse l'esprit du Général vivre toujours au fond des choses et l'emporter sur des façons brutales et des égoïsmes grossiers 1 Puissions-nous ne pas déranger un seul pli au blanc linceul de chaux qui couvre Rabat et Salé I Dans l'Age de fer où nous vivons, on ose à peine écrire qu'il est permis de tout attendre de l'intelligence et de l'amour. C'est vrai, on n'ose pas le dire, mais il faut pourtant l'espérer...

Je rentrai, à la nuit tombante, le long des murs almohades. Du cœur mystérieux des jardins ranimés par la rosée nocturne, montaient des parfums de figuier et de menthe, mêlés à l'odeur de la poussière et au bruit sourd de la mer, dont la rumeur se réveille dès que le soleil est couché; il

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faisait tout à fait nuit quand j'arrivai à l'enceinte andalouse, derrière laquelle se pressent les maisons de Rabat.

Au pied de lamuraiile, se trouve un de ces cimetières où l'on enterre tous ceux qui meurent hors des remparts, même quand ils sont de la cité, pour éviter que les cadavres ajoutent leur contagion à toutes les influences mauvaises qui existent déjà dans la ville. Au milieu de ces tombes, comme dans les grands champs mortuaires allongés au bord de la grève, il me semble qu'il y a, !à aussi, des places réservées aux idées étrangères accourues d'au delà l'Océan, toutes remplies d'une orgueilleuse vie, et qui pendant des siècles et des siècles sont venues battre cette enceinte, s'y briser et mourir. Bien souvent, au crépuscule, rentrant du bled solitaire, j'ai cru voir errer leurs fantômes, lorsque les burnous qui cheminent revêtent l'aspect

m^'stérieux que nos imaginations à nous, hommes du Nord, prêtent aux esprits errants. Aujourd'hui ces pensées triomphent. Elles franchissent le rempart, pénètrent mec moi dans la ville, m'accompagnent jusqu'à ma maison à travers les petites rues, qu'éclaire çà et là une bougie plantée dans un concombre. Parmi ces demi-ténèbres, toutes les charmantes choses d'Islam reprennent peu à peu leur empire et murmurent à mon oreille Féternelle musique du renoncement oriental. Vais-je encore me laisser séduire?... Je lève le heurtoir de ma porte. H retombe brutalement, dans le silence de la rue, brisant Tcnchantement nocturne. Aschkoun? crie la servante. Je lui réponds : « C'est moi! » Mots d'un autre langage qui ne signifient rien au milieu de ces grands murs blancs, et qui pourtant font que la porte s'ouvre. Et je demeure un instant confondu de me trouver

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au milieu du patio qu'une lune paisible éclaire, seul avec mon ombre et tout ce que j'apporte avec moi d'incompréhensible et d'étranser.

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