CHAPITRE XI AINSI PARLA SIDI MOUSSA
Je suis relourné, l'autre jour, au tombeau de 8idi Moussa. La solitude avait repris possession de la falaise. La poussière était retombée sur les pistes des fantasias et dans les cercles magiques. Des chiens achevaient de dévorer les os abandonnés dans la ville de toile éphémère. Le tombeau blanc, la Kasbah rouge avaient recommencé leur colloque muet au bord de la mer attentive. Seule une forme blanche, immobile sur les rochers, semblait oubliée par la fête.
Nul n'ignore qu'en Islam, pour avoir de beaux songes, il suffit de s'étendre auprès
d'un marabout et de s'abandonner au sommeil. A l'ombre de son mausolée, Sidi Moussa m'est apparu, un chapelet dans une main, et dans l'autre un asphodèle.
« Qui es-tu ! ô étranger, toi qui ne portes ni le turban, ni le burnous, ni les babouches, me dit le pieux personnage. Que viens-tu chercher près de moi ? Qui t'a conduit vers ces rivages ? A ton vêtement et à ta mine, je crois avoir reconnu que ce n'est pas un vil amour du gain. Si c'est le pur désir de connaître, je ne veux pas que tu te réveilles aussi pauvre que tu es venu, et que tu m'aies visité sans profit... Sache donc que dans la bien-aimée Salé, où j'ai mené ma vie terrestre, il y a trois choses merveilleuses. Tu verras la première, si tu montes demain, à midi, tout en haut de la ville, à deux cents pas de la grande mosquée dans la direction delà mer. La seconde, tu la trouveras dans
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la demeure d'El Kortebi, dont chacun à Salé pourra t'indiquer la maison. La troisième, c'est au fondouk des huiles qu'elle te sera révélée... Je te laisse avec le bien. »
Le lendemain, pour obéir aux commandements du Saint, je gravissais les ruelles embrasées, maugréant après les songes qui me jetaient hors de chez moi par un de ces midis brûlants où, dans la tète en feu, la pensée s'évapore comme une goutte d'eau posée sur une pelle ardente. Je gagnai la grande mosquée plus reposée, plus éclatante, plus silencieuse que jamais dans sa blanche solitude, et quand j'eus fait les deux cents pas dans la direction de la mer. je me trouvai nez à nez avec un petit àne qui, les yeux couverts d'un sac faisait tourner une noria.
L'antique engrenage de bois que cet ànon mettait en branle, tirait des profondeurs d'un puits des ustensiles hétéroclites : vieux
pots de terre, boîtes à conserves, fixés de distance en distance sur une longue chaîne de jonc tressé, et qui, surgissant tour à tour, déversaient dans une cilerne l'eau dont ils étaient pleins.
On les voit dans tous les jardins de l'Espagne et du Maroc, ces noria dont le grincement est un des bruits de la terre africaine. A Salé même il y en a plus de cent, répandues çà et là dans les vergers. Les plus charmantes s'abritent sous des mûriers qui leur prêtent leur ombre. Mais celle-là était posée sur un tertre embrasé; aucun arbre ne l'abritait de ses feuilles ; le soleil implacable tombait sur le pauvre animal — image d'un supplice qui durait depuis des siècles et durerait des années et des années encore, image aussi du bon accord du soleil et de l'eau, qui au pied du monticule sur lequel étaient juchés la bête et l'appareil,
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faisaient pousser avec une admirable abondance un frais jardin dans le désert.
Je compris alors pourquoi le Saint qui transformait jadis en citrouilles et en comcombres la tige amère de l'asphodèle, avait choisi Theure de midi pour m'envoyer làhaut, et, entre cent noria cette triste machine. L'infortunée petite bète, lentement obstinée, qui tournait son manège avec une constance pins qu'humaine, faisait et reiaisait indéfiniment le miracle qui lui valait encore, à lui Sidi Moussa, une prière des homme-. Cet une résigné transformait, lui aussi, en jardins magnifiques la stérilité des sables...
Je caressai l'ûnon, et remerciant Sidi Moussa de ne pas ressembler à ces guides importuns qui vous promènent au milieu fie ruines illustres, que !a curiosité de l'univers ruine davantage encore, je me rendis
chez El Kortebi. De nouveau je passai dans l'ombre de la grande mosquée, et devant la médersa dont la porte disjointe défend des siècles de rêve suspendus dans le silence, de vieux songes défaits, des voix qui se sont tues avec le murmure des fontaines, un passé de science embaumé dans ce sarcophage de stuc, tout un palais croulant où les poutres de cèdre sculpté blanchissent comme des ossements sous le soleil et la pluie. Je traversai les ruelles où s'élèvent les maisons des plus riches bourgeois de Salé, et tout en marchant, je pensais : faut-il que la maison d'El Kortebi soit superbe, pour l'emporter, au sentiment du Saint, sur ces belles demeures mystérieuses !
Or, la maison d'El Kortebi n'était qu'un pauvre logis. Son maître, minable lui aussi, sommeillait dans le corridor où l'on goûte, aux heures chaudes du jour, entre la porte
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entre-bàillée et la cour intérieure, le léger courant d'air, seul mouvement de l'atmosphère embrasée.
Pour réveiller quelqu'un qui fait la sieste et lui demander sans autre préambule s'il ne possède pas un trésor, il faut avoir pour soi l'ordre impérieux d'un songe.
— Un trésor! s'écria le pauvre diable en jetant les yeux sur sa misère. Si je possédais un trésor, habiterais-je dans cette masure?
Cependant, me dit-il, sa famille n'avait pas toujours été pauvre. Elle était originaire de Cordoue, d'où lui venait son nom d'El Kortebi — ce qui veut dire le Cordouan. Au temps du khalife Abou Bekr, elle possédait, à quelques pas de la grande mosquée d'Occident, une maison avec un jardin. Puis aux jours malheureux oi^i il avait fallu choisir entre l'exil, le baptême ou la mort, ses ancê-
très avaient quitté la chère Andalousie pour venir se réfugier dans cette ville de Salé, n'emportant de leurs richesses que la clef de leur logis
— Et cette clef, Tas-tu toujours? demandai-je.
Il se leva et reparut au bout de quelques instants, tenant une clef de fer rouillée, en tout semblable à celle dont on se sert encore aujourd'hui pour ouvrir le verrou des portes musulmanes. Et par enchantement, dès que j'eus dans la main la vieille clef rouillée venue du si lointain passé, surgirent devant mes yeux des pistes poussiéreuses, des jardins dans les sables, de formidables armées noires, des murailles rougeâlres, des cours de marbre éclaboussées de sang, des palais qui s'écroulent pour renaître sans cesse, des chambres parfumées remplies de voix de femmes, de jets d'eau
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et de musique. Je revis Tolède. Cordoue, Grenade, toute la vieille g'.oire que j'avais traversée quelques jours auparavant pour venir dan? ce pays, et je ne la revoyais pas dans sa décrépitude, mutilée par le temps, déformée par les architectes, envahie par les touristes et les commentaires des savants: je retrouvais cette beauté vivante, dans sa fraîcheur première, et j'entendais à mon oreille l'antique chanson du Regret qu'on chante de Tunis à Fez sur les violons et les guitares :
Nous avons passé les beaux jours
A Grenade, ville des plaisirs.
Entre les roses et les bourgeons,
nous avons passé la soirée.
0 regrets d'avoir quitté
les demeures de r Andalousie
arrêtez de me faire souffrir f
Oui, qu'étaientles habitations luxueuses des bourgeois de Salé et la médersa elle-même,
auprès de ces demeures nostalgiques?
Garde bien ta clef, El Korlebi, c'est la clef du plus beau des songes! En vain chercherais-tu, à Grenade ou à Gordoue, la serrure où glisser son fer rouillé. Une autre clef ouvre aujourd'hui ta maison de jadis et les palais croulants. Mais si tu veux, ô vieil Abencérage, nous construirons ensemble une demeure nouvelle; nous y mettrons une serrure que ta clef saura ouvrir, et dans le frais patio dont nulle trace de sang ne tachera les dalles, ensemble nous écouterons ce que le bruit d'une eau très pure fait entendre d'éternel aux amoureux et aux sages...
Le fondouk des huiles, à Salé, ressemble à tous les fondouks : des ânes, des mules, des chevaux vaguent autour d'un puits dans l'odeur nauséabonde de la cour intérieure, et au premier étage, le long de la galerie
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de bois, s'ouvrent les petites cases qu'habitent les filles de la douceur. Ainsi que la plupart des Ibndouks, celui-là est un bien habous, une fondation pieuse, et les quatrevingts douros que paie le tenancier servent à l'entretien des mosquées.
Sidi Moussa lui-même avait vécu dans cette hôtellerie. On me conduisit à la chambre qu'occupait jadis le saint homme, et dans laquelle, en ce moment, une fille de la douceur, dans sa toilette brillante, avec une étoile au front, du fard sur les pommettes et une cigarette à la main, faisait sa petite cuisine. Gomment le Gadi, les Oulémas, les fidèles du Marabout supportaient-ils cette profanation? Pourquoi, là-bas, un tombeau si vénéré? Pourquoi, ici, un oubli si injurieux ?
« 0 raisonneur éternel, me dit alors Sidi Moussa, je ne t'ai pas conduit sans dessein
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dans cette chambre qui fut en effet la mienne. Apprends donc, fils d'un autre ciel, par le contraste que j'ai mis sons tes ,yeux, à ne pas t'étonner. Tu en verras Lien (Tautres dans re pays, où maintenant je le laisse aller seul. Continue ton voyage, et cesse de t'imaginer que le plus grand intérêt de la vie, c'est de comprendre. Abandonne-toi simplement aux événements et aux choses. Et surtout garde-toi de jeter sur le monde le regard du sot qui s'indigne, d'im.iter l'orgueilleux qui oppose sans cesse son sentiment à d'autres sentiments, sa pensée à d'autres pensées, et de croire, avec le pédant, que la sagesse est unique. »
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