‹ Rabaut Saint-Étienne sa vie et ses œuvresChapitre 1 sur 3 · LICHTENBERGER · texte numérisé non relu

LICHTENBERGER

La Faculié n'entend ni approuver ni désapprouver les opinions particulièrés au candidat.

TÉAdGNI

Les persécutions que le protestantisme a supportées en France, leur violence et leur durée ont isolé ses sectateurs du reste de la nation et ont fait des réformés un petit peuple qui conserve dans l’État sa physionomie particulière et son caractère distinctif. Ils ont longtemps vécu au milieu de leurs concitoyens comme des étrangers, et encore aujourd'hui, malgré la protection des lois, ils n’ont pas complétement dépouillé cet esprit d'exclusion ou plutôt de séparatisme. Ils se complaisent à l’écart, se renferment dans leur monde, et si quelqu'un d’entre eux se mêle au courant général du siècle, ils le considèrent volontiers comme un transfuge et oublient bientôt son origine. Leur susceptibilité est si jalouse qu'ils ne revendiquent ni ses talents ni sa réputation ; ils laissent au public le soin de garder sa mémoire. C'est ce qui est arrivé à Rabaut Saint-Étienne. Le député de la convention a fait oublier le pasteur de Nîmes; l’homme politique a effacé le souvenir du protestant. Ses coreligionnaires parlent de lui comme d’un acteur secondaire de la révolution, voilà tout. Suivant leurs impressions personnelles sur le mouvement de 1789, ils l’exaltent ou le rabaïssent;

mais, à les entendre, on ne dirait pas que Rabaut Saint-Étienne ait jamais appartenu*à notre Église. Et pourtant le fils de Paul Rabaut est une de nos gloires les plus pures, le défenseur énergique et persévérant de nos libertés. Sa vie nous appartient, car elle fut consacrée à combattre le fanatisme et à préparer l’affranchissement de la conscience religieuse. J'ai cru remplir un devoir pieux en essayant de retracer simplement cette existence.

Il y a cent ans à peine que François Rochette expiait, sur un gibet à Toulouse, le crime d'être ministre protestant. Au moment où mourait ainsi le dernier de nos pasteurs martyrs, un Jeune homme passait la frontière suisse et s’acheminait vers le Languedoc afin d'y prêcher la foi réformée. Certes il fallait du courage pour accepter cette mission périllense, mais le nouveau proposant était de la race des fortes âmes et sortait d’une famille de confesseurs: c'était le fils aîné de Paul Rabaut, Jean-Paul Rabaut Saint-Etienne.

Rabaut Saint-Etienne était né au désert dans les mauvais jours. Quand il vint au monde, en avril 1743, la tête de son père élait mise à prix, sa mère menacée de la tour de Constance, et ses parents fuyaient tous les jours d’un lieu à autre, pour échapper aux recherches de leurs persécuteurs. «Il m'a souvent raconté, dit Boissy d’Anglas!, qu'il ne savait jamais durant le jour où on le mènerait coucher le soir, son père avait seul le

1 Boissy d’Anglas, Notice sur Rabaut Saint-Étienne, p.10.

secret de la marche commune, et quand on voulait le faire changer de place, on l’emportait à l'entrée de la nuit dans le lieu où il devait être reçu. »

Au milieu de cette vie de courses incertaines et d’inquiétudes continuelles , Paul Rabaut trouvait le temps et la liberté d’esprit nécessaires à l’éducation de son fils. Quand les occupations de son ministère devenaient trop absorbantes, il confiait à des amis le soin d’initier son emfant aux premiers éléments des sciences et des lettres. Toujours est-il qu’en dépit des circonstances, le jeune Rabaut reçut les commencements d’une éducation saine et solide.

Bientôt il fut envoyé à Genève, où le pasteur Ghiron continua de l’instruire jusqu'à ce qu'il se rendit au séminaire de Lausanne. Court de Gébelin y professait les langues anciennes, et la communauté de religion, d’origine et de malheurs établit entre le maître et l'élève une liaison qui dura autant que leur vie. Rabaut Saint-Étienne ne se rappelait pas sans émotion ces années de son adolescence où la bonté du fils d’Antoine Court lui avait adouci l’amertume de l'isolement, où son professeur l'avait admis dans son intimité et l'avait associé à ses travaux. Il faut voir avec quel attendrissement il parle des vertus et du caractère de son ami: «il était l’homme, écrit-il dans sa Lettre sur la vie et les écrits de M. de Gébelin!, que l’on aurait toujours voulu posséder et toujours voir et l’on ne l’appelait que le bon M. de Gébelin. Il avait la franchise des grandes âmes qui, sans y songer, se laissent voir telles qu’elles sont, et y gagnent toujours. La

1 Œuvres de Rabaut Saint-Étienne, t. II, p. 387 et suiv. Paris, Lainé frères , 1826.

simplicité de sa vie et de ses mœurs était celle de son caractère, qu’il avait gardé naïf et bon comme il l'avait reçu de la nature... Son âme était toujours dans un état de calme et paisible comme son cœur. Qui pourra consoler ses amis d’une perte à jamais irréparable?»

On comprend qu’une telle affection ait exercé sur Rabaut Saint-Étienne une profonde influence. La vie isolée qu’il avait menée durant son enfance le portait à la méditation ; le commerce de Court de Gébelin lui inspira pour les lettres un goût durable. Les occupations de son maître furent ses études de prédilection ; il accepta ses idées avec empressement et n’estima pas moins sa science que son caractère et son système que ses vertus. D'ailleurs, dans cette éducation faite en quelque sorte au pas de course, Rabaut n’avait pas le loisir de contrôler les assertions qu’il rencontrait, et il adopta de confiance les opinions de son maître et de son ami. Il entreprit même sous sa direction un ouvrage, que nous examinerons plus tard, sur la mythologie de la Grèce. Des études sérieuses et longuement approfondies auraient pu lui montrer les côtés défectueux des vues scientifiques de l’auteur du Monde primitif; il ne les fit pas. Des âmes attendaient là-bas, en France, des directions et des consolations ; il partit et se voua au ministère évangélique. L'Église de Bordeaux réclama ses services! ; mais il préféra rester à Nîmes, où il exerça les fonctiens pastorales à côté de son père dès l’année

Paul Rabaut fut pour son fils un vivant modèle, et

1 À. Borrel, Histoire de l’Église réformée de Nimes, p. 436. Toulouse 4856.

il restera le type des pasteurs du désert. Son activité débordante, sa sollicitude infatigable pour ses coreligionnaires , sa tolérance envers tous, ses saintes hardiesses vis-à-vis de l’autorité quand il s’agissait de réclamer la liberté de conscience ou l’élargissement des captifs, lui conquirent l’estime de ses adversaires et lont fait bénir des réformés. Encore de nos jours le nom de Monsieur Paul est vénéré dans Nimes, et l’on ne parle de lui qu'avec reconnaissance. Rabaut Saint- Étienne s’inspira constamment de sa conduite; il montra le même zèle, la même énergie et la même charité. Jamais, au dire de Boissy d’Anglas, jamais un seul mot d’aigreur, une seule provocation à la révolte ne souillèrent ses discours; son influence fut toute employée à entretenir la patience et la résignation, à éviter les troubles et à maintenir l’ordre et la paix. Gette manière d'agir fut d’ailleurs celle de tous les pasteurs de ce temps. En débit des menaces rigoureuses des édits, ils exhortaient les fidèles à aimer le roi, à respecter ses ordonnances, à espérer un avenir meilleur. Les sermons que Rabaut Saint-Étienne a publiés et qu’il avait prononcés dans des circonstances politiques sont conçus dans cet esprit : «Celui sur le mariage du roi Louis XVI en 1770, celui sur son sacre et sur la mort de Louis XV en 1774, sont pleins de douceur et de piété!.»

Les qualités de son caractère et la distinction de son esprit donnaient à ses paroles une nouvelle autorité. « J’ai habité à Nîmes, pendant dix ans, la même maison que lui, rapporte Boissy d’Anglas dans son in-

1 Boissy d’Anglas, Notice sur Rabaut Saint-Etienne, en tête du ft, Ier de ses œuvres (Paris 1821).

téressante notice; je l’ai vu et entretenu tous les jours pendant cette portion de ma vie; 4l ne s’en est pas écoulé un seul qui n’ait ajouté quelque chose à mon estime et à mon amitié pour lui. » Sa prédication, plus délicate que forte, se rapprochait de la manière de Massillon, qu’il goûtait beaucoup et qu’il lisait sans cesse. C’est sans doute à cette école qu’il apprit l’élégance des expressions, la variété de tours et la légèreté de la phrase qui distinguent ses écrits. Son éloquence onctueuse, pénétrante, toute nourrie de l'esprit des Livres saints, avait plutôt le don d'émouvoir que de convaincre; elle ne vous emportait point par la grandeur des images ou l’imprévu des mouvements, mais elle touchait, mais elle gagnait doucement les âmes : elle partait du cœur et elle allait au cœur!. Même dans ses discours politiques on sent cetie émotion communicative, on retrouve ce ton pathétique et attendri qui sont le privilége des vrais prédicateurs. Aussi ne faut-il pas s’étonner de l’excellent accueil que rencontra sa prédication auprès de ses coreligionnaires. Son nom attirait les foules autour de la chaire ; sa prudence dans les occasions difficiles, son courage et son dévouement lui conciliaient de nombreuses sympathies. Il prodiguait les secours aux malheureux et n’hésitait pas à exposer sa vie, quand il s'agissait de porter aux affligés et aux malades les consolations de l'Évangile. On a beaucoup vanté l’héroïsme des prêtres non assermentés; je ne crois pas que nos pasteurs du désert méritent moins d’éloges. Que de ruses 1l fallait le plus souvent employer, que de dangers il fallait affronter pour adoucir l’agonie d’un mourant! Ils n’avaient pas seulement à redouter

! Voy. la Notice de Boissy d’Anglas, sur Rabaut Saint-Etienne.

la vigilance des gouverneurs et les poursuites des soldats, ils devaient encore se méfier de la haine toujours vivace du clergé catholique et des dénonciations des particuliers. Quand ils sortaient de leur demeure, ils pouvaient craindre chaque fois de ne plus y rentrer. Leur liberté, leur vie même dépendaient de l'humeur d’un intendant ou des fantaisies d’un ministre. Cependant il convient d’ajouter que, depuis la déplorable fin de Calas, les protestants avaient joui d’une certaine tolérance. L'autorité fermait les yeux sur leurs assemblées et ne troublait plus leur culte. Ils avaient des réunions dans Nîmes même, et nous voyons, en 4785, le duc de Glocester ! assister avec sa suite à une prédication de Rabaut Saint-Étienne, sans que personne soit inquiété. En fait, la situation des réformés s'était done améliorée ; mais le droit, si cette expression est ici permise, le droit demeurait le même et les édits subsistaient dans toute leur rigueur. «Les pro- «testants, écrivait Lafayette à Washington, en 1785, «sont soumis à un intolérable despotisme. Quoiqu'il «n’y ait pas de persécution ouverte, 1ls dépendent du «roi, de la reine, du Parlement ou d’un ministre. Leurs «mariages ne sont pas légaux, leurs testaments n’ont «aucune force devant la loi, leurs enfants sont consi-

« dérés comme bâtards, leurs personnes comme pen- «dables ?. »

1 Bulletin de la Société d'histoire du protestantisme français, 11e année, p. 403.

2 Ibid, 1855, p. 332.

Rabaut Saint-Étienne se donna pour mission de renverser cet état de choses. Au milieu des travaux de son ministère il n'avait pas perdu le goût des lettres qu'il avait contracté à Lausanne. Il avait commencé un poëme épique sur Charles Martel, qui ne fut jamais achevé, et s'était occupé d’un ouvrage dans le genre du Télémaque, où il faisait le tableau de l’ancienne Égypte, qui n’a pas été publié. Mais il ne tarda pas à comprendre que ses talents littéraires pouvaient efficacement servir les intérêts de ses frères réformés. Jusqu’alors les protestants s'étaient adressés au roi, aux ministres ou aux grands par des mémoires et des placets : Rabaut résolut enfin d’en appeler à l'opinion publique. Déjà le peuple était accessible à la vérité; les livres passaient par toutes les frontières du royaume; Montesquieu avait publié les Lettres persanes ; Voltaire avait écrit son livre sur la tolérance; les esprits étaient préparés contre le fanatisme et en faveur de la liberté. Si bien disposée pourtant que soit l'opinion , elle est mobile et difficile à fixer, surtout en France; elle a peur des longs ouvrages, des mots techniques et des dissertations savamment méthodiques ; il faut la flatter ou la surprendre. C’est ce que Rabaut comprit, lorsqu’en 1779 il fit paraître à Londres son premier ouvrage, sous ce titre: Triomphe de l’intolérance où Anecdotes de la vie d'Ambroise Borely, mort à Londres, âgé de cent trois ans , recueillies par W. Jestermann, ouvrage traduit de l'anglais et trouvé dans les papiers de M. de Voltaire; le Triomphe de l'intolérance fut réimprimé

une première fois à Augsbourg sous ce titre, qui indique bien l'intention de l’auteur : Justice et nécessité d'assurer en France un état légal aux protestants, et enfin sous celui-ci qui lui est resté: Le vieux Cévenol.

Ce livre était le récit populaire, émouvant, rapide des vexations, des iniquités, des persécutions infligées en France aux réformés. Toutes les rigueurs accumulées dans les ordonnances venaient fondre tour à tour sur la tête d’un seul homme. Ambroise Borely voit son village saccagé, pillé et converti par deux bataillons de missionnaires , sa maison envahie, ses parents chassés de leur demeure, et son père condamné au dernier supplice; puis les dragons s’en vont porter ailleurs la foi-catholique, laissant la mère seule avec ses enfants et tremblant de perdre ces derniers objets de son affection. Lorsque le jeune homme, désireux de subvenir aux besoins de sa famille ruinée, veut embrasser une profession, il rencontre des obstacles à l'entrée de toutes les carrières : il ne peut être ni avocat, ni procureur, ni médecin, ni libraire, ni imprimeur, ni sergent, ni archer; à peine on lui accorderait la grâce de rester toute sa vie simple soldat. Les métiers manuels lui sont interdits : il n’a d'autre ressource que de se faire négociant. Quand il veut vendre une petite propriété pour délivrer de la prison son oncle arrêté sur la dénonciation intéressée d’un délateur, il est obligé de la céder à vil prix; car la loi, qui lui permet d'acheter, ne le laisse pas libre de disposer de son bien. Enfin la mort de sa mère, blessée dans une assemblée du désert et dont il fut obligé de dérober aux catholiques le cadavre, qu'ils auraient traîné sur la claie, le décide à sortir du royaume. Hélas! les lois lui

refusent la faculté de quitter ce pays, qui le traite en paria. Quelle fuite! Aller la nuit à travers des chemins perdus, éviter les soldats, éviter les paysans, marcher toujours tremblant, l'oreille tendue au moindre bruit, l'œil aux aguets, le cœur agité, avec les galères pour perspective, si l’on n’atteignait pas cette bienheureuse frontière. il fallait bien souffrir avant de s’exposer ainsi! Ambroise fut arrêté, menacé du bagne et, par faveur, dirigé sur le nouveau monde. Une tempête brisa le vaisseau qui l’emportait avec ses compagnons d'infortune : recueilli par un bâtiment anglais, il se réfugia en Angleterre. L'amour de la patrie et le désir de revoir sa famille lui firent abandonner la tranquillité de son asile: il rentra en France. Ses sœurs avaient passé au catholicisme et même se prévalaient contre lui des édits royaux pour le frustrer de sa portion de l’héritage paternel. Depuis son départ, «la philosophie avait pourtant changé les mœurs des Français, elle avait adouci leurs principes ; le fanatisme était écrasé : le clergé lui-même tendait des bras secourables à des frères qu'il instruisait encore, mais qu’il ne persécutait plus. On ne reconnaissait plus la France, ni le caractère de ses habitants; la révolution était universelle, mais la législation était toujours la même et la tolérance ne s'élevait que sur la ruine des lois.» Ambroise apprit à ses dépens que les lois abandonnées n'étaient pas abrogées. Il se maria; mais le mariage qui n’était point béni par un prêtre était nul de droit et sa femme étant morte en donnant le jour à son premier enfant, Ambroise, à la requête de son beaupère, fut condamné à restituer la dot de sa femme,

1 Œuvres de Rabaut Saint-Étienne, t. II, p. 87.

attendu qu'il n’avait jamais été marié, que la pauvre morte était sa concubine et son fils un bâtard. Dégoûté de tant d’iniquités, Ambroise emporta son fils à Londres, où il resta jusqu’à sa mort.

Au moment où ce livre parut les réalités qu’il dépeint devaient encore être plus poignantes; elles s’étalaient aux yeux de tous. Chacun avait vu quelque épisode de cette horrible histoire dite avec simplicité, avec modération, avec dignité. Tout l’art de l'écrivain consistait à mettre en regard des dispositions des édits les principes de la simple équité. Lorsqu'on entendait un vieillard déclarer aussi heureux qu’il est nécessaire des gens auxquels il ne manquait pour être traités à peu près.comme le reste des sujets du roi que la liberté de leur conscience, celle de leurs biens, la sûreté de leur état, la libre possession de leurs enfants, le choix des professions et des métiers, l'émotion de l’auteur vous gagnait; on s’étonnait, on s’indignait que des lois semblables pussent subsister dans ce siècle de lumières, et il est permis de croire que Le vieux Cévenol ne fut pas sans influence sur le mouvement de l’opinion. Il se lisait plus facilement qu’une histoire en règle et il n’était pas moins instructif. Au-dessous des faits qui révoltaient la raison ou soulevaient la conscience au point de paraître incroyables, l’auteur avait soin de placer comme pièces justificatives, les lois, les arrêts, les édits, les noms propres qui venaient à l'appui de ses assertions, et l’on était obligé de se rendre à cette démonstration sans réplique. La forme du roman qu'il avait adoptée était on ne peut mieux choisie. Je sais qu'on médit beaucoup du roman historique et je n’ignore pas les abus auxquels il peut conduire. Défi-

gurer le vrai caractère des personnages, leur prêter des intentions ou des mobiles que, l’histoire désavoue, créer des hommes nouveaux sous des noms connus et travestir les événements, refaire en un mot une époque qu'on prétend ressusciter, sont devenus les procédés ordinaires de plusieurs écrivains d'imagination brillante, mais de science suspecte. Même les académiciens ne se sont pas constamment défendus de ces écarts. Cette manière de faire explique la réaction qui s’est produite contre les œuvres d'imagination appliquées à l’histoire, mais on irait trop loin, ce me semble, et on dépasserait la mesure, si l’on condamnait pour ces motifs la forme littéraire elle-même qu’a donnée Rabaut au vieux Cévenol. Il doit être permis, à la condition de rester exact, de faire revivre dans un personnage de fantaisie l’existence de toute une classe de la société, de réunir sur quelques hommes de votre invention les traits qui caractérisent une époque. Et parce que vos héros n'auront pas leur place marquée dans un cimetière de village ou sous les voûtes d’une cathédrale, ne croyez pas qu’ils en aient moins vécu. En eux s’incarnent les souffrances , les aspirations, les angoisses, les espérances de tout ce peuple des inconnus déjà oubliés de leur vivant : cherchez dans les mémoires du temps, dans les chroniques naïves, et vous trouverez çà et là, dispersés dans un grand nombre d’existences, les faits qui composent la vie évoquée par le génie de l'écrivain. Et voilà pourquoi certains romans sont vrais de cette vérité supérieure aux détails, aux pièces officielles ; on ne peut pas contrôler sur les registres de l’état civil l'exactitude de leur récit, mais tous les Jours vous en découvrez la réalité dans une

conversation que vous écoutez, dans un mouvement que vous surprenez, dans une physionomie que vous contemplez. Non, de tels personnages ne sont pas de pure invention et pour moi, je crois qu Ambroise Borely a existé : il s’est appelé de noms divers et a traversé, hélas! plusieurs générations; il n’est pas né dans une ville du Languedoc, on l’a rencontré partout où il y eut des protestants en France pendant ces jours néfastes; j'ai retrouvé une partie de ses malheurs dans les mémoires de Jean Marteilhe, et les réformés du dixhuitième siècle durent plus d’une fois se reconnaître dans le portrait qu'avait tracé la plume fine et élégante du pasteur de Nîmes. Même aujourd’hui le vieux Cévenol n’a rien perdu de son intérêt: ceux qui voudront connaître les misères de l’Église sous la croix trouveront dans Rabaut un excellent guide. Le livre est simple, sans exagéralion, sans emphase; le style en est clair el incisif. Sous la froideur de la forme perce une émotion profonde, sincère, contenue, dont il est Impossible de se défendre. Maintenant que la cause du protestantisme est gagnée, ce succès devient purement lttéraire el Rabaut Saint-Étienne en reçoit tout l'honneur; mais, en 1779, le succès du vieux Gévenol servail tous les réformés et hâtait le moment où leurs droits d'hommes et de citoyens seraient à la fin reconnus et

proclamés par la loi.

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