‹ Rabaut Saint-Étienne sa vie et ses œuvresChapitre 2 sur 3 · LIT · texte numérisé non relu

LIT

S'il est difficile à tout le monde de reconnaître les qualites de ses adversaires, la chose est encore plus malaisée aux victimes et aux vaincus. La souffrance

les aveugle et pervertit leurs facultés; de bonne foi, ils n’aperçoivent chez leurs ennemis que des imperfections , et quand bien même l'éclat de la vertu dissiperait leurs illusions, un faux amour-propre les retiendrait de confesser hautement la vérité. On comprendrait que les protestants — que les protestants maltraités et proscrits — eussent nourri au fond de leur cœur des pensées de rancune et de vengeance contre leurs concitoyens. Le clergé surtout, qui avait provoqué ces fatales mesures, devait leur être en exécration, et il n’est pas permis de douter que ces sentiments furent ceux de la majorité de nos coreligionnaires. Rabaut Saint-Étienne, lui, sut demeurer supérieur à ces idées et le prouva publiquement.

Peu de temps après la publication du vieux Gévenol mourut à Nimes le successeur de Fléchier, M. de Becdelièvre , dont l’épiscopat de quarante-cinq ans avait été un long ministère d’abnégation et de charité. Toute sa vie, il avait travaillé à soulager les pauvres, à developper l’industrie, à élever la moralité, à maintenir la concorde entre catholiques et protestants. Aussi fut-il pleuré de tout son diocèse. Rabaut voulut à son tour rendre un solennel hommage à sa mémoire : « Il est permis, dit-il, de louer après son trépas celui qu’on n'a pas loué vivant , et s’il est encore de ces âmes vulgaires qui croient qu’on ne peut admirer les vertus de ceux dont les opinions sont différentes des nôtres, ce ne sera pas elles qui m’accuseront de flatterie {.» Il ne s'arrête pas à faire l'éloge de la naissance du prélat: «Cette louange commune est réservée pour ces hommes inutiles dont tout le mérite est dans une longue suite d’aïeux

1 Œuvres de Rabaut Saint-Étienne , t. IL, p. 146.

et dans les tableaux de leurs ancêtres !.» Il place plus haut son admiration : il la garde pour la noblesse des idées , des manières et des sentiments. Ge qu'il estime en M. Becdelièvre , c’est à la fois l'humanité qui s’attendrit sur les misères, et la justesse d'esprit qui les fait soulager à propos, ce sont les encouragements qu’il donnait au travail et au commerce, les bonnes œuvres qu'il accomplissait en secret, la tolérance dont il ne se départit jamais vis-à-vis des réformés. « Le ministre de paix, toujours fidèle à ses principes, usa de support envers ceux dont les opinions religieuses différaient des siennes ; il n’en fit point une odieuse distinction dans ses liaisons, dans ses bienfaits, dans ses charités ; et s'il fut instruit de la reconnaissance et de la vénération dont ils étaient pénétrés pour lui, il dut trouver, dans ses propres sentiments, une récompense digne de son âme?.»

L’hommage à la mémoire de M. l’évêque de Nîmes fut envoyé à Laharpe par Boissy d’Anglas. «Vous m'avez envoyé un excellent écrit, lui répondit le fameux critique; voilà la véritable éloquence, celle de âme et du sentiment. On voit que tout ce qui sort de la plume de l’auteur est inspiré par les vertus qu'il célèbre. Je vous prie de remercier votre digne ami.»

La conduite de Rabaut en cette circonstance n’a rien qui doive surprendre chez l’homme qui regardait la tolérance comme l'essence même du christianisme *. L'esprit de son temps avait fortement agi sur ses idées religieuses ; à vrai dire, les renseignements explicites

1 Œuvres de Rabaut Saint-Étienne, &. IL, p. 447. 2 Id, p. 133.

BIT... AISEp 1817.

nous font défaut, mais les indices de ses opinions théologiques qu'on peut recueillir dans ses œuvres, nous paraissent de nature à dissiper toute hésitation. Ge qu’il y a de certain, c’est qu'à ses yeux la religion est moins une affaire de dogme que de vie religieuse ; les querelles dogmatiques lui font pitié, parce qu'elles retardent l’avénement du progrès, et il estime qu’on attache une importance ridicule à des disputes saintement frivoles, les plus absurdes de toutes, parce que personne n’y entend rien!. La mauvaise humeur que respirent ces jugements se conçoit sans peine, lorsqu'on songe à tous les maux que les protestants avaient soufferts pour ces divisions confessionnelles. Au souvenir de tant de douleurs et de misères, on devait avoir soif de paix, de conciliation, et les esprits, s’élançant au-dessus des idées abstraites, se réfugiaient avec bonbeur dans la vertu suprême qui accomplit la loi, dans l’universelle charité.

L’aversion profonde qu'il manifeste pour les querelles théologiques ne témoigne point chez lui d’une indifférence coupable de la vérité. Loin de là, il demande que chacun recherche et voie par lui-même. Il croit à la puissance de la raison individuelle et il en revendique fièrement les droits et l’indépendance en face de l’autorité des traditions. Il veut qu’on lise et qu'on étudie, qu’on examine et qu’on approfondisse les différents systèmes ; car «les peuples qui n’ont qu'un livre, comme les Juifs, les Musulmans, les Guëbres, ne changent jamais d'opinion. Ils iraient jusqu’à la fin des siècles sans que les lumières fissent chez eux les moindres progrès : leurs docteurs ont toujours rai-

1 Œuvres de Rabaut Saint-Etienne, t. T, p. 246 et suiv.

son, Car ils ne sont pas contredits. . Mais chez les peuples qui lisent et qui étudient, les hommes se dégagent insensiblement de l'ignorance et de l'erreur pire qu’elle pour arriver infailliblement à la vérité; car il n’y a point de bornes à la perfectibilité de notre raison. Là changer d’opinion est une vertu, parce que c’est en effet secouer le joug de l'erreur !.» Antiquité n’est pas pour lui synonyme de vérité; il ne dit pas : cela fut toujours, donc cela doit toujours être. Il a plus de confiance dans les hardiesses d’un chercheur que dans les affirmations intéressées d’une corporation. «Les lumières pénètrent tard dans les corps : ils sont presque tous comme les salles antiques où ils s’assemblent, où le grand jour n'arrive qu'à midi et lorsque le pays est tout éclairé dès le matin.» Aussi n’a-t-il pas peur de ces cris par lesquels on émeut le peuple, les sots et les paresseux d'esprit : à l’hérésie, à l'innovation. Il sait que toutes les vérités nouvelles ont été d’abord proscrites et arrêtées par ceux qui avaient intérêt à les arrêter ; 1l connaît leur tactique et leur mobile. «On ne manque pas de grandes phrases pour exalter l’opinion ancienne , et l’on accable l'opinion nouvelle sous le poids de belles figures de rhétorique ; c'est la vérité qui est obscurcie par l’œuvre ténébreuse du mensonge; c’est le ciel qui est irrité contre la terre ; c’est le trône prêt à crouler; c’est la nation alarmée qui parle par leur bouche : toute la nature est mise à contribution pour exprimer le regret qu'ils ont au sacrifice douloureux de leurs intérêts, de leur amour-propre, ou de leur argent ?.»

‘ Œuvres de Rabaut Saint-Étienne , t. 1, p. 252 et 432. 214, t. Il, p. 281.

Ces paroles ne seraient pas désavouées par la plupart des philosophes du dix-huitième siècle et l’on est en effet forcé de convenir que Rabaut Saint-Étienne a souvent cédé à leur ascendant. Il ne dissimule pas d’ailleurs la sympathie que lui inspire la tentative d’affranchissement intellectuel et social entreprise par Voltaire, Montesquieu, Rousseau, les économistes et les encyclopédistes ; et aujourd’hui que les philosophes du siècle dernier sont devenus également suspects aux catholiques et aux protestants, il est curieux de voir comment un pasteur s’exprimait sur celui des philosophes dont la mémoire a supporté le plus d’anathèmes: «Un homme, plus que tous les autres avançait les progrès de la raison en France; c’est celui qui, Jeune encore, séduisit tous les esprits par les charmes d’une poésie brillante, qui réunit tous les talents, qui perfectionna tous les genres, qui combattit tous les abus, qui prit la défense de tous les opprimés et qui, durant soixante ans, dirigea ou commanda l'opinion publique. Je demande à toute la génération présente, à tous ceux du moins qui ont appris à penser par euxmêmes et à s'élever au-dessus des préjugés s'ils n’en sont pas redevables à Voltaire. Son infatigable persévérance réveillait la paresse même et jamais il ne permit à son siècle de s'endormir sur la vérité. Ses leçons judicieuses, ses critiques fines et ses piquantes satires furent le continuel fléau des préjugés, jusqu’au temps où, après avoir terrassé tour à tour mille athlètes de la sottise, il domina seul sur l'arène. Le protecteur infatigable des malheureux aimait la liberté, parce qu'il aimait avec passion l'humanité. Tous les principes de la liberté, toutes les semences de la révolution sont renfermés

dans les écrits de Voltaire.» La plupart des collègues de Rabaut Saint-Étienne étaient dans les mêmes sentiments vis-à-vis du philosophe de Ferney; peut-être eussent-ils tempéré cet éloge par quelques réserves; peutêtre n’eussent-ils pas tous considéré comme le plus grand mérite de Voltaire d’avoir appris à ses contemporains à douter en histoire ?; maïs pour tous il restait le défenseur des Calas et l'adversaire du fanatisme; aussi subirent-ils en quelque manière son influence. Que n’auraient-ils pas donné pour l’attirer dans leurs rangs! Déjà Paul Rabaut, en 1768, écrivait à Court de Gébelin : «Dans ce siècle plusque dans aucun autre, il est nécessaire de simplifier la religion, d’en écarter tout l’accessoire; alors elle sera goûtée des philosophes et à la portée du peuple, qui n’est point en état de retenir et encore moins de discuter cette foule d’articles dont on l’a composée et dont la plupart lui sont étrangersë.» Sous l’empire de cette idée on fit des concessions aux philosophes et peu à peu on tomba dans cette tendance à la fois rationaliste et libérale qui caractérise le clergé protestant de la fin du dix-huitième siècle et de l'empire et dont Rabaut Saint-Étienne fut un des plus illustres représentants.

Durant les longues années de son ministère, Rabaut Saint-Étienne ne cessa d'entretenir une correspondance suivie avec l'ami et le maître de sa jeunesse,

1 Œuvres de Rabaut Saint-Étienne , t. 1, p.251. 2 1d., t.1, p. 27.

3 Charles Coquerel, Histoire des Églises du désert, i. 11, p. 497.

Court de Gébelin. Le fils d’Antoine"Court n’abandonna pas ses études scientifiques et littéraires, et Saint- Étienne le suivait dans cette voie. Il contribua à le faire accepter pour député général des Églises réformées à Paris et l’aida de tout son pouvoir dans cette mission délicate. Il ne s'agissait de rien moins que de constituer à Paris un petit ministère des affaires réformées, qui exposerait à la cour les griefs des protestants et réclamerait en leur faveur les droits de la justice. Les liaisons littéraires de Court de Gébelin servirent grandement les intérêts de sa cause et il convient de faire remonter jusqu’à lui l'honneur de l’édit de tolérance de Louis XVI, qu’avaient d’ailleurs préparé les travaux de Turgot. Il n’eut pas le bonheur de le voir proclamer : il mourut en 1784, usé par le travail et par les espérances. Mais il avait su créer des sympathies aux réformés chez les hommes les plus distingués et les plus honorables, les Malesherbes, les Breteuil, les Rulhière. Rabaut Saint-Étienne jouit du privilége de mener à bonne fin l’œuvre que son maître avait commencée et eut la gloire d’attacher son nom à l’heureuse mesure de 1787.

En 1785, Lafayette, que la guerre d'Amérique avait justement rendu populaire et que le spectacle d’un peuple libre avait attaché aux idées d'indépendance et d'humanité, éprouva le désir de voir Paul Rabaut dont le nom était devenu célèbre. Sous prétexte d’affaires commerciales , il se rendit donc à Nimes et offrit au vieux pasteur du désert l’appui de son crédit auprès de la cour. Est-il besoin de dire comment ces ouvertures furent accueillies? Il fut convenu que Lafayette sonderait les intentions, préparerait les esprits et que les

réformés agiraient ensuite. En ettendant qu'ils envoyassent à Paris un homme chargé spécialement de leurs intérêts, M. de Poitevin, membre du Consistoire de Montpellier, qui y allait pour affaires, eut mission d'examiner lui-même la situation et de rendre compte aux Églises de ses impressions. Saint-Étienne le recommanda à Lafayette, qui l’introduisit chez Malesherbes. M. de Poitevin fut enchanté du langage de l’infortuné ministre de Louis XVI, qui venait alors d'écrire ses deux remarquables mémoires sur le mariage des protestants; le mouvement général qui se manifestait en faveur des réformés lui sembla d’un excellent augure, mais 1l ne Jui paraissait pas moins évident qu’un député était absolument nécessaire et il finissait par demander à Rabaut Saint-Étienne d’être lui-même ce député. Toutes ces propositions et ces démarches sont racontées dans un langage mystérieux qui prouve la prudence à laquelle étaient encore tenus les protestants.

Saint-Étienne était naturellement désigné au choix des Églises par sa naissance, par ses talents, par les services qu'il avait rendus. Il s’était occupé de la situation légale de ses coreligionnaires et même il avait rédigé un projet où il s’efforçait de leur montrer la nécessité de s'organiser d’une manière en quelque sorte politique devant le gouvernement et d’avoir à Paris un agent expérimenté, plein de zèle, toujours prêt à se produire et à profiter des circonstances. Ses ouvrages l'avaient fait connaître à Paris. «Qu'il vienne, disait Malesherbes à M. de Poitevin, et nous le ferons nommer à l’Académie des inscriptions et belles-lettres ! » Rabaut ne pouvait guère refuser cet appel, et s’il hésita

quelque temps, ce fut seulement dans l’intention d’obtenir de plus grandes garanties de sécurité. Ces précautions mêmes témoignent de sa ferveur pour la cause du protestantisme; il ne voulait pas que sa néeligence pût retarder d’un jour son triomphe. En attendant , il la défendait avec énergie, et le 22 septembre 4785, il écrivait de Nîmes à Malesherbes, alors garde des sceaux, une lettre éloquente à force de vérité: «Ces sujets utiles, disait-il en parlant des « protestants, labourent et cultivent des provinces en- «tières; ils font fleurir le commerce, ils paient les «charges de l'État, et cependant, Monseigneur, vous «le savez, ces citoyens si dignes de la bienveillance «de leur patrie *y sont traités comme des proscrits; «leur situation est d'autant plus cruelle que les lois «ne sévissent contre les coupables que quand ils ont «élé convaincus; elles supposent le crime et non le «criminel. Mais la naissance même des protestants est çune faute, et ils sont coupables avant d’avoir vu le «jour... On a cru dans ces derniers temps qu’il suffi- « sait de tenir le glaive suspendu sur leur tête sans «couper le fil sanglant qui le soutenait. On a regardé «cette situation désespérante comme une grâce; on «est applaudi de cette barbare douceur, et l’on a cru « les rendre assez heureux en ne les égorgeant pas. «Je ne crois pas vous faire observer, Monseigneur, «combien cette politique débile est en contraste avec «la sagesse des diverses Cours de l’Europe, avec les «lumières des siècles et la douceur de la nation fran- «çaise; combien il est absurde de conserver de maü- « vaises lois quand les préjugés qui en sont la base ne «subsistent plus, et combien il importe de déchirer

«cet inutile feuillet du livre des contradictions hu- «maines. Mais j'ai besoin d’intéresser votre âme grande «et sensible pour deux ou trois millions d’infortunés « qui gardent le plus respectueux silence, et qui n’ont «point de défenseur dans la plus belle cause qui puisse « être plaidée au tribunal de l'humanité. J'espère que « Votre Grandeur daignera excuser ce langage, qu’il «ne faut point sans doute parler dans les cours, mais « qui est digne d’être entendu par un sage {. »

Enfin, tous les arrangements, toutes les négociations furent terminés.

Les Consistoires de Montpellier, de Nimes et de Bordeaux supportèrent les frais du voyage et du séjour à Paris. À peine fut-il parti que des bruits alarmants coururent : on l’avait dénoncé, il serait infailliblement arrêté et en ce cas, avec la puissance du clergé, qu’adviendrait-il de lui? On voit par là qu’il ne faut pas prendre à la lettre les paroles de Saint-Étienne lorsqu'il vante en plusieurs endroits la tolérance de tout le clergé français. À ces nouvelles, la tendresse de Paul Rabaut s’inquiète et il adresse à Lafayette une lettre touchante pour lui dire ses inquiétudes sur le sort du «voyageur.» Lafayette le rassure, le voyageur ne court aucun danger, puisqu'il est venu tout simplement surveiller limpression d’un ouvrage, et c’est en effet à cette époque qu'il publia ses Lettres sur l’histoire primitive de la Grèce?. Mais le livre n’était que le prétexte et ce travail ne réussit jamais à le distraire de ses occupations es-

Extrait d’une lettre inédite citée dans un catalogue d’autographes, provenant du cabinet de M. E.., de Zurich, de M. Charavay. Paris

? Bulletin de la Société d'histoire du protestantisme francais, année 4855, p. 332 el suiv.

sentiellest. Il vit beaucoup de gens’, il sollicita de divers côtés, et, après de nombreuses démarches, il lui fut donné d’entrevoir le triomphe de sa cause. Le baron de Breteuil, ministre de la maison du roi, présenta, en 4786, au conseil de Versailles, un mémoire dont la conclusion empruntée aux Éclaircissements historiques de Rulhière sur les causes de la révocation de l'Édit de Nantes et sur l’état des protestants en France, se ressentait évidemment des liaisons de l’auteur avec Gébelin et Saint-Étienne. Les conseillers de Bretignières et Robert de Saint-Vincent attirèrent l'attention du Parlement sur les misères des réformés, et en 1787 parut l’édit de tolérance, qui proclame la religion catholique religion d'État, mais qui assure enfin aux protestants un état civil, «ce que le droit naturel ne permet pas de leur refuser,» et proscrit les violences exercées contre les religionnaires comme étant aussi opposées aux principes de la raison et de l’humanité qu’au véritable esprit du christianisme.

Get édit, enregistré le 29 janvier 1788, fut accueilli avec une grande joie et une vive reconnaissance par les intéressés. «On les vit bientôt, dit Rabaut le jeune, accourir en foule chez les juges royaux pour faire enregistrer leurs mariages et les naissances de leurs enfants. Dans plusieurs contrées , les juges royaux furent obligés de se transporter dans les diverses communes de leurs juridictions pour évitér la foule et pour épargner aux familles des frais de déplacement trop considérables; l'on vit des vieillards faire enregistrer avec

1 Lettre de Rabaut Saint-Etienne à son père, en tète de ses œuvres. Lainé frères, Paris 1826.

leurs mariages, ceux de leurs enfants et de leurs petits enfants! »

Avant que cette loi si juste vint apporter à Saint- Étienne la récompense de ses fatigues, une nouvelle Joie lui était réservée, une joie toute personnelle et littéraire, il est vrai, mais à laquelle il semble avoir attaché un grand prix. Ses Lettres sur l’histoire primitive de la Grèce obtinrent un succès de vogue et lui valurent une certaine réputation chez les Dupuis, les Lalande et d’autres académiciens comme M. l’abbé Leblond et M. de Pastoret. Les idées de Court de Gébelin étaient alors en faveur; les gens qui ne s’occupaient pas de ces études pour les mettre en rébus ou en charades comme Demoustier, applaudissaient aux vues de l’auteur du Monde primitif et les encyclopédistes semblaient prendre ses opinions sous leur patronage.

Rabaut entreprit d'appliquer à l’histoire primitive de la Grèce le système de Gébelin, et Baïlly, en acceptant la dédicace de ses lettres, rehaussa le livre de l'éclat de sa réputation et fortifia de son autorité les idées qui s’y trouvaient exposées.

Saint-Étienne en avait grand besoin. L’Evhémérisme ne manquait pas de partisans. Non-seulement dans le public on interprétait la mythologie par l’histoire, mais encore on enseignait ce système dans les colléges, et des hommes du mérite de Fréret et de l'abbé Banier lui prêtaient l'appui de leur savoir. Rabaut Saint- Étienne découvre avec une grande finesse les inconvénients de cette méthode qui supprime les aventures en gardant l’aventurier , retranche le merveilleux ou le

{ Rabaut le jeune, Répertoire eccclésiastique, p. 8.

ridicule de l’histoire transmise et eh conserve juste ce qui lui plaît. Prenons par exemple Orion : «On dit qu'Orion était un géant, il faut entendre qu’il était un très-bel homme. Il élevait sa tête au-dessus des ondes; cela veut dire qu'il était souvent sur la mer dans quelque vaisseau. Diane lui perça la tête d’un coup de flèche; c’est-à-dire qu’i/ mourut dans un de ses voyages maritimes. L'histoire absurde du palais souterrain, des amours de l'aurore et de l'enlèvement de Délos signifie qu’il aimait passionnément la chasse, qu'il se levait de grand matin et qu'il alla s'établir dans l'ile de Délos. I mourut de la piqûre d’un scorpion, c’est qu’il était mort quand le soleil était dans ce signe. Et pour l’histoire de sa naissance, 1l n’y a qu’à la retrancher, car c’est évidemment une fable. »

Ce procédé qui rappelle la manière de la vieille école rationaliste en exégèse, ne satisfait pas Rabaut. QIl est évident qu’en dénaturant ainsi ces traditions antiques pour les recomposer, on faisait une autre histoire ; que puisque c’étaient des modernes qui l’arrangeaient, ce n’est plus l’histoire ancienne, mais la leur et que, puisqu'ils en ont fait chacun une, je ne sais auquel entendre... [Il y a donc une règle de critique plus sûre que celle qu'on a suivie jusqu’à ce jour; c’est que, pour bien entendre une histoire quelconque, il faut la lire telle qu'on l’a reçue; il faut donc conserver la mythologie tout entière, copier tout jusqu'aux plus petits détails, surtout lorsque les historiens et les poëtes se sont accordés à les conserver; et la clef qui servira à expliquer ces fables doit être une et s'appliquer aux plus petits détails, aux faits comme aux héros, aux

1 Œuvres de Rabaut Saint-Étienne , {. 1, p. 144.

aventuriers comme aux aventures. Cette clef, c’est l’allégorie!. » |

Comment l’auteur des Lettres sur l’histoire primitive de la Grèce a-t-il été amené à ce point de vue et comment le justifie-t-i1? D’après lui, les hommes des premiers âges, dans la candeur de l'enthousiasme de l'enfance, mis en présence d’une nature grandiose et de spectacles émouvants, de la marche régulière des astres ou de la violence des ouragans et des tempêtes, en reçoivent des impressions vives et profondes. « De tels hommes doivent nécessairement parler par images ; car ils n’ont que des images dans l'esprit; ils peignent ce qu'ils sentent.» Lorsqu'ils éprouvent le besoin d'écrire ce qu'ils voient, ils écrivent comme ils parlent, par images. Pour désigner un homme, ils dessinent un homme, et pour désigner un chameau, ils dessinent un chameau. Mais comment exprimerontils les phénomènes qui se passent dans le ciel? comment parleront-ils des vents, des monts et des fontaines? Livrés aux élans d’une imagination neuve, ils ne s'arrêtent pas à nommer froidement telle source, telle ville, telle montagne; ils personnifient ces objets et racontent comme ce mont élevé, père de la nymphe qui vit auprès de lui, l’avait vue céder à l'amour de Mars ou de Jupiter et comment elle avait mis au jour la ville voisine. Les astres qu'on observa bientôt pour régler les travaux de la campagne, furent également transformés en êtres réels; les étoiles du firmament devinrent des demi-dieux, les constellations du zodiaque devinrent des dieux, de la même

1 Œuvres de Rabaut Saint-Etienne, t. E, p. 155-156.

manière que les choses terrestres Étaient devenus des personnages et des héros.

«Il serait absurde de penser que ces peuples fussent les dupes de leur propre langage !.» Ce n'est que plus tard, lorsque l'écriture et par conséquent le style figuré eurent disparu, que l’on crut réellement à ces histoires merveilleuses. L’abus des images est donc la cause de toutes nos erreurs sur les événements de cette époque: qu'on les ramène à leur simplicité première et nous verrons alors que la physique a été transformée en histoire et l'astronomie en théologie.

Rabaut fait servir à cette démonstration les origines de la Grèce. « Quand on raconte, par exemple, qu'un héros ou qu’une fille de roi ont été métamorphosés en montagnes ou en fleuves , il faut entendre, selon lui, que c’est le fleuve ou la montagne dont la légende a décrit poéliquement le cours ou la forme dans l’histoire supposée d’une princesse ou d’un héros?.» Un des premiers rois de Laconie fut Eurotas, qui était un fleuve du pays. Augias en Élide, Inachus et Phoronée en Argolide, Acheloüs en Étolie, tous ces rois, fils de Jupiter ou de Neptune, étaient aussi des fleuves dans chacune de ces contrées. En Béotie, le mont Cythéron était le premier roi du pays. La même chose est arrivée aux ports, aux écueils, aux plantes, aux rochers. Les métamorphoses étant une conséquence du langage figuré, il ne faut pas croire que Daphné aitété changée en laurier et Progné en hirondelle, mais il y a plutôt lieu de penser que c’est l’hirondelle et le laurier qui ont

été mélamorphosés en femmes. Les roches de Scyron

1 Œuvres de Rabaut Saint-Étienne, LADA Te * Michel Nicolas, Revue de théologie, vol. XV, 1857, p. 204.

sur le chemin qui conduisait de Corinthe à Mégare ont fourni la légende du brigand Séyron; la montagne de Sypile a donné naissance à l’histoire de Niobé.

Mais toute la portion héroïque de l’histoire de la Grèce ne s’explique pas par la géographie. Certains faits sont tirés des phénomènes célestes. La naissance, la marche et la mort d’une constellation font une biographie complète. Les rapports qu’elle a avec les étoiles qui l’avoisinent forment les divers incidents de son existence. El chacun des astres ou des constellations apporte à la mythologie un contingent immense: «le bouvier fournit les légendes de Lycaon, d’Icare, de Philomèle fils de Plutus.… Le cocher a donné celles de Phaëton, d’Érichtonius, de Myrtil ete.» Pour nous borner à un seul fait, lisez dans Ovide le voyage de Phaëton et voyez si son brillant récit n’est pas inscrit dans le ciel en caractères plus brillants encore. «Phaëton est le cocher céleste; la fausse route qu’il prend est la voie lactée, au sommet de laquelle il est placé, et les personnages qu’il rencontre sont des constellations placées dans la voie lactée : le scorpion qui lui fait peur, le cygne son cousin et son compagnon, les hyades ou héliades, dont l’une s’est placée à son pied sur la corne boréale du Taureau, et une autre sur la corne australe; et enfin le fleuve céleste, l’'Éridan, qui se couche avant lui, et dans lequel il va tomber en se couchant lui-même 1. »

Cependant les héros divinisés dans un rang secondaire et qu'il faut chercher toujours parmi les constellations paraissent avoir eu le plus souvent leurs aventures sur la terre: dès qu’on supposait qu'ils avaient

1 Œuvres de Rabaut Saint-Étienne, t. 1, p. 154.

régné en Arcadie, en Thessalie, en one il fallait bien les faire voyager dans ce pays. Cest ici que le jeu de mots formé sur le rapport entre les noms des constellations et certains noms de la Grèce fui d’une grande utilité. Ainsi les aventures relatives à la constellation du Bœuf sont arrivées dans le pays des bœufs, en Béotie ; celles qui sont relatives au Vaisseau, au Thbé, sont arrivées à Thèbes ; celles qui ont rapport à Lycaon et à Arcas ont eu lieu en Arcadie; l’histoire de Proserpine ou de la Vierge enlevée par le soleil d'hiver est arrivée en Sicile dans un pays fertile en blés, et les aventures de Bacchus se passent dans un pays célèbre par ses vins, dans l’île de Naxos. C'est donc le nom du pays qui fait imaginer le règne du prince.

Rabaut Saint-Étienne applique ces principes à un grand nombre de personnages et s'efforce ainsi de ruiner le système qui voulait transformer en faits réels ces légendes merveilleuses. Il n’a pas la prétention de les expliquer toutes; il lui suffit d’avoir prouvé que toutes peuvent s'expliquer de la même façon. Son œuvre est donc uniquement une œuvre de critique; selon son expression, «il ne fait que démolir,» se réservant d'examiner plus tard la théogonie d'Hésiode et les cosmogonies des divers peuples, en les comparant à leur modèle commun, et de faire revivre les tableaux primitifs dont ces récits sont la copie méconnue.

Le temps sans doute ne lui permit pas d’entreprendre ce travail; la Révolution qui s’avançait allait absorber toutes ses forces. Mais dès à présent, nous pouvôns affirmer que ses études entreprises sous le même point de vue n'eussent pas apporté sur ces questions la

1 Œuvres de Rabaut Saint-Étienne , t. 1, p. 232-233.

solution définitive qu'il se flattait d’avoir rencontrée. Les recherches de la critique ont découvert bien des lacunes et révélé bien des imperfections de son système, L'hypothèse qui fait venir la plupart des traditions helléniques de l'Asie et de l'Égypte, où se complaisait Rabaut Saint-Étienne, a été abandonnée; on a distingué les temps, les lieux et les races qu’il avait constamment confondus. La succession des mythes à travers les âges qui lui avait échappé est un fait établi, et la philologie comparée a jeté sur ce sujet de nouvelles lumières dont fut privé Saint-Étienne. On n’accorde plus aux monuments figurés la même faveur exclusive, et 1l se trouve des gens qui n’estiment pas si absurde : l'opinion que les premiers hommes furent dupes de leur langage.

Cependant il serait injuste de méconnaître la valeur réelle du système exposé dans les huit Lettres sur l'listoire primitive de la Grèce. Les savants modernes donnent encore le naturalisme pour base à la mythologie, et il est incontestable que la géographie et l’astronomie jouèrent un certain rôle dans la formation des mythes. « Mais ces explications, fort bonnes pour certains détails, ne peuvent s'appliquer à tout le reste et sont impuissantes, quelque subtilité d'esprit qu'on y emploie, à rendre compte de la mythologie tout entière2. » Sans doute les circonstances physiques et les besoins matériels prirent une place importante, la première, si on veut, dans les traditions antiques et par suite dans les mythes; l’agriculture en inspira un

1 Baudry, Revue germanique (De l'interprétation mythologique),

Aer février 1865.

2 Michel Nicolas, loc. cit, p. 205.

grand nombre, mais un grand nombre d’autres aussi ont été consacrées à l'explication des sentiments plus élevés et de besoins religieux et moraux qui se firent sentir presque en même têmps que les besoins physiques!. Voilà le côté faible du système de Rabaut Saint-Étienne : il est trop exclusif. Tel qu'il est, l’ouvrage n’est pas sans mérite. Si l’érudition est quelquefois hasardée, il y a pourtant de l’érudition, et quelque jugement qu'on porte sur les idées, on ne saurait contester la supériorité du style. «il restera toujours, écrivait-il à son père, que quand mon système ne serait pas généralement reçu, la manière n’en déplaira pas.» Et, en effet, dans ces lettres qu'il dit avoir composées en deux jours, on rencontre des pages ravissantes de grâce, d'harmonie et d'élégance. Nos lecteurs en jugeront : «Dans les origines grecques tout est personnifié, tout a de la vie et de l’action. Le soleil qui éclaire le monde est un dieu plein de jeunesse et de vigueur : porté sur un char et traîné par des chevaux qui soufflent la flamme, il répand des flots de lunuère dans l'univers. Ses rayons sont des flèches dont 1l perce ses ennemis; un arc est dans ses mains et son carquois retentit sur ses épaules. Quand ce dieu paraît le matin pour éclairer la terre, il sort de son palais, les portes s'ouvrent; une jeune déesse le précède, dont les doigts de rose sèment les fleurs et dont les beaux yeux versent des larmes; douze jeunes filles, qu’on reconnait aisément pour être des sœurs, accompagnent sa marche; ce sont les heures qui, courant avec lui, mesureront ses pas et diviseront la journée. Arrivé à la fin de sa

* Voy. Michel Nicolas, Histoire lilléraire de Nîmes, t. IL, p. 274 et 275. Paris et Nimes, 1854.

course, le palais d’une autre déesse s'ouvre à lui, et Téthys le reçoit dans son sein. Alors deux autres déités prennent sa place dans le ciel: la nuit aux ailes noires, au char lugubre parsemé de saphirs; et Phébé, sœur aimable du blond Phébus, armée comme lui d’un arc et de flèches et qui, poursuivie par les astres, ses amants, leur échappe toujours dans sa course incertainei.»

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La vogue des Lettres à Bailly durait encore lorsque Saint-Étienne publia ses Considérations sur les intérêts du tiers-état. Les esprits étaient agités; on sentail qu'une révolution était imminente. Les États généraux ne tardèrent pas à être convoqués; les écrits de Rabaut Saint-Étienne avaient fixé l'attention sur lui, et le succès de ses démarches, qui avaient assuré un état civil à ses coreligionnaires, lui avait concilié la faveur publique. Lors donc que ia sénéchaussée de Nîmes dut envoyer aux États généraux huit députés du tiers-état, son nom réunit le plus de suffrages. Ses amis lui avaient fait uneimmense réputation d’éloquence; avec quelque prétention, ils disaient , en parlant de Mirabeau, qu'il n’est qu'un mi-Rabaut. Telle n’est pas l'impression qui résulte aujourd’hui de la lecture de ses discours : sa parole a des allures molles, un peu traînantes ; sans manquer de clarté, elle manque de concision; sans manquer de netteté, elle manque de nerf et de trait. Où il se montra cependant à la hauteur de sa réputation, c’est dans la discussion sur la liberté des opinions reli-

1 Œuvres de Rabaut Saint-Étienne, t. 1, p.8et9.

gieuses. On voyait que l’orateur plaidait ici sa propre cause et il ne s’en cachait pas. L’édit de 1787 avait accordé aux protestants ce qu’on ne pouvait leur refuser : il fallait, dans la déclaration des droits de l’homme, faire-inscrire le principe de la liberté de conscience et des cultes. Le comte de Castellane demandait que nul homme ne fût inquiété pour ses opinions religieuses, n1 troublé dans lexercice de son culte. Personne n’avait osé s'opposer directement à cette motion ; quelques députés seulement auraient voulu y apporter des restrictions. À cette pensée, Rabaut Saint-Étienne redoute une diminution des droits des protestants ; il se lève et réclame en leur faveur l'égalité que l’Assemblée nationale a proclamée pour tous les Français. Il rappelle la situation faite aux réformés par l’édit de Louis XVI: «Les lois contre leur culte n’ont point été abolies ; en plusieurs provinces ils sont réduits à le célébrer dans les déserts, exposés à toute l’intempérie des saisons, à se dérober comme des criminels à la tyrannie, ou plutôt à rendre la lot ridicule par son injustice en l’éludant, en la violant chaque jour. Ainsi, les protestants font tout pour la patrie, et la patrie les traite avec ingratitude; ils la servent en citoyens, ils sont traités en proscrits; ils la servent en hommes que vous avez rendus libres, ils sont traités en esclaves. Mais il existe enfin une nation française, et c’est à elle que j'en appelle.» Va-t-il demander la tolérance ? Non, c’est la hberté qu'il revendique. «La tolérance! le support! le pardon! la clémence! idées souverainement injustes envers les dissidents, tant qu'il ne sera pas vrai que la

! Voy. Ed. de Pressensé, L'Eglise et la Révolution française, p. 49. Paris 1864.

différence de religion , que la différence d’opinion n’est pas un crime. La tolérance ! Je demande qu'il soit proscrit à son tour, et il le sera, ce mot injuste qui ne nous présente que comme des citoyens dignes de pitié, comme des coupables auxquels on pardonne, ceux que le hasard souvent et l’éducation ont amenés à penser d’une autre manière que nous. L'erreur, Messieurs, n’est point un crime; celui qui ‘la professe la prend pour la vérité; elle est la vérité pour lui, il est obligé de la professer, et nul homme, nulle société n'a le droit de le lui défendre. Je demande donc pour les protestants français, pour tous les non-catholiques du royaume... la liberté, l'égalité des droits. »

L'Assemblée nationale se rendit à cette argumentation pressante , à cette éloquence émue et, le 13 août 1789, la liberié des cultes fut reconnue en France. Quel beau jour ce dut être pour Rabaut Saint-Étienne ! Il pouvait enfin se reposer : l'œuvre de sa vie était accomplie. L'ère des persécutions était fermée sans retour; il n’y avait plus deux peuples en France, un peuple de proscrits et un peuple de privilégiés ; les disciples de la religion prétendue réformée, comme on se plaisait à appeler dédaigneusement dans les ordonnances ce grand peuple dont Saint-Étienne se proclamait le représentant, avaient leur place au soleil de la patrie, etils ne risquaient plus de trouver le sabre menaçant des dragons au sortir d’une assemblée de prières. Ils auraient enfin des temples où ils pourraient adorer Dieu suivant leur conviction en toute sécurité.

Le 46 mars 1790 , l’Assemblée nationale sanctionna ce décret, en nommant Rabaut Saint-Étienne président

1 Œuvres de Rabaut Saint-Étienne, . II, p. 142 et 145.

à la place de l’abbé de Montesquion. Cet événement ne passa point inaperçu. «La promotion de M. Rabaut Saint-Étienne, dit le Journal des États-Généraux!, estun exemple frappant que la dignité des droits de homme est profondément gravée dans l’âme des représentants de la nation. Plus de superstition ! elle est pour jamais anéantie chez une nation qui élève indifféremment un prêtre de Rome et un prêtre de Luther à la place de président de l’Assemblée nationale, dès qu’elle reconnaît en eux de la vertu et du mérite. Le contraste est frappant, mais il est beau, il est grand; c’est parler par les faits.» Rabaut Saint-Étienne ne garda pas pour lui seul l’honneur de cette nomination : «Le président de l’Assemblée nationale est à vos pieds, » écrivait-il à son père, au vieux pasteur du désert. Dans la Constituante, il défendit toutes les mesures libérales et se fit remarquer par son énergie et sa modération. Quand l'Assemblée fut dissoute, il resta à Paris, où il travailla au Moniteur et composa son remarquable Précis de l'Histoire de la Révolation française, qui parut tout d’abord sous le titre d’Almanach historique de la Révolution. Get ouvrage, qui a moins le caractère d’une histoire que d’une apologie, était destiné, dans l’intenon de son auteur, « à détruire les impressions qu’avaient cherché à répandre contre la France les ennemis de la liberté ?.» L’élévation de ses principes philosophiques, le discernement dont il fait preuve dans la recherche des causes de ce grand événement, la dignité et l'impartialité de son récit, enfin la clarté habituelle de son style recommandent le Précis à tous ceux

SDAECND 30:

2 Œuvres de Rabaut Saint-Étienne , t, 1, p. 237.

qui veulent avoir une idée nette et vraie de la première période de la Révolution.

Le 20 septembre 1790, il avait fondé avec Cerutti la Feuille villageoise, qui jouit d’un grand crédit auprès du peuple. Le ton de ce journal contraste heureusement avec celui de la plupart des feuilles de ce temps; il s’en exhale je ne sais quel parfum rustique, qui justifie le titre de la publication. Cette bonhomie, pleine de distinction et de finesse, se retrouva plus tard dans les pamphlets de Paul-Louis Courier. Si l’absence de signature ne permet pas d'attribuer certains articles à Rabaut Saint-Étienne avec une certitude absolue, on peut néanmoins distinguer sa manière d'écrire et sa tournure d'esprit. Des éclaircissements qui touchent à l'histoire ecclésiastique, des définitions de termes théologiques semblent bien sortir de sa plume. De pareils sujets ne paraissent pas du ressort d’un journal politique; mais la Feuille villageoise tient avant tout à instruire ses lecteurs. Aussi n’y trouve-t-on pas de froides amplifications ou des déclamations révolutionnaires ; le but de ses rédacteurs n’est pas d’exciter les passions ou de déchaîner les vengeances. Ils aiment mieux répandre des éléments d'histoire, de géographie, d'agriculture , des commentaires sur la Constitution, de saines notions sur la religion et sur l’Église. «Pacificr les esprits en les éclairant et séparer avec respect les vérités évangéliques des illusions papales, y est-il dit quelque part, voilà notre objet. Nous sommes les missionnaires de la concorde.» Ainsi le journaliste politique restait fidèle à sa première vocation ; c'était toujours le ministre de l'Évangile, rempli d'humanité, de douceur, d’indulgence, hostile seulement aux abus et adversaire déclaré de l'injustice.

Ses capacités politiques et le talent qu'il avait déployé dans l’Assemblée nationale ,* lui valurent à la Convention un siége qu’il n’avait pas ambitionné. Les électeurs de l'Aube le choisirent spontanément pour député. Rabaut fut affligé de voir marcher aux excès la Révolution, dont il avait salué avec tant de joie les commencements ; il essaya plusieurs fois de s'opposer aux violences de la Montagne et se rallia au parti des Girondins. Il s’aigrit de voir ses efforts inutiles, et la confiance l’abandonna. Dans le procès de Louis XVI il tenta inutilement d’arracher le roi à la mort; la Convention rendit hommage à sa conduite en le nommant président le 23 janvier 1793. Mais le parti de la Terreur était déjà tout-puissant; les Girondins furent proscrits et Rabaut partagea leur sort. Mis en arrestation chez lui le 2 juin, il réussit à s’échapper et se réfugia dans les environs de Versailles. Mis hors la loi le 28 juillet, il rentra à Paris, où des catholiques qu'il avait obligés, M. et Mme Payzac, le reçurent, lui et son frère Rabaut-Pommier. L’indiscrétion du menuisier qui avait fabriqué leur cachette, révéla leur asile à Fabre d'Églantine, qui s’empressa d’en donner connaissance au Comité du salut public. Le 4 décembre, il fut arrêté avec son frère et les malheureux qui leur avaient donné refuge, et le lendemain, 5 décembre 1793, il périt sur l’échafaud, où M. et Mme Payzac expièrent le 6 leur dévouement. Jusqu’à sa dernière heure il fut le défenseur du droit; au moment de partir pour la place de la Révolution, il ne songeait qu’à sauver la vie d’un infortuné qu’on allait envoyer à l’échafaud sans lavoir seulement condamné. «Rabaut m'embrassa, raconte le Borgne, le héros de cette lugubre

aventure... je vois encore ses yeux étinceler d'horreur pour ce crime d’un nouveau genre et il oubliait celui que l’on commettait à son égard,» |

Ainsi finit à cinquante ans un ‘des hommes les plus estimables de ce temps par son caractère, son talent et ses vertus. Son patriotisme éclairé ne sépara jamais l’ordre de la liberté; sa tolérance ne s’est jamais démentie. Il n’a eu qu’une passion, la passion de la justice; qu'une haine, la haïne du fanatisme en politique et en religion. Sa vie fut consacrée à assurer le triomphe de l’une et la ruine de l’autre. Fils du dix-huitième siècle, il en respira les idées, il en adopta les tendances. À côté de son père il apprit la piété, le dévouement, le courage; à l’école du malheur il apprit la tolérance; à l’école des philosophes il apprit qu’une erreur, généralement et même anciennement reçue, n’en est pas moins une erreur, qu’une vérité nouvelle n’en est pas moins une vérité. Il sut donc rejeter les opinions reçues, lorsqu'elles étaient démenties par les faits, et soumettre à l'examen de sa raison les traditions établies. En voyant les doctrines philosophiques et religieuses se transformer d’une génération à l'autre et varier d’un pays à un autre, il attacha plus d'importance aux dispositions du cœur qu’aux conceptions de l'esprit et fit de la charité la base même de l'Évangile. « Notre prochain, pensa-t-il, n’est pas seulement celui qui croit comme vous. La charité n’a ni autel ni

1 Boissy d’Anglas, Notice sur la vie de Rabaut Saint-Etienne.

bannière; elle embrasse toute l'humanité dans son affection; c’est la plus haute perfection à laquelle il nous est donné d’atteindre, c’est l'esprit de Dieu sur la terre!.» Ces vérités que lui révélait sa conscience, il s’efforça de les réaliser dans ses actions et dans la société. Nous savons ce qu'il fit pour la liberté des cultes, et Boissy d’Anglas nous rapporte que dans toutes les occasions de sa vie il fut bienfaisant et juste. Ges qualités morales ne suffiraient-elles pas à elles seules à illustrer une existence, que nous pourrions encore parler de son intelligence nette et rapide, de son sens droit, de son érudition étendue sinon profonde. Mais ce qui distingue surtout la figure si sympathique de Rabaut Saint-Étienne, c’est son caractère éminemment laïque. La religion tend de plus en plus à se séculariser: la distance qui séparait autrefois les pasteurs des fidèles va s’amoindrissant tous les jours; les affaires religieuses qui avaient longtemps été la propriété d’un corps appartiennent maintenant à tous. Le pasteur est moins renfermé dans son temple; il entend un peu plus les bruits du dehors et se mêle davantage aux préoccupations générales.

Sous ce rapport, Rabaut est un modèle. Chez ce pasteur dévoué, chez ce protestant fervent ne percent Jamais les allures du sectaire ni l’étroitesse de l’homme d’une caste. Aucun des intérêts élevés de l'humanité ne lui reste étranger; il s'occupe de science, d'histoire, de littérature, de politique et sa piété n’en reçoit aucune atteinte. Son activité se porte à tous les objets, son intelligence à toutes les questions. Il s’applique à la solution des problèmes sociaux et s'efforce d’avancer

'Haag, France protestante, t. VIII, p. 351.

parmi les hommes le règne de la justice et de la fraternité annoncé dans l'Évangile. Les circonstances l’ont sans doute poussé plus loin dans les affaires politiques qu’il n'aurait peut-être convenu à un pasteur vivant en d’autres temps; mais au milieu des troubles et des agitations, sa renommée est demeurée pure et il n’a pas cessé d’être ce qu'il fut toujours : l’homme le moins «ecclésiastique » et le plus chrétien de principes, de vie et d’aspirations. |

Vu par le président de la soutenance.

Strasbourg , le 48 novembre 1865.

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