‹ Rabbin & Nonne: poésie et réalitéChapitre 13 sur 14 · DERNIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

DERNIÈRE PARTIE

Les clauses pour les frais de voyage étaient faites.

Et les provisions de vivres étaient prêtes,

Uriel arrivant, pour apprendre l'endroit,

Où logeaient ses amis, pouvait aller tout droit.

Au Temple juif, maison humble, mais dont le chantre,

Connaissait les Hébreux des faubourgs et du centre.

C'est ce qu'il fit. A peine à ce port arrivé.

Harassé de fatigue et d'aliments privé.

Pour ne pas se trahir au coreligionnaire,

Il fallut qu'il gardât sa barbe octogénaire.

Puis, sans manger ni boire, à part, rapidement.

Il se débarrassa de son déguisement,

Et parut en jeune homme, à barbe noire et drue.

Il rencontra Donie, oh! bonheur! dans la rue.

Et souriant, il vit, que reculant d'un pas,

Elle, au premier abord, ne le reconnut pas.

Il n'avait pas de barbe, en quittant le village.

Et paraissait encor au-dessus de son âge.

Puis, bondissant tous deux, et se sautant au cou.

Us poussèrent des cris, d'une folle et d'un fou.

Comme une forte pluie, après la sécheresse,

Ainsi leurs pleurs de joie, enlevant leur détresse.

Se dévorant des yeux, se couvrant de baisers.

Et brûlant de désirs d'amour inapaisés.

En ce même moment le bon et vieux Fidèle,

En les flairant de loin, tout en battant d'une aile,

On eût dit, pour fêter leur bonheur sans égal,

Sauta de l'un à l'autre et s'en fit un régal.

Mais voyant arriver le père de Donie,

Uriel recula, craignant une avanie.

Donie émue et prompte, embrassant, tour à tour,

Son père et son époux, dit : « Béni soit Famour,

Qui dans un seul tissu, tisse toutes les âmes,

Et tous les nobles cœurs, de ses divines trames! »

Mais quand son propre père accourut, escorté

D'un valet, Uriel se croyait transporté.

Mort, au ciel, entouré, non de femmes et d'hommes,

Mais de ressuscites d'ombres et de fantômes.

Son père alors lui dit : « Tu nous vois tous d'accord.

Et te voilà, mon fils, avec ta femme au port.

Mais vous n'êtes pas saufs. Au port même on échoue.

Donc, plus de cris d*amour! ni baisers sur la joue!

Le chantre me Ta dit, nous, sommes soupçonnés

D'embarquer d'un couvent un couple de damnés.

Ce qui me met en garde, et qui de plus me navre,

C'est qu'il serait lui-même un espion du Havre.

Il faut vous séparer, vous embarquer à part.

Je me charge de tout, pour votre prompt départ.

Je quitte le bateau. J'ai vu le capitaine.

C'est un homme discret. Il connaît votre peine.

Il est né protestant, un ancien émigré,

Et son voilier, dit-il, obéit à son gré.

Là, vous n'aurez besoin, ni de plume, ni d'encre

Pour vous aimer. On a déjà dû lever l'ancre.

Les voiles de départ claquent gaiement au vent.

Je répète : « Adieu France ! Au diable, le couvent ! »

J'ai donné ton argent, mon fils, à ton beau-père.

Je prierai Dieu pour vous, que tout vous soit prospère !

Pour aller s'embarquer, tout était réfléchi.

Tout allait réussir, le vent avait fraîchi.

Dans un signalement secret, citant l'audace De Donie, on avait parlé d'un chien de race, Qu'elle affectionnait, lui servant de gardien, Et qu'on reconnaîtrait la maltresse à son chien. Donie et son vieux père avaient donné Fidèle Au père d'Uriel devant la passerelle, Qui devait les conduire au navire amarré.

Fidèle au désespoir, et d'un œil égaré.

Sauta dans Teau, voulant les rejoindre à la nage.

Soit qu'il voulût mourir, soit accablé par Tàge,

Après quelques efforts, mais en vain, il plongea.

Et le flot, bouillonnant sur lui, le submergea.

Donie, ayant poussé des cris involontaires,

Deux gendarmes, d'anciens Alsaciens militaires,

Reconnurent Donie, et la firent sortir,

Du milieu du navire, au moment de partir.

Elle montra- son legs, mais on se moqua d'elle.

A ce moment Riel arrive, à tire-d'aile.

Il arrache Donie et la serre en ses bras.

« Ma femme ! cria-t-il à Thomme. Tu mourras;

Tu mourras de ma main, plus forte que la tienne,

Si tu touches ma femme ! Et quoi qu'il nous advienne ! »

La foule s' ameutant, cria : « Bravo ! bravo !

A Teau les hommes noirs ! les gendarmes à l'eau ! »

Uriel et Donie étaient sur le navire.

L'ancre est levée. On part au premier vent qui vire.

Quand un gendarme arrive aux cris : « il faut stopper ! »

Mais Uriel d'un bond et pour l'envelopper.

Lui fait craquer les os. Un combat homérique

S'engage entr'eux ; chacun d'une force athlétique.

S'étreignant, se serrant ; un vrai cercle de fer.

Et poussés par la foule, ils tombent dans la mer.

La lutte continue à l'eau; le bateau marche.

Tumultueusement, comme de Noé l'arche.

Un autre sbire arrive, et cet homme cruel,

Met son fusil en joue et tire sur Riel.

BABBIN ET NONNE 147

L'eau se teinte de sang. En moins d'une seconde Et d'un bond de lionne, on voit Donîe à Tonde. Elle avance, elle nage, on dirait un requin; Elle saisit Riel, le pi*esse sur son sein.

Un canot envoyé pour les sauver est proche.

Hélas ! Riel est morl et froid comme une roche ! Et Donie, en faisant un signe aux matelots, Tout en disant : « Merci ! » disparut sous les flots !

La mer les rejeta, mais dévora le sbire.

Le père, au désespoir, mourut sur le navire.

Ils furent enterrés, dans le même tombeau, Sur la grève de sable, et non loin d'un hameau.

Le jour même éclata, surpassant toute attente, La Révolution de mil huit cent et trente !

Page 1