‹ Rabbin & Nonne: poésie et réalitéChapitre 12 sur 14 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Donie à son Père

« Ma seconde mère est morte subitement.

Et sa mort va couper le nœud de mon serment.

Jamais plus noble cœur dans une âme immortelle,

N'a vibré sur terre ! 11 n'en est plus comme elle !

Je ne resterai pas emmurée au couvent.

Ce n'est pas un abri, mais un tombeau vivant.

Ce n'est pas de la vie un court, idéal songe,

Mais un long cauchemar de haine et de mensonge.

136 BABBIN ET NONNE

Pour éviter Tivraic, il ne faut pas semer.

Pour être vertueux, il ne faut pas aimer.

Pour ne pas se brûler, il ne faut jamais cuire.

Gardez-vous d'être gai, pour éviter de rire.

N'allez jamais dans Teau, pour apprendre à nager.

N'ayez enfants ni biens, pour ne pas partager.

Le couvent pour le bien, ne peut servir d'exemple.

On y vit de cailloux, mais son trésor est ample.

La terre est confisquée au nom d'un douteux ciel.

Travaille abeille ! A lui, le rien faire et le miel !

Votre fille, d'ailleurs, n'est pas une échappée.

Et dûment mariée, elle est émancipée.

S' élevant au-dessus d'un idolâtre sol,

Vers un libre pays, elle prendra son vol.

Père ! Vous étiez bon pour votre pauvre fille.

Vous vîntes, à deux fois, en passant par la grille.

Et recevez ici mon chaud remerciement,

De m' avoir amené d'Uriel la maman,

Votre amie, et Fidèle, aussi dévoué qu'elle.

Vous vîtes une enfant. C'est ma fille ! Elle est belle !

M'aimerez-vous moins, quand j'ôterai mon habit ?

L'arme pour me tuer, qu'en silence on fourbit,

Et que dans le monde on appelle calomnie,

Voudrais-tu l'employer pour tuer.ta Donie ?

Me crois-tu mariée? Ou suis-je une catin?

Mon honneur dépend-il d'un prêtre sacristain ?

Et ta petite-fille, est-elle une bâtarde ?

Elle ressemble à toi. Je la mets sous ta garde.

Et tu la donneras à Mathis, un cœur d'or,

Quand elle aura quinze ans, ou plus âgée encor.

La marquise, en vendani toutes ses pierreries.

En donna le montant à plusieurs confréries.

Mais elle avait gardé un bracelet, cadeau

D'or et de diamants (de son cœur le joyau,)

Reçu de son époux, elle, étant fiancée;

Image d'une main, dans une autre enlacée.

Elle m'a fait un legs de ce bijou de prix.

J'obtins qu'elle le fit sur de doubles écrits.

Tu recevras inclus, écrit de sa main fine,

Ce legs. L'autre exemplaire, il est sur ma poitrine.

Écoute maintenant. Je m'adresse à ton cœur.

Je me meurs sans Riel. Lui, se meurt de langueur ;

D'Allemagne il enrage. Il y gèle, il y grille!

Père ! Il est mon époux et père de ma fille !

Mais le destin le veut, le sort en est jeté.

Ensemble il faut partir ! partir pendant l'été !

Nous quitterons la France, et le plus tôt possible.

Au risque de servir aux zélateurs de cible ;

Au risque d'être pris et d'être emprisonnés,

Dans un cloître lointain, peut être empoisonnés,

Comme relapse, moi; lui, comme sacrilège.

Et nous sommes perdus, si Dieu ne nous protège.

Entre Riel et moi, voici notre projet.

Avec un maquignon je ferai le trajet,

De l'Alsace à la mer et par la Normandie.

Il fera des achats pour la cavalerie,

Réclamés et payés par le gouvernement.

Cet homme est ton ami, père de mon amant.

138 RABBIN BT NONNB

D'Urîel maquignon, je mettrai le costume.

J'ai maigri. J'aurai Tair d'un Uriel posthume.

Moi, sur mon étalon, et lui, sur ma jument,

A cinq heures par jour, avec ménagement.

Il est le commissaire, ayant de très beaux gages,

De riches fournisseurs et de hauts personnages.

Mais pour ce long trajet, il me faut de Targent.

Aller en Amérique, on ne peut en nageant.

De ma mère héritière, étant émancipée,

Une petite somme, hoirie anticipée,

Me suffit. Un millier de francs ! Ce n'est pas gras.

Ton cœur de père est bon. Tu me les enverras.

Apprends ce que Riel pour venir compte faire.

Un puissant protecteur, le traitant comme un frère,

S'est procuré pour lui, du sceau d'État coiffe,

Un livre en parchemin, en hébreu parafé,

Par deux témoins, au nom d'un grand rabbin en vogue.

Disant que le porteur, quêteur de synagogue.

En parcourant la France, ira, passant la mer,

A Londres, chez les Juifs, pour répandi*e et semer

La parole de Dieu. Puis, recevoir les sommes,

Que vont lui confier de charitables hommes.

Pour pouvoir relever un temple incendié,

Par la sinistre main d'un gueux stipendié.

Muni d'une perruque et d'une barbe blanche,

Nous l'attendons au Havre, avant-port de la Manche. »

Pendant l'heureux trajet, Donie en maquignon, Eut pourtant le malheur de perdre l'étalon.

Après avoir vidé mainte et mainte écurie, Renvoyant les chevaux par des gens de voirie, Au sortir d'un bois, pris pour des contrebandiers, Ou voleurs de chevaux, d'embusqués douaniers, Déchargèrent sur eux, par surprise, leurs armes. Ils convinrent bientôt de leurs fausses alarmes. Mais l'étalon reçut, en tombant raide mort, Une balle dans Tœil, une autre sous le mors.

Donie en se jetant, hors d'elle, sur sa bête. La couvrait, toute en pleurs, de baisers sur la tête. Puis, elle fit creuser près du bois un tombeau, Et grava ces mots sur l'écorce d'un bouleau :

« Passant! Un moment je t'arrête.

Qui que tu sois, et qu'on te nomme ; Ici dort le corps d'une bête.

Mais ayant eu l'âme d'un homme ! »

Son beau-père lui dit de monter la jument, Mais Donie aima mieux un beau cheval normand.

Après un long voyage, à petites journées, Dans la ville du Havre, ayant fait des tournées, Le beau-père loua deux chambres et deux lits, Chez des juifs alsaciens, près du port établis. Donie avait repris son costume de femme.

Quand on lui fit lire un signalement infâme, D'une nonne évadée, en volant des bijoux, Que sa Supérieure avait de son époux,

Et qu'elle avait gardés, tout en se faisant nonne.

Signalant la beauté de la jeune personne,

Que, relapse et parjure, on doit appréhender.

Et que pour la livrer, on est prié d'aider.

Donie, en s'arrachant le legs de sa poitrine,

La sueur sur le front, le feu dans la narine,

Et le montrant au vieux beau-père, au désespoir,

Lui dit : « Beau-père ! 11 faut aller le faire voir.

Et que l'autorité, dans son erreur induite,

Apprenne, en le voyant, la raison de ma fuite.»

Mais celui-ci lui dit : « Uriel va venir.

Et ce pays pour vous n'est plus qu'un souvenir.

Au delà de la mer, cette atroce infamie,

Ne réveillera pas votre haine endormie.

Un bateau va partir, il n'attend qu'un bon vent.

Adieu pour vous la France! Au diable, le couvent!

Je ne vous l'ai pas dit, d'Uriel rhcritage,

Je l'ai là dans ma poche. Il vous vient en partage.

Quand vous serez partis, j'exhiberai ce legs.

Et nul n'oserait plus parler d'un bracelet !

Pourvu que mon cher fils, avant deux jours arrive.

Avant que le bateau ne quitte cette rive ! »

En ce moment un chien ; oh ! surprise ! oh ! stupeur !

(De sa race un Bayard, sans reproche et sans peur.)

Fidèle, en aboyant devant une fenêtre,

Indiquait le logis de Donie k son maître.

Le maire? quoi! Sort-il d'une maison des fous?!

« Enfants ! dit-il>, je viens pour partir avec vous.

J'aime mieux, avec vous, porter une besace,

Que de vous voir quitter, et sans moi, notre Alsace ! Dès ta fuite, ma fille, on dirait un complot, On m'a cherché noise ; on m'appelle parpaillot. On me montre du doigt; partout on m'espionne, Que je prie à la messe, ou que j'assiste au prône. Mon voisin émigrant, vendant ses biens en lots. Et partant pour le Havre, a loué trois chariots. Il m'a, contre paiement, placé dans sa voiture. Et nous avons marché, sans la moindre aventure. Sur tes vœux, j'ai légué ma fortune à Mathis. De ton couple futur, les biens sont garantis. Ta belle-mère avait gardé mon chien chez elle. Mais malgré son grand âge, à mon départ. Fidèle, Sans caresse et sans bruit, comme pour reprocher, A son vieux maître ingrat son cœur dur de rocher, Au risque de périr, faute de nourriture.

Me suivait, pas à pas, derrière la voiture.

Le cocher attendri comme moi, l'appela, Le mit dans la voiture, et ma foi, le voilà!

Et n'allez pas me croire appauvri de fortune. J'ai de quoi, pour là- bas, créer une commune ! Ayant réalisé d'autres valeurs encor.

Nous aurons tous pour vivre, assez d'argent et d'or !

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