PREMIERE PARTIE
L'Engagement
Derrière une maison, tout au bout du village,
Le long des prés fauchés, servant de pâturage
Aux chèvres, aux moutons, aux vaches, aux chevaux ;
Egayé par les jeux de poulains et de veaux,
Se trouvait contigûe, une vaste prairie.
Pleine d'arbres fruitiers et d'herbe défleurie,
Appartenant au maire, homme d'un âge mûr,
Et pour se croire un juste, obstiné comme un mur.
Au bord de la prairie, assis, un jeune pâtre.
Au teint rose et la main blanche comme Talbàtre,
Tenant par une corde une vache à poils roux,
Et lisant dans un livre, ouvert sur ses genoux.
Vit tomber une poire, à deux pas de sa vache,
D'un poirier, soutenu par des étais d'attache.
Le ciel d'un incendie avait pris la couleur.
Le bétail se couchait, sufiPoqué de chaleur.
Et le pâtre, à la fois pour manger et pour boire.
Lâcha la corde en laisse et ramassa la poire.
RÂBBlN ET NONNE
Un éclair la lui frappe, et simultanément,
Un coup de foudre ébranle et rompt le firmament.
Les bêtes, au galop, de panique aflfolées.
Disparurent, en un clin d'oeil, comme envolées.
D'intermittents torrents de pluie, à gros bouillons.
Changèrent en un lac les prés et leurs sillons.
Quand le maire, au milieu d'un tourbillon de grêle.
Précédé de son chien, qu'on appelait Fidèle^
Accourut en criant : Youd! Maudit en naissant!
Je te ferai manger la poire avec ton sang !
Alors, leste comme une étoile d'hippodrome.
En voyant le danger que courait le jeune homme.
Une jeune fille, (elle était l'unique enfant
D un père veuf), sous une averse qu'elle fend ;
Ses cheveux noirs épars, lui fouettant le visage,
Bondissait, en serrant son précoce corsage,
Et criant : Sauve-toi ! sauve-toi dans mes bras !
Si Fidèle te mord jusqu'au sang, tu mourras !
Miracle! Le chien, plus vif qu'elle d'allure.
Saute au cou du jeune homme et lèche sa figure.
Le père stupéfait, mécontent et surpris,
N'eut pour son animal qu'un regard de mépris.
Mais sa gentille fille, en rejetant ses tresses,
Applaudissant son chien, le couvrait de caresses.
« Ce n'est pas étonnant, c'est un élu du ciel,
Dit-elle, un petit saint ! Il s'appelle Uriel.
C'est un jeune rabbin, au-dessus de son âge.
Bien qu'il soit juif, je l'aime. Il est beau comme un page.
D'ailleurs, très érudit, d'un juif il n'a pas l'air.
RABBIN ET MONNB
Tout le village Taime. Et Fidèle a du llair. »
(( Tais-toi, lui dit le père. Et quoi que tu me dises,
En faveur de ce juif, ce sont là des bêtises ! »
La pluie avait cessé. Le soleil reparut.
Le bétail revenait et le maire courut,
Pour ouvrir à la fois Técurie et Tétable.
En criant : « Laisse là ton juif ! qu'il aille au diable ! »
Le nom de cette enfant était Adonia.
Elle venait d'avoir ses douze ans et pria
Le petit Uriel de lui dire son âge.
« J'ai treize ans ! Mais c'est vous, la sainte du village !
Dit-il, en lui prenant et lui baisant la main.
C'est vous, une déesse avec un cœur humain !
Votre père est cruel, mais vous, la bonté même,
Vous alliez me sauver, ignorant que je t'aime ! »
La vierge, se disant : Le ciel le veut ainsi,
Répondit à voix basse. « Et moi je t'aime aussi !
Mais nous sommes mineurs, séparés Fun de l'autre
Par la religion. Et tu seras apôtre !
Nous sommes des enfants, que l'on fait mettre au pas.
Que nous nous engagions, on ne le croirait pas !
Les hommes si méchants, sans pitié, ni clémence.
Nous tiendront séparés, nous croyant en démence.
Mais je sens dans mon cœur, que nous serons unis.
Les bons vaincront toujours les méchants impunis.
Vous m'entendez parler, comme une vieille femme.
Je suis un jeune corps avec une vieille àme.
Mon corps est d'une folle et sage est ma raison.
Je cours après le ciel, dont j'étends l'horizon.
Et je passe partout pour une enfant prodige.
Toute autre jeune fille en aurait le vertige.
Je me souviens des faits, bien plus loin de cent ans.
Dans un livre j'ai lu : La Guerre des Titans.
Est-ce un rêve ? J'y fus. Je fus précipitée
Du ciel. On m'accusait, à tort, d'être une athée...
Mais je vous vois sourire. »
— « Mais non. Je ne ris pas !
Tout cela, lui dit-il, augmente vos appas.
Moi-même, je ne suis qu'une métempsycose.
Que de fois. Dieu le sait, et pour la même cause, J'ai vécu sans succès. Je vois la vérité.
Et voudrais l'incarner dans la réalité.
J'ai toujours échoué. Toujours je recommence. Dieu sait quand j'en aurai ma juste récompense. Mais je suis impuissant. Je suis seul et jamais, Je n'ai pu retrouver la femme que j'aimais. » — Il me semble écouter ma voix intérieure, Qui me dit : Dans le cœur d'un homme est ta demeure. » Mais Fidèle aboyant, et leur léchant la main, Semblait leur dire : Assez ! Et gare au lendemain ! « Fidèle vous connaît de longtemps, lui dit-elle. Contez-moi cette histoire. » — Oui, je connais Fidèle. Le chien appartenait au forgeron Mathieu, Parti pour l'Amérique et ruiné par le feu.
Mon père avait un jeune et vaillant bouledogue. Qui souvent me suivait jusqu'à la synagogue.
Dans la forge où j'entrais, je tirais le soufflet. Maître -Mathieu m'aimait^ mais son chien m'en voulait.
BABBIN ET NONNE
Il détestait le mien, étant d'un autre type,
Et je ne sais pourquoi, nous prit tous deux en grippe.
Les deux chiens s*altaquant, se prirent de leurs crocs.
Voulant les séparer, et craignant les accrocs,
(Car c'était une lutte, une guerre d'outrance ;
Un combat corps à corps, une infernale danse.)
Et nos cris restant vains, je saisis un soufflet.
Mais Fidèle, en fureur, me mordit au mollet.
Je criais : au secours ! Ma blessure était vive.
Mon sang coulait à flots, ma voix devint plaintive.
Tout le monde criait, de plus fort en plus fort ;
Je vis des airs de deuil, comme si j'étais mort.
Mes parents et mes sœurs pleuraient à chaudes larmes.
Moi, je ne compris rien à toutes ces alarmes.
On parlait de la mort par la rage d'un chien.
Mais Mathieu défendit que Ton touchât au sien.
Ma mère en pleurs disant : « Pourvu que le chien vive !
Qu'il ait de quoi manger ; que d'eau l'on ne le prive ! »
J'allais tous les matins lui porter mon café.
Il était enchaîné, d'un emplâtre coiifé.
Au café j'ajoutais mes tartines de beurre.
Et ces festins rendaient la vie à ma demeure.
Ma guérison fut prompte et le chien, libre et sain.
Partout, dès qu'il me vit, venait lécher ma main.
Mais notre bête à nous, le pauvre bouledogue.
Mourut subitement, on disait d'une drogue.
Quand votre père acquit Fidèle de Mathieu,
Je le voyais parfois, sur ce pré, dans ce lieu.
Dès qu'il me voit de loin, pour témoigner sa joie,
D'une voix presque humaine, il la cric et Taboie. — Mon Fidèle a du cœur.
— Et même de Fesprit.
Il remplit son devoir, sans qu'il lui soit prescrit. Entre l'homme et le chien, la différence est mince. ^ Maint chien a plus d'esprit qu'un monarque et qu'un prince. Dans la nature il est plus d'un secret trésor, Qui ne s'ouvre qu'à l'homme au prophétique essor. Notre terrestre vie est un céleste rêve.
Entre l'homme qui meurt et la bête qui crève. L'une, par ses vertus, peut monter jusqu'en haut ; L'autre, vicieux, tombe au-dessous du crapaud. Les hommes sont jugés, bien avant leur naissance. Dieu pèse pour chacun le poids de son Essence. Dans ce plus ou moins seul, git l'inégalité.
Mais l'Essence est pour tous de même qualité. Toutes ces vérités se trouvent dans la Bible. Les rabbins du Talmud les passent dans leur crible. Le Vrai n'est pas Nouveau^ mais il est absolu. Le faux est du vieux neuf, fraîchement émoulu. Dieu ne compte, en créant, ni le sexe, ni l'âge. Mais chacun, plus ou moins, porte en lui son image. » Adonia lui dit : « J'ai senti tout cela.
Et mon œil en a vu la splendeur et l'éclat. Sans pouvoir l'expliquer, au sortir de mes langes ; Dans mes rêves d'enfant, ont apparu des anges. Je n'ai pas lu de livre et je crois tout savoir. Je vois le ciel ouvert, sans ouvrir l'œil pour voir. La première, à neuf ans, aux bancs du catéchisme.
J'ai senti dans mon âme un véritable schisme.
Bien des fois je me suis, debout contre une croix,
Amusée à prêcher aux fillettes de choix.
Et sans les ennuyer, mes jeunes auditrices,
Répétaient mes leçons, en adroites actrices.
J'étais pourtant pieuse et le curé m'aimait.
Jamais il ne grondait, ni même me blâmait.
Il disait que pour lui, j'étais un phénomène
D'un avenir chrétien ; pourvu que Dieu me mène !
A côté de mon père, à nos travaux des champs.
J'entends des voix parler et j'écoute leurs chants ;
Des chants harmonieux, sur des paroles douces,
De chocs voluptueux, d'angéliques secousses !
En plein jour et causant, j'ai Fair de m'éveiller.
Puis debout aux repas, on me voit sommeiller.
Tout en marchant des pieds, je sens que j'ai des ailes.
Mais quand je veux les tendre, et m'en voler par elles,
Je sens que les ressorts se brisent sur mes flancs,
Mon sang s'arrête au cœur et mes nerfs sont tremblant s.
Seule, il faut à mon àmc, une autre àme plus forte ;
L'épousant, l'incarnant, qui l'enlève et l'emporte.
D'une seule envolée, au temple universel.
De l'immortalité, qu'on appelle le Ciel ! »
« J'ai treize ans accomplis, dit Uriel. Cet âge.
Pour les Juifs est l'époque, où le garçon s'engage
A remplir ses devoirs d'homme. Un jour d'examen ;
Jour de festin, parfois de promesses d'hymen.
De rabbin j ai, depuis un an, reçu le titre.
Je puis lire et monter sur le sacré pupitre.
12 BABBIN ET NONNE
On m'a bien rédigé pour ma fête un discours.
Mais je ne le dirai, qu'après mon propre cours, Que j'ai là, tout entier, préparé dans ma tête, Et qui sera peut-être un méchant trouble-fête. Vous viendrez assister, fêter ma Bar-Mitzva.
C'est ainsi qu'on l'appelle, au nom de Jéhovah. Mes parents et mes sœurs, tout le monde vous ai!ne. Les Juifs sont tolérants. Ils n'ont point d'anathème Pour les pieux croyants d'autres religions.
Ils sont si peu nombreux contre des légions.
Yiendrez-vous à ma fête ?
— Avec joie et délices.
Et tu m'y donneras de ta foi les prémices !
A ton tour, à ma fête, en mon vaste jardin, Tu viendras assister en poète et voisin, Le jour de mon entrée en ma treizième année.
Les vierges d'alentour, dont plus d'une est fanée. Viendront avec leurs gars, festiner et danser. Tu me verras alors sur un banc m'élancer; Debout, en robe blanche, et les mains étendues. Mes paroles pleuvront, en gouttes épandues.
De mon âme enflammée et de ma tête en feu, Sur l'homme si petit, sans sa croissance en Dieu.
— Le curé vicndra-t-il ? »
— Il sera de la fête.
Tiens ! Encore ta vache ! Et malgré la tempête, Elle n'est pas rentrée. Elle vient te chercher. Aimerait-elle aussi nous entendre prêcher? -
— Peut-être. La vache est une bête incomprise
KABBIN ET NONNE 13
L'homme ignorant, ingrat, l'exploite et la méprise. Le vieux peuple égyptien la traitait mieux que nous. Il adorait le bœuf et la vache à genoux. »
« Oh ! dit Âdonia, je sens un peu de fièvre ! Il faut nous séparer ! Donne-moi de ta lèvre, Un baiser d'amitié. »
« Ce serait un péché.
Répondit Uriel, d'un amour débauché.
Ma lèvre baisera la lèvre de ma femme, Quand, par la loi, nos corps n'auront qu'une seule àme. Je t'aimerai toujours, et je baise ta main.
Nous nous appartiendrons, si Dieu veut, par l'hymen ! Et jurons, pour que Dieu nous lie et nous assemble. De vivre l'un pour l'autre, ou de mourir ensemble ! »
Fidèle, à cet aveu mutuel si touchant, Sauta sur ses amis, de joie, en les léchant.
Une Fête de Bar-Mitzva
En longeant la maison, la grange et les étables. Dans une vaste cour, deux longues, larges tables. Sur des pieux fraîchement équarris encor verts. Et pouvant contenir plus de deux cents couverts ; Dans leur centre étalant, des amis les offrandes. Ployaient sous les mets juifs, de poissons et de viandes. Un tonneau de vin blanc, sans une goutte d'eau. Se trouvait au jardin, sur un double tréteau.
Un robinet livrait le vin à tout le monde,
Dont quelques indiscrets, le puisaient par la bonde.
Tous les juifs du village et leur menu fretin,
Se trouvaient invités à ce joyeux festin.
Et le rabbin disait les grâces consacrées,
En bénissant le pain, le vin et les denrées.
La jeune Âdonia, sur Tordre d'Uriel,
Pour qu'elle fût soustraite aux caprices du ciel.
Devait prendre sa place à la table privée,
Sous répaisse tonnelle, aux femmes réservée.
Le maire et le curé, ce dernier fin dincur.
Avaient déjà pris place à la table d'honneur.
Mais elle préféra s'asseoir parmi les hommes.
Pour montrer ses atours, ayant coûté des sommes.
Et parmi ses bijoux, la triple chaîne d'or.
De sa défunte mère, un précieux trésor ;
Symbole conservé d'un heureux mariage.
Et légué par la mère à sa iîlle en bas âge.
En une heure de temps, grâce au sexe barbu,
Les plats étaient vidés et le vin était bu.
Le jeune Bar-Mitzva^ sur une marche en pierre.
Après avoir chanté du repas la prière.
Dit, d'une forte voix : « C'est à vous, mes parents ;
A vous, auxquels je dois tous les biens apparents.
Ainsi que ceux cachés, que vous me prodiguâtes.
Et c'est surtout à toi, ma mère, qui me gâtes;
Tout en m'ayant appris, par tes saintes vertus,
Que les droits arrachés aux devoirs abattus,
Sont stériles, malsains et toujours éphémères!
C'est à VOUS, les meilleurs des pères et des mères !
Que je dois exprimer, en face du soleil.
Et de TEtre Suprême, unique et sans pareil.
Les profonds sentiments de ma reconnaissance,
Que je voudrais dater du jour de ma naissance !
Jusqu'à ce jour, ce fut votre devoir rempli,
L'arbre, duquel le fruit de mon droit a jailli.
A mon tour maintenant! L'époque est arrivée,
Où mon âme au devoir doit se sentir rivée.
Vous ne me devez plus que des conseils d*amis.
C'est à moi de tenir tout ce que j'ai promis ;
A moi de me charger du fardeau de la vie.
De soulager la vôtre, à mes goûts asservie!
A moi de vous donner l'aisance et le bonheur.
De respecter mon nom et de lui faire honneur !
Pour que vous soyez fiers de moi, quand on me nomme,
Et que l'enfant d'hier, dès ce jour, soit un homme !
Le mot de Bar-Afilzva, qui dit : fils du devoir,
Me doit, en même temps, m'en donner le pouvoir.
Toutes nos saintes lois, par et pour Dieu créées.
Pour les étudier, doivent m'êtrc sacrées.
Et pour les affermir, en vivant point d'appui.
Je dois les exercer, à dater d'aujourd'hui.
Je dois à mes parents tout mon corps et ma mine.
Mais ce qui vient de Dieu, mon àme, les domine.
L'âme n'a pas d'entrave et ne sort d'aucun lieu.
Sa pensée appartient, par dessus l'homme, à Dieu !
L'âme, de son état n'a pas de compte à rendre
Aux tribunaux humains. Elle ne doit dépendre
Que de son créateur autonome, absolu.
Tout en elle fait loi ! Tout en elle est voulu ! Elle peut, s'adopant, choisir son Dieu sur terre.
Le Dieu d'une raison, ou celui d'un mystère! »
Il fut interrompu par de sombres rumeurs,
Dégénérant bientôt en stridentes clameurs.
Le rabbin lui cria : « Mon fils ! Tu te fourvoies,
Et ton esprit s'égare, en de trompeuses voies!
Est-ce là le discours que je t'avais dicté.
Que tu m'avais par cœur, mot à mot, récité?
Que de fois t'ai-je dit de brider ta pensée,
Qui finit dans l'enfer, dans le ciel commencée ! »
Il vient de blasphémer le saint Dieu d'Israël!
Crièrent des repus, pleins de haine et de fiel.
Les parents du jeune homme, abasourdis, en larmes,
S'approchant de leur fils, au milieu des vacarmes,
Lui dirent : « Cher fils. Toi! connu pour ta piété.
Confonds-les! Montre -leur ta supériorité!
N'es-tu pas plus fort qu'eux, tous tant qu'ils sont ensemble?
Quand tu parles de Dieu, le peuple écoute et tremble !
Plus d'un d'eux nous a dit : « Votre fils Uriel
Est un prophète né, pareil à Daniel. »
Des applaudissements de convives notables,
Eclatèrent soudain à l'une des deux tables.
Adonia, placée à côté du curé.
Parmi les conviés, n'ayant point murmuré.
Se levant et debout, de sa voix la plus forte.
S'écria : « C'est bien dit! La foi de haine est morte !
Il n'est qu'une doctrine et qu'une vérité !
RABBIN ET NONNB 17
C'est d'aimer son prochain, sans qu'il Tait mérité! »
Le maire et le curé, coupant cette harangue,
Partirent bruyamment, sans remuer leur langue.
Aux parents Uriel dit : « Cahnez votre émoi.
Vous m'avez bien jugé, vous serez fiers de moi.
Laissez passer les cris orageux de la foule.
La mer laisse passer les vagues d'une houle,
Et n'en reste pas moins l'unique, grande mer. »
« Mon fils, lui dit le père, aigri, d'un ton amer.
De ton dédain lancé sur la foule rebelle.
Il envient sur chacun une mince parcelle!
Mais si chacun d'enlr eux, de son dédain dissous,
Jette un seul grain sur toi, tu restera dessous! »
Profitant de ce bruit et de cette bagarre,
Nombre de conviés prirent, sans crier gare,
La poudre d'escampette et rentrèrent chez eux.
Surtout les soi-disant amis, ultra pieux,
Ravis de Tinsuccès de la fête ratée.
Et disant : Uriel est peut-être un athée.
La cour, en un clin d'œil, par le bas et le haut.
De tous les jeunes juifs, était prise d'assaut.
Dans la prairie herbue, au jardin adjacente.
Des couples de danseurs, dont mainte adolescente,
D'ardents désirs d'amour secrètement tentés.
Valsaient et quadrillaient, aux sons des chœurs chantes.
D'autres gars, à deux voix de ténor et de basse,
Entonnèrent le Lied* populaire en Alsace.
^ En Alsace, chanson ; d'où vient le mot lai,
Qu'importe Tor et l'argent, D'être riche * ou indigent!
Pourvu que ma bien-aimée, A la bonne renommée, M'attende sous la ramée !
L'amour remplace tout ; | , .
De tout il vient à bout. )
Mon oncle est un grand savant, N'aimant point et se gavant De croûtes de la chimie.
J'aime mieux ma bonne amie, Belle à croquer, croûte et mie.
C'est Tamour qu'il me faut, | , .
Sans amour rien ne vaut ! j
Pierre, mon sot de cousin.
M'a dit hier chez le voisin, Qu'il n'a pas de bien-aimée.
Pas même une mal famée.
Qu'il parte donc pour l'armée !
La gloire sans amour, | , .
C'est sans soleil le jour! j
Adonia, pendant que dans la cour on range.
Conduisit, toute'seule, Uriel à la grange, Et lui dit : « Permets-moi, mon cher, de t'embrasser. T'admirer et t' aimer, je ne puis m'en lasser!
1 Hiatus voulu.
BABBIN ET NONNE 10
Moins sévère que toi, moi, je baise tes lèvres.
Priant Dieu, que jamais, vivant, tu ne m'en sèvres!
J'ai converti mon père ; il n'est plus si cruel.
Il ne t'appellera plus juif, mais Uriel.
Tu vois qu'il est venu*, prendre part à ta fête.
C'est un coup de soleil, après une tempête.
Il n'aime que sa fille. Et son amour pour moi,
Son unique héritière, est un amour de roi.
Nous voir grandis, tous deux, oh ! que cela me tarde !'
Je voudrais, fussions-nous, toi bâtard, moi bâtarde.
Nous voir seuls, forts et grands, fût-ce dans un désert.
Travaillant l'un pour l'autre, et toujours de concert,
N'ayant qu'une pensée, en deux âmes jumelles.
Qui vivent pour la gloire et meurent immortelles !
Attendons ! Et vivons ! Le temps ne dure pas,
Quand s'aimant, on ne craint ni malheur, ni trépas.
Nous irons, tôt ou tard, ensemble en Amérique.
Mais unis, d'union merveilleuse et féerique.
Car tu ne connais pas encor Adonia.
Avec le Saint-Esprit elle communia.
Je sais vouloir ! Et rien à la fin ne résiste
A l'amour d'un cœur pur, qui veut et qui persiste.
Tu viendras à ma fête, où mon père t'attend.
Il ne te dira rien. Il me dit et prétend.
Que ce n'est qu'un caprice, et qu'un jeu de poupée ;
Qu'en morceaux, par moi-même, elle sera coupée.
Je le laisse tout dire et ne lui réponds pas.
Il croit pouvoir régler mon bonheur au compas. .
Quoique père excellent, il méconnaît sa fille.
20 RABBIN BT NONNE
Qu'il croit un papillon, sorti de la chenille.
Mais j'ai plus de mille ans I Et comme Dieu, le vrai,
Telle je fus, je suis ; et telle je serai ! »
Sur des conseils pieux et pris d'inquiétudes,
Le père d'Uriel fit rompre ses études.
Décidé pour son fils, qu'il y consente ou non.
Au lieu d'un grand rabbin, d'en faire un maquignon.
La Fête (VAdonia
Dans un vaste jardin, donnant sur la prairie, OCi Fidèle naguère, évitait la tuerie, Sourd aux cris de son maître, ennemi d'Uriel ; Non loin d'un établi, plein de ruches de miel, Une tente en sapins, couverte d'une toile.
Contre l'ardent soleil, servant d'ombre et de voile, Dans une large allée ombreuse de noyers.
Flanqués de deux côtés d'autres arbres fruitiers. Représentait un temple, aux deux portes ornées De guirlandes de fleurs, finement combinées.
Avec un drapeau blanc, alors drapeau royal.
Sous le roi Charles Dix, d'un règne clérical. Un buffet se trouvait au milieu de la tente, De vivres surchargé, dépassant toute attente- Viandes froides, gâteaux, de la bière et du vin ; Fruits de toute saison, du kirsch et du cumin. De nombreux bancs de bois, quelques chaises de paille,
BABBIN ET NONNE 21
Rangés pour festinër et pour faire ripaille.
Et tout à l'autre bout, sur la prairie ouvert,
Un dais de toile avec un màt de sapin vert.
Fidèle qui voyait sa maltresse occupée
A le pomponner, comme une enfant sa poupée.
Sentait qu'il servirait pour elle de parloir.
Et s'accroupit au seuil, pour Tentendrc et la voir.
Tous les jeunes garçons, toutes les jeunes filles,
Et sans avoir eXclu les pauvres en guenilles,
Tous, fêtaient avec joie et cris d'ovation,
D'Adonia le jour de rénovation.
Uriel, ignorant les projets de son père,
Radieux de bonheur et la mine prospère.
Venait de prendre place à côté du curé,
Paraissant sur son sort, tout à fait rassuré.
On valsait, on polkait aux sons d'une épinette.
D'un violon criard et d'une clarinette.
Dans les bras d'Uriel, Ado nia valsait ;
(Une déesse aux bras d'un Dieu qui l'enlaçait.)
Un fluide de gaieté les pénètre et les mêle.
Au point qu'Adonia dansait avec Fidèle.
Des couples de danseurs, se trouvant à Tétroit,
Aimant mieux Tair des champs et le ciel bleu pour toit.
Glissaient, tout en dansant, sur la verte prairie,
Et valsaient au son d'un orgue de barbarie.
Uriel qui semblait un Adonis sculpté,
A son tour, fut fêté pour sa rare beauté.
L'esprit n'est vu, qu'il soit grand, ou qu'il soit sagace,
Que par d'autres esprits, et de la même race.
Le sot et Torgneilleux, pour se targuer d'esprit,
Font Tun, l'homme modeste et Fautre, le contrit.
Mais la beauté qui naît sur la femme et sur Thommc,
Eloquente ou muette, dans la veille ou le somme,
Frappe les sens de tous les êtres existants,
Et ne perd son pouvoir qu'avec l'âge et le temps.
Dans sa robe blanche, en ses cheveux une rose,
Adonia semblait une métamorphose
D'une Minerve avec la taille de Vénus.
Jeune et vieux à la fois, tous deux semblaient venus,
D'un pays planétaire, habité par des anges,
D'enfants et de vieillards de célestes mélanges.
La fête, d'un entrain croissant, battait son plein.
On avait quêté pour la veuve et l'orphelin.
Soudain, Adonia qui s'était retirée
Dans un coin du jardin, se sentant inspirée.
S'élança sur l'estrade, en respirant sa fleur,
Et la foule cria : « Bravo ! N'ayez pas peur !
Faites-nous un discours ! Vous savez bien les faire.
Nous prions la musique et l'orgue de se taire.
Dites-nous quelques mots, comme vous avez fait
A la fête royale, au nez du Sous-Préfet ! »
En effeuillant sa rose, et prenant la parole,
Adonia leur dit : « Compagnes de l'école !
Et vous, jeunes garçons, nos futurs compagnons.
N'importe votre rite, et n'importe vos noms.
Aimez-vous ! Aimez-vous ! vous tous, les uns les autres!
C'est de Dieu, quel qu'il soit, et de tous ses apôtres.
L'unique, le seul saint et vrai commandement !
Qui dira le contraire est un prêtre qui ment ! »
Le curé s' approchant, lui dit : « C'est poétique !
Mais n'allez pas plus loin. Vous êtes catholique.
Outre la sainte Vierge, il faut aimer Jésus.
Tout autre amour est vain et mortel par dessus ! »
« Continuez ! cria l'impatiente foule.
Les prêches du curé sont tous du même moule :
« Résignez-vous, courbés, à genoux, sous la croix ! >
Au risque de nous voir écrasés sous son poids.
Dites-nous du nouveau, du vrai qui nous allège ! »
« Amis ! Vous oubliez la loi du sacrilège.
Leur dit le prudent maire. Et prenez garde à vous !
On vous les coupera, vos raisonnants genoux !
Les Juifs peuvent tout dire. Ils ont leur synagogue ;
Vieille religion malade que Ton drogue.
Je suis très tolérant. Vous pouvez tout penser.
Mais gardez votre langue, et gardez d'oflfenser
L'église catholique et du roi la croyance.
Vous irez à Toulon, sinon à la potence ! »
Le curé, se voyant, d'ivres regards fixé.
S'était, en maugréant, prestement éclipsé.
S'adressant à sa fille. « On m'a parlé du cloître.
Dit le maire, et je vois avec peine s'accroître
Ta folie amoureuse. Un caprice d'enfant !
Union impossible et que la loi défend ! »
« Adonia, dit-elle, interrompant son père,
Ne se verra vivante entrer dans ce repaire! »
— Je t'aime bien, ma fille. Et je ne t'ai rien dit.
C'est un simple incident, un accès de dépit.
Je vais rentrer chez moi. Je suis comme un homme ivre,
Ajouta-t-il, à part. Il ne faut pas me suivre.
Et haut : Amis ! Motus sur les religions !
Craignez même en plein champ le nez des espions.
Puis, en partant, il dit à sa fille à Toreille :
« Il faut le convertir! Il dort, qu'il se réveille!
Il est bien, ce garçon; il est beau comme toi.
S'il t'aime pour de bon, qu'il accepte ta foi!
Car je ne pense pas, si brûlante et si vive
Que soit ta passion, que tu te feras juive ! »
Adonia se tut. Son Dieu d'intérieur,
Lui paraissant à tous les dieux supérieur.
Des cris retentissaient : « Vive Monsieur le maire !
Qu'on suive son conseil! D'Adonia le père.
Qu'il vive ! et vive cncor l'amour trempé de vin !
Vivent le kirsch d'Alsace et le vin blanc du Rhin !
Apportez, versez-nous de ces flammes humides!
Versez! Nos cœurs sont pleins et nos verres sont vides! »
Mais Tentrain endiablé, comme paralysé,
De langueur et de crainte, allait être brisé;
Quand, arrachant les fleurs des rideaux de la tente,
Des amis d'Uriel, connaissant sa latente
Et vive passion, en firent deux bouquets.
Et sans se soucier de trahir leurs secrets,
Ils allèrent fleurir, avec art et finesse.
Les amants acclamés par toute la jeunesse.
« Qu'Uriel, cria-t-on, nous dise de ses vers!
Nous savons qu'il en fait !
« Mes raisins sont trop verts »
BABBIN ET NONNE 25
Dit Uriel. « Il en a traduit d'autres langues; Des vers harmonieux, d'éloquentes harangues.
Leur dit Adonia. Je les connais par cœur. »
Le jeune artiste alors, dans un bond de vigueur, S'élança sur Festrade, et de toute son àme, Il dit les vers suivants : La gloire de la femme,
« Ni le printemps et sa beauté,
Ni les épis murs de Tété ;
Ni les fruits dorés de l'automne,
Ni le coup de foudre qui tonne ;
Ni le givre froid des hivers,
Ni rOcéan, ni Tunivers,
Ne témoignent d un suprême Etre,
Pour nous faire adorer leur maître. »
« Mais quand devant la vierge, un amant à genoux, Dit : « Je t'aime » et qu'épouse, elle cède à l'époux, Alors le Créateur tressaille dans sa tente.
Au ciel se réunit la terre palpitante.
Les vallons bondissants se hissent jusqu'aux monts, Les nuits chantent le jour et les méchants les bons. Le Seigneur, sur son trône, appelle son cortège. Ses Chérubins de feu, ses Séraphins de neige. Apportez-moi, dit-il, de la terre et des cieux, Ce qu'ils ont de plus doux et de plus précieux ! Détachez de mon être, une vive étincelle.
Prenez l'azur du ciel, de vous-mêmes une aile. Prenez l'or des épis, et du lys la blancheur,
Du soleil un rayon, de Taube la fraîcheur;
Et les vives clartés de la mer et des nues.
Les splendeurs de ma sphère, aux hommes inconnues.
De ce corps, àme et éhair, faites la liaison.
Puis, moi, j y vais pétrir un grain de ma raison.
Soufflez de l'infini, l'inextinguible flamme !
Je vais me révéler. Je vais créer la femme! »
Et voici d*autres vers, s'écrie Adonia, Des vers à' Amour tyran^ qu'Uriel m'envoya.
Je les cite par cœur. Ma mémoire est fidèle.
Ils ne s'envolent pas, car je leur coupe une aile.
« L'amour est un tyran du ciel !
Il prend tout, fleurs et fruits, mais il en fait du miel.
De la nature entière et de toutes ses âmes,
L'amour à flots jaillit, par mille et mille flammes.
Dans les doux bruissements des feuillages du bois,
C'est l'amour qui gémit, de sa plaintive voix.
La rivière limpide, où la lune se mire,
La rose qui frémit au baiser du zéphire,
L'étoile qui scintille, au firmament voûté.
L'abeille qui se pend sur le fruit velouté.
Le rossignol qui pleure, en perlant sa roulade.
Le lion qui bondit, le chevreuil qui gambade,
La bruyère au ravin, la cigale du pré,
La blanche pâquerette et le bouton doré.
Tout cela parle, chante, adore avec mystère.
L'amour, ce bienfaiteur, ce tyran de la terre I »
Puis enivrés, émus des sentiments du cœur.
Les couples, en deux rangs, entonnèrent un chœur.
Les Alsaciens n'ont pas de chansons égrillardes;
De ces sous-entendus de voluptés bâtardes.
Tous leurs airs de chanson, par le peuple inventés,
Sont des vœux d'union, par Tamour enfantés.
Voici ce qu'ils chantaient, tour à tour, en répliques.
Sur des airs bien connus, un peu mélancoliques.