‹ Rabbin & Nonne: poésie et réalitéChapitre 4 sur 14 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

A. l'âge de douze ans, le Talmud étant lu, Par le même rabbin, Uriel fut élu.

Pour être initié, dans la sainte Cabale.

A rheure de minuit, dans une sombre salle, Le rabbin en priant, le plongea dans un bain. Puis visitant son corps pour voir qu'il était sain. Il lui dit : Mon garçon, loi, mon meilleur élève, Je vais t'initier, je vais t'armer du glaive Flamboyant du Chérub, gardien du paradis, Pour connaître de Dieu les Verbes inédits.

Et depuis, Uriel, étudiant ce livre,

30 BABBIN ET NONNE

En buvait tous les sucs dont le mystère enivre. Et pendant que Tarcane au filleul s'est ouvert, Au parrain il restait d'obscurité couvert.

La mère et le rabbin, redoublant d'insistance, Du père d'Uriel vainquirent Tobstinence.

Lui prouvant que son fils était trop jeune encor. Pour pouvoir remplacer un valet matador.

Et le firent partir seul et sans voir sa reine. Chez un pieux rabbin, d'une ville en Lorraine.

Adonia, vidant cette coupe de fiel,

Ne se consolait pas du départ d'Uriel.

Par son père, elle fut conduite sans réplique,

Dans un pensionnat français et catholique.

Avec Tordre formel de ne pas recevoir

Pour sa fille un écrit, sans le lui faire voir.

Ni de laisser sortir de sa fille une lettre,

Sans l'avoir d'abord lue, et sans la lui remettre.

Le rabbin d'Uriel, de plus en plus surpris.

S'aperçut tristement que l'on s'était mépris ;

Que c'était lui l'élève, et l'élève le maître.

Qu'il n'avait ni nouveau, ni vieux à lui transmettre.

Que la sainte Ecriture et du Talmud les lois,

Etaient pour Uriel, de triomphants exploits.

Uriel lui donna des leçons de Cabale,

Qui lui semblait naguère un ténébreux dédale.

Mais le fils du rabbin, professeur de français,

Auprès du jeune élève avait plus de succès.

Des maîtres enseignant la plus belle des langues,

Il savait séparer ks diamants des gangues.

Et rélève à son aise étudiait à part,

Les chefs-d'œuvre français des poètes de Tart.

Au ventre de sa mère, il se sentait prophète,

Et pour être prophète, il faut naître poète.

C'est un mot du Talmud. Il dit : « L'enfant sait tout,

Avant de voir le jour. Mais un ange debout

Le guette quand il naît, lui tape sur la bouche,

Et tout est oublié, Mais Tenfant qu'il ne touche,

Garde de sa science un vivant souvenir,

Et prophète-poète, il prévoit l'avenir. »

Aussi dans ses loisirs, d'Uriel la pensée.

Envers sa bien-aimée au loin s'est élancée.

Comme d'un tronc vert tombe un fruit précoce et lourd.

Ainsi du jeune amant, les vers chargés d'amour.

En voici quelques-uns :

« Quelle est ta bien-aimée ?

C'est une enfant de Dieu, de vertu parfumée ! Son œil bleu dans mon cœur s'est fixé comme un dard ; Quand je ferme mes yeux, mon cœur sent son regard. Elle est ma souveraine ; elle est ma fiancée ; Elle remplit mon cœur, et nourrit ma pensée.

Nul peintre, nul sculpteur ne fera son portrait.

33 RABBIN BT NONNE

Dieu seul, qui la connaît, s'il voulait, le pourrait ! Peut-on décrire un corps, qui n'est partout qu'une âme ? Peut-on peindre une idée, ou sculpter une flamme ? Pourtant rose est son teint, bleu de ciel sont ses yeux. Ses cheveux sont d'ébène et ses traits glorieux. Mais ce que j'aime en elle, en sa charmante télé. C'est le rayon du ciel, qui vibrant, s'y reflète. C'est la flamme d'amour, qui serpente en sa chair, Et qui flambe autour d'elle, en rayonnant éclair ; C'est de la voir vouer son labeur et sa vie.

Au faible, au malheureux, à la race asservie. C'est son art ingénu d'enflammer son amant.

Pour toute grande idée, et d'aimer ardemment. Le devoir et Thonncur, poussés jusqu'au marlyrc. Au mépris du succès, que tout le monde admire !

Comme l'air qui s'échauffe au soleil radieux, Ainsi mon cœur s'allume au regard de ses yeux. 11 me brûle le sang et dans le fond de l'âme. Je sens de mon amour siffler la rouge flamme !

Mon cœur en fusion, bouillonnant, indompté.

Reflète son image, en toute sa beauté.

Je l'adore à genoux comme une sainte idole, Et la prie ardemment d'exaucer ma parole.

R/IBBIN ET NONNE 33

Cette parole ailée, échappant de mon cœur, Qui se morfond d'amour et se meurt de langueur; C'est son nom adoré, son beau nom de baptême, Que j'invoque en disant : « Adonia, je t'aime ! »

Pour calmer ses ennuis et ses cuisants chagrins, Uriel traduisit de l'hébreu ces quatrains :

Qui n'a pas trempé son pain dans les larmes, Ne saura jamais se servir des armes.

Dont le Créateur pourvoit tout humain, Pour bâtir son nid, de sa propre main !

Qui n'a pas courbé, jeune, son échine.

Sous le dur travail, piqué par l'épine ; D'amour pour le bien, d'horreur pour le mal.

Finira sa vie, esclave ou vassal !

Qui n'a pas aimé jusqu'à la folie, Une jeune femme honnête et jolie.

Ne sera jamais qu'un jeune vieillard.

Arrivant toujours, trop tôt, ou trop tard !

Qui n'est de naissance un enfant champêtre ; Distinguant, du coup, un chêne d'un hêtre.

Ne saura jamais rendre dans ses chants.

Les divins secrets des bois et des champs !

Par sa beauté, sa grâce et son Ame exaltée.

Adonîa, bientôt, devint l'enfant gâtée,

De ses maltresses sœurs et du pensionnat.

N'était Tatroce peur qu'on ne Tespionnàt,

Qu'on n'allât fureter, jusque dans ses copies,

Pour trouver d'Uriel des vers d'amour impies,

Elle eût été calme en ce séjour écarté.

Pour choisir sa lecture, elle eut la liberté,

Parmi les imprimés de la bibliothèque.

D'étudier l'histoire ancienne, juive et grecque.

Elle aurait essayé de comprimer son cœur.

De mater de l'amour la bouillante vigueur.

Si son père n'était arrivé pour lui dire,

L'imprudent ! que malade, Uriel en délire,

Avait fait demander sa mère, partie hier.

« Ce gars, d'être un précoce athlète, était trop fier !

Contre la mort cruelle, il n'existe pas d'herbe,

Ma fille, ajouta-t-il, la nouvelle est acerbe.

Mais apprends : le jour même où ton Uriel meurt,

Tu rentreras chez moi, sans obstacle et sans heurt. )i

Adonia, hors d'elle, à se décider prompte ;

Cavale de pur sang, que nul jockey ne dompte,

Violant la consigne, après le lent départ

De son père, et s'armant seulement d'un poignard,

Franchissant en sa course une forêt épaisse.

Au seuil de leur maison, grâce à cette vitesse.

Reçut et salua son vieux père attardé.

« A quel malin esprit, ma fille, as-tu cédé?

Lui cria le vieillard. As-tu mis dans ta tête,

De me faire mourir et d'en faire une fête ? »

« Mon père, lui dit-elle, apaisez ce courroux !

Votre fille mourra, j'en suis sûre, avant vous !

Je vais partir demain pour soigner Uriel.

S'il meurt, vous n'aurez plus de fille ; homme cruel ! »

Malheur! Elle avait trop présumé de sa force.

D'une fièvre, en la nuit, elle sentait l'amorce.

Et le matin au jour, aux premières lueurs,

Des frissons froids, suivis de mortelles sueurs,

En secouant son corps, obscurcissaient son âme.

(A travers ces deux cœurs courait la même trame.)

Uriel avait, grâce à sa complexion,

Vaincu la fièvre chaude et la congestion.

Mais il n'attendait pas sa guérison complète.

(Une âme, en s'incarnant, dans l'autre se reflète.)

Dans un rêve, ayant vu son amie en danger.

Sans plus se soucier du boire et du manger,

Il partit. Ayant fait une marche forcée,

Il arrive, en trahiant une jambe entorsée.

Mais avant de rentrer dans sa propre maison,

Il va voir la malade, et tombe en pâmoison.

Elle, le croyant mort, et lui, la croyant morte ;

De se revoir vivants, la secousse était forte !

Puis, tous deux rétablis, — quelles félicités ! —

S'être aimés et s'aimer, morts et ressuscites !

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