PAPEGAUT ET L ISLE SONNANTE
envoyez en ung esquif vers la nauf de Pantagruel !
*f De tous les personnaiges jouez dans les ?
*•' divers actes de la Divine Comédie de François -^
';. Rabelais, audessus de ceulx qui, sur terre, ne •''.
. • servent que d'umbre et de numbre, baislant aux .:-j^
^L mouches et chauvans des aureilles comme ;,<.
<.^ asnes d'Arcadie, et par anciens historiens passez -f"-*
*(+ soubs silence, le plus illustre et le plus hault -'j^
*(!*■ en ranc est le divin Papegaut. ''é*
*;'.■'■ Ce que feut Papegaut , demandez-le aux
"^^ quatre ambassadeurs de l'Isle des Papimanes, '^
^;^ « Incontment qu'ilz feurent joinctz à nostre ,;.^
^>^ « nauf, s'escriarenta haulte voix tous ensemble, -r^-^
^p(. « demandant : •'•■-)*
V^' « — L'avez-vous veu, gens passagiers? L'a- •';j<*
•^'^ « vez-vous veu ? ''p*
*E" « — Qui ? demandoit Pantagruel. "?*
"^^ « — Celluy-la, respondirent-ilz. '^
AÎ^Oo cji} çij (^o (^ii çjo cXî rio 6Jo îJ^j cXj çJ.3 tJ j îÀi (i7 j <• j.? cXs çjo <tJ^ î^ «i^ c^^î^v^"
*roî T^ *T'^ ^'^ ' +^ *T* 'T^ *+* '^4^ 'T^ ^^ 'T* T* 'T^ ^4^ *"-i^ T* ^T* '^■ï^ '^ *+* ^¥* *Y* ^^
•►-^ 34 RABEL^SIANA ^*
^â. « — Qui est-il? demanda Frère Jean. Par la ,\^
^^1. (( mortbeuf, je l'assommeray de coups ; pensant .k<,
V^' « qu'ilz se guementassent de quelque larron, ^.^
«>9' « meurtrier ou sacrile'ge. t^<»
^(:' « — Gomment, dirent-ilz, gens peregrins, •^<*
^'Ç « ne congnoissez-vous I'Unicque ? "^
"^f « — Seigneurs, dit Epistemon, nous n'en- "^
,f « tendons telz termes. Mais exposez-nous, s'il '*P*
^r' « vous plaist, de qui entendez, et nous vous :/
• c- « en dirons la vente sans dissimulation.
« — C'est, dirent-ils, celluy qui est. L'avez- ^,^
-^■;-.. « vous jamais veu ? .;,^
^"^^ « — Celluy qui est, respondit Pantagruel, ^'.<.
*r}- « par nostre Théologicque doctrine, est Dieu, -r^*
*^"^ « Et en tel mot se declaira à Moses. Oncques "^*
*Y « certes ne le veismes, et n'est visible à oeilz "s*
,: « corporelz. :"
; « — Nous ne parlons mie, dirent-ilz, de "^'
^■.. « celluy hault Dieu qui domine par les cieulx. ^
^ « Nous parlons du Dieu en terre. L'avez-vous j^
^i. « oncques veu? .^^^
*^V « — Ils entendent, dist Carpalim, du Pape, .k«
•fr^* « sus mon honneur. -r*)*
"^C « — Ouy, ouy,. respondit Panurge, ouy, dea, fj,<"
^'^ « messieurs, j'en ay veu troys, a la veue y^
''t « desquelz je n'ay guère proufficté... '"p*
(T « — O gens, dirent-ilz, troys et quatre foys l^*"
^.SCj cXî î^j î:^ j! çjj! çlo (lTsJ jlZ.-) -iT- j îX î c t ? "jr .î ç7, î fj:^ 0.3 rjr.j <lJ j fjji <à.^ tJo çj^^^ tX5 t-tj^T^*
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^^ PAPEGAUT ET l'iSLE SONNANTE 35 .^i^.
^C: « heureux, VOUS soyez les bien et plus que très- ^
^'^. « bien venuz ! ,;,^
^pi- « Adoncques s'agenoillarent devant nous, et .;-^
^^- « nous vouloyent baiser les piedz. Ce que ne .i^<.
♦^ « voulusmes permettre, leur remonstrans qu'au t^<»
*>^ « Pape, si là de fortune en propre personne "s*
"^^ « venoit, ilz ne scauroyent faire dadvantaige. ''i^
*"^ « — Si ferions, si, respondirent-ilz. Gela est '"è^
T « entre nous ia re'solu. .Nous luy baiserions... ?
: « aultre chose. » ^^
.^. A la proclamation de leurs ambassadeurs •'
^v, criant : Hz l'ont veu ! Hz Font veu ! Hz l'ont ^[^
^L veu ! les bonnes gens de Papimanie vindrent .;<.
^■'- en procession, hommes, femmes, petitz enfans, .r,<.
*^r et s'agenoilloyent levans les mains joinctes au -^
*>.- ciel et crians : O gens heureux! O bien heu- -'é^
*'^ reux 1 Et dura ce cry plus d'ung quart d'heure. "^
*ff • Puys y accourut le maistre d'eschole, avecques "'•-'*
': tous ses pédagogues, grimaulx et escholiers, et V
'■ les fouettoit magistralement, comme on souloit '.''
^^,. fouetter les petitz enfans en nos pays quand on '^
^1 pendoit quelque malfaiteur, affin qu'il leur en ,':^
^^ soubvint. -i^
•>'^ Telle estoit, de faict, la coustume et méthode -r-^.
*'?••'' d'instruction cléricale et papimanique en l'in- t^'O'
*^ clyte Eschole de Sainct-Martin de Tours, de -^
*'^ fouetter petitz enfanz ad memoriam, pour "è*
♦'ï^^ îIj îij îX? îij dJo çij (lîj (Xi <â-^ <^Tj îij îjjj tio tJ j çX; tXs tio çi-j ti^ çXs t-to^>?<i
->|ji^ «T- *T- 'T- *^' ^' 'T* 'T"' *T^ 'T' *T-' «T*» ^T^ *T* T- ^î"-' T* T* ^^T* '^^ 'V «T»;^*
^^,. 36 RABEL^SIANA H^**"
e qu ilz se soubvinssent d événements majeurs, ^^
^è,. telz que l'installation d'ung maire en la Mairie ^<.
4^. de Tours, ou, comme le relate un vieil aucteur, m^<.
«9- la merveilleuse pesche d'ung esturgeon en -^^
'♦'r+ Loire, dans les eaux et pescheries de messieurs "^<*
*':'■ les chanoines de Sainct-Martin. ■§*
*^' Ces fouetteries faschoyent griefvement le bon '9"**
^'i" Pantagruel qui dist aux pedadogues et grimaulx "^
': Papimanes : Messieurs,- si ne désistez fouetter ^^
^,'. ces enfans, le m'en retourne. 5.
^;',. Voicy comment Pantagruel et ses joyeux ^>^
^,1 compaignons avoyent eu le bonheur de veoir •.^^<.
<.>v Papegaut en leurs voyaiges et navigations, ce -^"^
<r';^ pour quoy ilz feurent si guorgiasement et "^o*
*■;• magnificquement reçeus par le peuple des '^*
'*'''•' Papimanes en l'Isle de Papimanie, et par leur "5*
*''•'" sainct evesque Homenaz. '^
: Ayant navigue trovs lours sans rien decou- -^
^:^ vrir, au quatriesme apperçeurent terre, et leur ^^
^^, feut dict par leur pilot que c'estoyt l'Isle Son- ^
^^^. nante ; et entendirent ung bruit de loing venant, t^*
«P- fréquent et tumultueux, et leur sembloyt à "j*
V^- l'ouyr que ce feust grand trinqueballement de •*^*
">H*' cloches. Plus approchant, plus entendoyent "^^
^'^' ceste sonnerie renforcée, si que doubtoyent '*5*
*^' que feust Dodone avec ses chaulderons, ou "^
,: trimballement de paesles, chaulderons, bassins, \
*'i(î CiO <LÎo - J .^ <l7 -• <l3L'5 çJo iT.j: cjTo cî J5 çT • çi.î cj.î çJ J tJo ^ tïj îX? tXs çij cij îXî îX? .j^*
•<• r r » r . . . i* x r ir . t 1: t- t- i- i- h ^ l-*i»'
ijH^. PAPEGAUT ET l'iSLE SONNANTE 3j .;>-^
^2,. cymbales corybanticques de Gybele, faict par .^
^^ le voisinaige pour revocquer quelque com- ,^^
^^A' paignie d'abeilles ayant commencé prendre vol ^-^
'^ en l'aer. ^<.
•fr^* En ceste Isle Sonnante, habitée par oiseaulx ^«fr
*c."" de pennaiges variez, grandz, beaulx et poliz "^
'^'^' a l'advenant, beuvans et mangeans comme v*
^•^ hommes, de prime face eussiez dict que^ les '^:'*'
habitans feussent hommes. Mais toutes foys :
.t|^ ne l'estoyent mye ; et leur pennaige mettoyt •,,
^l Panurge en resverie, lequel aulcuns avoyent ^^
+M. tout blanc, aultres tout noir, aultres tout gris, i^<.
*^+ aultres miparty de blanc et noir, aultres tout -*•{►
*^jf' rouge, aultres party de blanc et bleu. G'estoit .->
*.■" belle chose de les veoir. Les masles se nom- •*?)*
^t" moyent clergaux, monagaux, prestregaux, abbe- "^^
'^]i gaux, evesgaux, cardingaux et Papegaut qui est **
■' unicque en son espèce. Les femelles se nom- *:
rj^ moyent clergesses, monagesses, prestregesses, •
^f^ abbegesses, evesguesses, cardingesses, pape- ^^
^d, gesses. Tout ainsi toutes foys, comme entre i^
^^ abeilles hantent les freslons, qui rien ne font ^^
+ * fors tout manger et guaster, de tous ilz estoyent -^^
•î-H- refuiz. Car tous avoyent le col tors, les pâtes ■^)<*
**•.■■ pelues, les gryphes et ventre de harpies, et t'*'
*J* n'estoit possible les exterminer; pour ung mort "^
'^l^ en advoloit vinet-quatre. t*
^^ îiï îAî îA» z^ ^^ tX3 îjj 'Sks z^ zXn ttj z^ t^ «^' ttj tfc" îJl' î;tj îjt..i îA? çjji <t^W^
♦J'rf} ri'i rio s-i-î r-p i^rs 4--.-^ «"r^ • r^ •"L'S ep •~1'5 «T* 'V f^ c-^'S irjo f^ (^^ cp, fÇî «-J'i •>,♦
^^ 38 RABEL^SIANA h^<,
^e,. De ces oiseaulx, les caiges estoyent grandes .;^^
^P< riches, somptueuses, et faictes par merveilleuse h^^<,
<%' architecture. -^^-^
•>g' Des prestregaux naissent les evesgaux, d'iceulx -i^^*
^" les beaulx cardingaux, et les cardingaux, si v*
^^^ par mort n'estoyent prevenuz, finissoyent en "^1*
^ Papegaut ; et n'en est ordinairement qu'ung, "^'"^
•: comme par les niches des abeilles n'y ha qu'une ^'
.^.. roy, et au monde n'est qu'ung soleil. Icelluy j;
^i. décédé, en naist ung aultre en son lieu de j,.^
^. toute la race des cardingaux, entendez toujours ^•:^
^^ sans copulation charnelle. De sorte qu'il y ha ^;^
*;■• en ceste espèce unité individuale, avecques +<•
*'."'■ perpétuité de succession, ne plus ne moins +1*
** qu'au Phénix d'Arabie. "^
*: Vray est qu'il y ha deux mille sept cens "^^
';, soixante lunes que feurent en nature deux "^^
a2.. papegaux produictz, mais ce feut la plus grande i
^ calamité qu'on veit onques en ceste isle. Car, J.
^?M tous ces oiseaulx icy se pillarent les ungs les ^.^
^'+ aultres et s'entrepelaudarent si bien que l'isle +i^
"fr^+ périclita d'estre spoliée de habitans. Part +[^*
•>9* d'iceulx adheroyt a ung et le soutenoyt, part a +^*
'^' l'autre et le deffendoyt. Ce séditieux temps "^^
*^' durant, a leur secours evocquarent empereurs, 'f^
^1 roys, ducz, monarques, comtes, barons et com- ^
^e munautez du monde qui habitent en continent ï
«j.*?? îi> ^ '^ «^ «^ 1^ '^ <^ <^ 1^' «i> 1^ 1^ 1^ î^ t^ ?jb i^
^ PAPEGAUT ET l'iSLE SONNANTE Sq .ù^
.e et terre ferme, et n'eut fin ce schisme et ceste :'
^ sédition qu'ung d'iceulx ne feust toUu de vie, j;^
^L et la pluralité reduicte en unité'. j>^